‹ Causeries de voyageChapitre 37 sur 65 · ABENSBERG · texte numérisé non relu

ABENSBERG

veinent sur Davoust, puis sur Masséna, et il faudra un miraele pour que ces deux grands hommes de guerre échappent à un désastre. Mais il mit six jours à faire vingt lieues. C'est le 10 avril qu'il avait franchi l’Inn ; ce fut le 16 seulement que Landshut fut enlevé et l’Isar forcé par Radetzky, ce même général dont un autre quadrilatère, celui du Mincio et de l’Adige, a fait, en 1848, un héros. II mit trois jours encore pour arriver à Tengen, sur l’autre versant du plateau que de bons piétons traversent en une étape. Déjà il était trop tard : Napoléon arrivait.

L’armée bavaroise, après avoir abandonné la ligne de l’Isar, s’était réfugiée au centre du plateau, dans la forêt de Dürnbach, où elle s’appuyait aux hauteurs de l’Abensberg. Napoléon y accourt, amenant ce qu’il a rencontré de troupes sur son chemin et s’y établit fortement avec quarante mille Allemands de la confédération du Rhin. Tandis que l’archiduc perd le bénéfice de la concentration en étendant ses ailes sur un espace de trente lieues, pour toucher à la fois et saisir Munich et Ratisbonne, lui, il se resserre et se concentre. Il attire à lui Davoust par sa gauche, Masséna par sa droite ; alors, maître de l’avantage que son adversaire avait, deux jours auparavant, la

réunion de ses forces, il se précipite, le 20, sur le centre ennemi, à Abensberg, et y fait une trouée sanglante; le lendemain il poursuit l’aile gauche qu'il a coupée, la refoule sur Landshut et en rejette au delà de l’Isar les tronçons mutilés ; le 22 il se rabat sur la droite des Autrichiens, les écrase à Eekmühl et les accule au fleuve : le pont de Ratisbonne les sauva.

En trois jours il avait traversé deux fois ce plateau, s’y arrêtant assez. pour frapper sur l’Autriche trois de ces coups qui retentissent longtemps à travers les siècles. La guerre ainsi faite, avec ccs inspirations de génie et cette rapidité foudroyante que Napoléon avait déjà montrées au bord de l’Adige , à Marengo, et à Ulm, est, si vous oubliez un nt ornent le sang répandu, le plus magnifique déploiement de l’intelligence: un tableau de Raphël, un chant d’Homère ont une autre beauté , mais non supérieure , et je comprends la fascination que cause aussi ce grand art quand il est pratiqué par Annibal ou César, par Frédéric II ou Napoléon.

Les derniers actes de ce drame mémorable s’étaient passés sur la route de Landshut, à Ratisbonne; nous foulions donc le sol consacré parle sang de nos pères. En le touchant, quelque philosophie qu’on ait, on sent qu’une

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vertu en sort qui fait porter plus haut le cœur et la tête. Je repassais dans mon esprit ces luttes héroïques et, moi aussi , je m’enivrais de gloire. C’était sur le soir , nous étions en Allemagne , aussi , peu à peu , je vis dans le lointain se dresser du fond des vallées et sur le flanc des coteaux les pâles fantômes des dix mille jeunes hommes qui avaient trouvé là leur couche funèbre, ils étaient joyeusement partis du fond de leurs villages, pleins de vie, dans l’âge de la force et de l’espérance, laissant derrière eux une famille, des travaux aimés; et la terre étrangère leur servait de linceul. Ils erraient dans la brume, cherchaient et ne trouvaient pas : quoi donc P ces larmes de mère et de fiancée qui répandues sur la terre des tombeaux la rend si légère aux pauvres morts. Quand la triste apparition se dissipa, je m’écriai involontairement : « Non, non ! la gloire seule est toujours trop chère. »

Mes compagnons de route avaient vu mon agitation, et comme nous étions en ce moment près d’Eckmiihl, ils en avaient sans doute deviné la cause. Leur étonnement me rappela à la réalité présente; j’eus presque honte de cette bravade involontaire; c’étaient des Bavarois; je leur dis : « Ici, il y a cinquante ans, le sang de la France a coulé avec celui de la

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Bavière pour repousser une injuste agression et affermir sur la tète de l’ancien duc sa couronne de roi. Vos morts sont auprès des nôtres et tombés du même côté. Honorons-les ensemble et puisse ce souvenir vous rappeler que vos vrais amis sont bien plus à Paris qu’à Vienne. Vos pères l’ont cru durant un siècle et demi et y ont gagné votre grandeur présente; pourquoi ne le croyez-vous plus? Parce que les victorieux de la dernière heure vous ont donné, en 1814, un morceau de notre Alsace qui ne vous sert à rien et qui nous manque; parce que l’Autriche, aussi, a eu l’habileté de lier ses intérêts aux vôtres et de faire payer par votre argent une partie de ses travaux publics. Il vous en colite peut-être cent millions pour lesquels on vous a donné du papier qui perd cinquante pour cent sur toutes les places de l’Allemagne. Comparez ce que l’Autriche vous prend d’or et ce que la France vous a donné de terres. » On ne me répondit pas, mais je vis que j’avais touché à un point douloureusement sensible.

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