‹ Causeries de voyageChapitre 38 sur 65 · A RATISBONNE · texte numérisé non relu

A RATISBONNE

Une ville au clair de la lune. — Ratislionne est une nécessité géographique. — Le canal Louis. — La navigation du Danube.

Nous étions arrivés tard à Ratisbonne. Je parcourus ses rues étroites et désertes, sans y entendre d’autre bruit que celui de mes pas sur le galet du Danube. L’heure n’était pas propice pour observer les mœurs des habitants et les monuments de la cité ; mais je savais que Ratisbonne n’a plus de vie propre et que ses monuments ne méritent une visite qu'autant qu’on n’a rien de mieux à faire. Tout l’intérêt de la ville n’est plus que dans ses souvenirs , le hasard me servait donc à souhait. C’est la nuit qu’il faut voir les villes mortes. Le jour , un reste de vie fait illusion, et le présent, quelque peu intéressant qu’il soit, distrait du passé.

On a tant abusé de la lune en Allemagne et citez nous, durant l’effervescence romantique, que je ne sais comment dire que c’est aux pâles reflets de son disque d'argent que je vis Ratisbonne.

La beauté des femmes varie avec les heures du jour; il en est de même des monuments : certains gagnent à être vus par une nuit trans parente, ceux, par exemple, dont le mérite n’est pas dans la masse énorme et les détails infinis des cathédrales gothiques, mais dans l’élégance des lignes que tracent, sur le fond du ciel, des formes élancées ou des courbes gracieuses.

La Sorbonne, et je demande vraiment pardon de citer un pareil exemple , regardée du boulevard de Sébastopol, à midi, quand la lumière l’inonde, ou à minuit, quand son dôme est doucement éclairé, ne semble pas le même monument. Le Panthéon , même l’Arc de l’Étoile, à condition de revenir ensuite aux sculptures de Rude, gagnent à être vus de loin, au soleil couchant; la Madeleine ou un cloître ogival, quand la lune jette à profusion la lumière et les ombres entre les hautes et sveltes colonnes. Mais le Rathhaus et le dôme de Ratisbonne, édifices lourds et ramassés, construits d’ailleurs à l'époque du gothique fleuri , où la pierre se tord en replis innombrables ,

K ATISBONNE. 337

ont besoin de tout l’éclat du jour pour tpie l’œil voie autre chose qu'une masse sombre et sans art. La cathédrale a ses deux tours inachevées et couvertes d’une toiture qui les écrase. Une église ogivale qui se termine en plate-forme ressemble à un géant décapité. On voit là , une impuissance de l’art qui déplaît et un dédain de la population pour l’œuvre de ses pères, qui attriste1.

Au débarcadère j’avais repoussé les instantes sollicitations d’un cocher, et avisant dans un coin un pauvre diable qu’à se^ guenilles je jugeai très-disposé à gagner un trinkgeld , je lui mis mon sac de nuit sur le dos, un demi-florin dans la main , et lui dis : « Fuhren sie mich in Dampfschiflshof durcli die Gesandtenstrasse *. » Je savais qu 'ainsi je

1. « Cette cathédrale est un témoignage évident de la décadence de l’architecture religieuse, car loin de ré? vêler aux yeux les mystères d’un temple chrétien, elle présente la façade d’un hôtel de ville orné au premier étage de son balcon sur lequel s’ouvrent deux grandes fenêtres, surmontées d’un pigeon aigu dont le milieu est marqué par une tourelle féodale.... Les sculptures qui y sont répandues sont de l’ordre le plus commun. .. » (Fortoul, De T Art en Allemagne.) La construction de cette église a bien commencé en 1274, date de la plus belle époque de l’architecture ogivale; mais elle se continua jusqu’en 1436, époque de la décadence.

2. « Conduisez-moi à l’hôtel du bateau à vapeur, en passant par la rue des Ambassadeurs, s

traverserais à peu près la ville entière. Il se leva sans répondre, alluma sa pipe pour fêter l’aubaine inattendue qui lui arrivait et se mit en route, bientôt le bruit des chars qui emportaient mes compagnons de route s’éteignit, les derniers passants disparurent et je me trouvai seul maître de Ratisbonne, bien plus que Charles-Quint et Napoléon ne l’avaient jamais été , car ils la partageaient au moins avec la foule, et pour moi, la foule dormait.

Autrefois quel bruit , quel tumulte dans cette rue à présent silencieuse, quand les envoyés de l’Europe l’habitaient , avec les représentants de tous les potentats de l’Allemagne, grands et petits. Leurs armes sont encore sculptées à la façade des maisons, et, à l’heure qu’il est, il ne me faut pas de bien grands efforts d’imagination pour voir sortir d’une porte que surmonte le lion de Saint- Marc l’envoyé de la sérénissime république; d’une antre , armoriée de l’aigle à deux têtes, le fier ambassadeur de la maison de Habsbourg. Toutes s’ouvrent et des personnages au costume étrange viennent se joindre à la longue procession qui peu à peu remplit la rue. En tête, marchent le bourgmestre et son conseil, entourés des hallebardiers de la ville ; en arrière, le césar allemand. C’est la diète qui

BATISBONNE.

va siéger, ou l’empereur Charles-Quint qui se rend au Ratlihaus et en passant jette un - regard d’amour à l’hôtesse de In Croix-<r Or, la belle Barbara Blumberg, qui lui donna don Juan d’Autriche.

Durant un siècle et demi, Ratisbonne eut le spectacle de ces solennités. De 1663 à 1806, elle fut le siège de la diète impériale : un gouvernement sans force dans une ville sans puissance. Tous deux achevèrent ensemble de mourir. La diète fut supprimée et la vieille république devint un simple municipe de la Bavière.

Elle avait eu pourtant de beaux jours. Si Munich est une ville artificielle, Ratisbonne est, ou a été, durant quinze siècles , une ville nécessaire.

Au sommet de l’arc que le fleuve décrit en s’élevant vers le nord1, au point où se trouve la plus petite distance entre les portions navigables des bassins du Rhin et du Danube, la nature avait marqué la place d’une grande ville et l’histoire l’y a mise. Grâce à la Naab et au Regen qui finissent en cet endroit, l’eau n’v manque jamais aux navires, meme chargés de

1 . Ratisbonne n’est qu’à dix-liuit milles de Bamberg sur le Mein.

cent quatre-vingts à deux cents tonneaux, et deux îles y facilitent le passage. Un pont de cent vint mètres, porté par quinze arches, le plus long de l’Allemagne et sans doute aussi le plus ancien, y a été construit en 1136. On mit dix ans à le faire.

Rome avait établi là le « camp du Regen » ( Regina castra), les Agilolfings leur résidence; et Charlemagne y séjourna plus qu’en aucun autre lieu situé au delà du Rhin. Au moyen âge, comme Augsbourg, comme Nurenberg, entre lesqut Ratisbonne est placée, elle fut riche, libre et puissante. Il est curieux de voir pourquoi la vie se déplace sur la terre et comment les événements les plus lointains ou les plus généraux agissent sur les petites individualités.

En 1147, l’empereur Conrad prend la croix; les bateliers de Ratisbonne le conduisent, par le Danube, jusqu’en Servie, et, tout en faisant avec lui la moitié de la pieuse expédition, nouent le long du chemin des relations d’affaires avec les villes du rivage qui servaient d’entrepôt à Constantinople. Les croisades avaient dans le même temps ouvert l’Orient du côté de la Méditerranée, et ses trésors affluaient à Venise, à Gènes, à Pise, par suite aux cités d’Allemagne échelonnées sur la route du midi au nord: Inspruch et Salzbourgdansla montagne; Augsbourg dans

R ATISBOÎINK.

la plaine; Constance et Bâle sur le Rhin; Ulm et Ratisbonne sur le Danube; plus loin Nurenberg, les villes franconiennes et celles de la Hanse du nord. Quatre siècles durant elles eurent la fortune, la renommée et la puissance.

Mais un jour, à quatre mille lieues de distance, un marin portugais, bravant de superstitieuses terreurs et toutes les colères d’un océan furieux, arrive aux Indes, en tournant le cap de Bonne-Espérance. Le commerce de l’Orient se détourne de Constantinople et de Venise sur Lisbonne, plus tard sur Amsterdam et sur Londres, qui grandissent, tandis que les villes d’Italie et d’Allemagne qu’il faisait prospérer s’appauvrissent et se dépeuplent.

Un autre changement acheva leur ruine.

L’Europe moderne ne voulut plus que de grands Etats et les forma aux dépens des petits. Après avoir perdu leur richesse par la révolution commerciale, ils perdirent leur indépendance par la révolution politique. Toutes ces glorieuses républiques ne sont plus que des chefs-lieux de districts provinciaux .

Il y a quelques années, Ratisbonne espéra recouvrer une partie de sa grandeur tombée. Le roi Louis creusa le canal projeté par Charlemagne entre le Mein et le Danube, au moyen de la Rednitz et de l’Atmuhl. Un navire hol-

landais, que son patron avait nommé la V i/le de Vienne , partit d’Amsterdam et traversa de , part en part le territoire de la Confédération.

On le fêta partout; on l’accueillit fort bien à Vienne; mais le quart d’heure de Rabelais arrivé, le capitaine, tout compte fait, ne trouva plus rien au fond de sa bourse et le navire ne reparut pas.

Construit un siècle plus tôt, ce canal aurait •* tenu toutes les promesses faites en son nom.

Aujourd’hui les chemins de fer le rendent à peu près inutile et l’argent qu’on y a dépensé ne rapporte pas un tiers pour cent 1 . Pourtant les Allemands désespèrent trop tôt. Après avoir rêvé des canaux partout, de l’Elbe au Danube,

1. I .e canal Louis a cent soixante-quatorze kilomètres (vingt-trois milles et demi) de Bamberg sur leMein à Kelheim sur le Danube, en amont de Ratisbonne ; largeur, au sommet, quinze mètres cinq centimètres; au plafond, neuf mètres sept centimètres. A partir du point de partage, il y a soixante-neuf écluses pour descendre à Bamberg par une pente de quatre-vingt-dix-sept mètres, vingt-cinq pour racheter jusqu’au Danube une pente de quatre-vingts mètres. A la fin d’octobre 1854, les dépenses s’élevaient à seize millions de florins ; quatre mille bateaux ou trains y passèrent dans le courant de cette année, portant un peu plus de deux millions et demi de quintaux. La recette brute fut de cent quarantehuit mille huit cent quarante-huit florins, le revenu net de quarante-neuf mille six cent douze francs. C’est donc pour le moment une détestable affaire.

n ATISBONNE.

du Danube à l’Adriatique, du Dniester à la Vistule, ils n’en veulent nulle part, depuis qu’ils ont vu des marchandises placées dans un wagon à Hambourg arriver le surlendemain à Trieste. Je ne crois pas que les fleuves aient dit leur dernier mot, et j'en ai donné précédemment les raisons. J’en trouverais la preuve dans les progrès accomplis par la navigation du Danube depuis quelques années.

La batellerie de ce fleuve était naguère encore dans l’état où le moyen âge l’avait laissée. Les navires qui remontent de Vienne à Ratisbonne mettent à ce voyage de six à huit semaines1 et il leur en faut deux ou trois autres pour arriver à Ulm. A la descente, l’ordinaire, notre coche accéléré, faisait la route d’Ulm à Vienne, au plus vite, en huit jours. Dans l’automne, quand venaient les brumes épaisses qui voilent toute la vallée, il y mettait parfois un mois. Un batëau particulier, fort mal installé, coûtait, de Ratisbonne à Vienne, de cent vingt à deux cents florins. Aujourd’hui on fait

1 . Ce sont les Hohenau, longs de cent quarante-six pieds et portant deux mille cinq cents tonneaux, ou les Kelheimer , appelés ainsi de la -ville de Kelheim, où ils sont construits, et qu’on charge à la descente de deux mille quintaux, à la remonte de quatre cents. Leur longueur est de ceiit quinze à cent vingt-huit pieds.

ce voyage commodément et vile pour quinze ou vingt, et on reste en route vingt-quatre heures, coupées par une bonne nuit qu’on passe dans un des hôtels de Lintz.

La navigation à vapeur sur le Danube est d’importation étrangère et toute récente. Deux Anglais obtinrent, en 1828, du gouvernement autrichien un privilège pour la construction d’un Dampschiff\ et l’an d’après fondèrent une société par actions au capital de cent mille florins, dont les titres furent très-difficiles à placer. On commença modestement avec leFranzI, construit près de Vienne en 1830. Comme un dividende de neuf pour cent se trouva au bout de l’exercice, les actionnaires encouragés décidèrent la construction de deux autres navires; ce qui parut une témérité grande. En 1838, le capital avait été porté à deux millions de florins et la compagnie avait sept bateaux en activité.On descendait jusqu’à Pesth ; on remontait jusqu’à Lintz, où arrivaient les bateaux d’une compagnie bavaroise fondée dans le même temps. Cette fois on déclara qu’on avait atteint les dernières limites de l’audace et du possible.

Mais le commerce prenait par toute l’Europe un essor prodigieux ; les Principautés danubiennes révélaient leur fécondité; l'Orient

HAT1SBONNE.

paraissait se ranimer ; Odessa et Trébizonde, dans la mer Noire, Smyrne et Alexandrie, dans la Méditerranée orientale, grandissaient chaque jour ; l’Autriche qui essayait, à l’aide du Lloyd de Trieste, si habilement établi, de supplanter notre pavillon dans les échelles du Levant et qui y est parvenue, songea à disputer la mer Noire aux Russes et aux Anglais. Pour cela, il fallait être maître du Danube, par le commerce du moins, si on ne pouvait l'être encore par la politique et les armes. 11 fut décidé qu’on établirait un service au-dessous des Portes-de-Fer, et Constantinople fut désignée comme le port d’arrivée des bateaux du bas Danube. Lorsque Mahmoud voulut visiter les provinces septentrionales de son empire, ce fut à bord d’un bâtiment du Lloyd, la Maria-Dorothea , qu’il navigua sur le Danube. Il y avait juste trois siècles que les sultans n’avaient vu leur grand fleuve. Le dernier qui l’eût remonté était Soliman le Magnifique, mais à la tête de deux cent mille hommes et pour assiéger \ienne. Son successeur le parcourait en touriste et comme passager d’un navire autrichien.

La compagnie n'était pas si hardie que le gouvernement; elle s’exécuta pourtant, commença par un déficit et finit par des dividendes

qui ont monté en 1855, année exceptionnelle, il est vrai, jusqu’à seize pour cent.

En 1857, le premier fonds social de cent mille florins était devenu un capital de trente millions, et le Franz /, s’il vit encore, pourrait se faire escorter d’une flottille de cinq cents navires de toute espèce, la plupart en fer 1 .

Jusqu’à l’année 1846, on n’avait pas osé franchir les Portes-de-Fer avec de grands navires, et c’était un attelage de cent vingt bœufs qui, à la remonte, traînait le bâtiment à travers les brisants. Un petit vapeur, le Louis , s’y risqua et réussit; un gros suivit. Le problème était résolu ; tous passent aujourd’hui, du moins tant que les eaux ne sont point trop basses, et l’on peut, sans quitter le fleuve, même depuis Pesth sans quitter le bateau, aller maintenant de Donauwerth à Galatz, où les navires du Llyod attendent les marchandises et les voyageurs pour les porter dans toutes les échelles du Levant. En cent huit heures on va de Paris à Constantinople. Il en fallait à peu près le double, il y a quati'e-vingts ans, pour aller de Paris à Lyon.

1. En 1856, la compagnie possédait quatre-vingt-dixsept navires k roues et dix-huit à hélice, trois cent vingtsept transports pour les marchandises, vingt-six pour le bétail, trente deux pour le charbon, etc.

H AT1SBONNE.

\ RATISBOJNNK.

La bière de l’évèque. — Un Français au four. — Des chevaux logés comme des princes. — Une héroïne de Jules Janin.

Vous vous souveuez, mon cher ami, que j’étais arrivé tard à Ratisbonne; je l'avais traversée à la lueur des becs de gaz et à la clarté des étoiles, ce qui ne m’avait pourtant pas empêché d’y voir bon nombre de choses. Je m’étais encore attardé longtemps sur le pont du Danube à contempler le lleuve dont la lune argentait les Ilots, si bien qu’il était, minuit quand j’arrivai à mon Dampfschiffshof, hôtel d’autrefois, aux salles basses et enfumées, qui fut sans doute en son temps une auberge fameuse, et qui pour le nôtre, tant le luxe et les Anglais nous ont gâtés, est presque un bouge.

Je demande à quelle heure partait le bateau, on me répond à cinq, que les formalités se-

ront longues et qu’il est prudent de se faire éveiller avant quatre. Je regarde le lit, où je retrouve les fameuses serviettes qui servent de draps et les matelas gonflés à la tête où l’on serait fort bien assis pour causer, mais où l’on est fort mal couché pour dormir, et je me décide à m’installer dans un fauteuil, un encrier à droite, une tasse de café à gauche, pour vous conter ce que j’avais vu depuis Munich. C’est ainsi que j’ai souvent vécu depuis mon départ, ne fermant pas les yeux, en dix fois, aussi longtemps qu’une jolie femme en une seule , courant le jour pour voir, écrivant la nuit pour me souvenir, et dormant à la grâce de Dieu. Voilà ce qu’on appelle un voyage d’agrément....

Mais j’avais compté sans mes fatigues de Munich, doublées de celles de la route jusqu’à Ratisbonne. Je croyais écrire, je m’endormais. Quand je me réveillai, il faisait grand jour, et le bateau que je devais prendre à l'aube voguait depuis trois heures vers Passau. Le génie protecteur de la vieille ville s'était vengé de mon irrévérence et me forçait à faire une visite en règle à sa cité impériale. Je m’exécutai de bonne grâce.

Au moment où j’allais sortir, je fus arrêté par un bon gros garçon de Nurenberg, com-

HATISBONNE.

mis voyageur en cigares, qui, apprenant qu’un Français se trouvait à l’hôtel, chose rare à Ratisbonne, en oubliait depuis deux heures son commerce et m'attendait pour me happer au passage. Tout fier d’avoir habité Paris et d’être en état de me le dire en un français très-peu orthodoxe, il s’accrocha à moi de façon que je ne pusse me délivrer de lui. Il se mettait d’ailleurs à ma disposition pour me conduire vers les curiosités de la ville ; j’aurais manqué à tous mes devoirs de voyageur en n’acceptant pas. Me voilà donc parti avec mon complaisant cicerone. Nous nous mettons d’abord à la recherche d’une procession qui devait avoir lieu ce jour-là dans le faubourg Sladt-am-Hof, pour je ne sais quelle fête religieuse. Mais il faisait un temps abominable, digne de la réputation delà ville1. Je n’aperçois qu’un océan de parapluies qui ondulent et ruissellent. Je renonce aux curiosités en plein air et je repasse le pont du Danube presque aussi vite que l’archiduc Charles quand il fut si heureux de le trouver, après Eckmühl, pour s’échapper en Bohême.

i . Ratisbonne s’appelle en allemand Regensburg, du nom d’une petite rivière qui s’y jette. Mais Rcgen signifie pluie, ce qui a valu à la ville une réputation que peutêtre elle ne mérite pas.

J’avais vu la veille, dans la nuit, des niasses énormes accolées à de certaines maisons et dont je n’avais pas compris la destination. Toute la ville, regardée du faubourg, en est comme hérissée : ce sont des espèces de donjons à neuf ou dix étages, où sans doute les seigneurs venus à la diète se cantonnaient. Ils avaient voulu retrouver dans la ville l’image de leurs châteaux forts et pouvoir, au besoin, se défendre contre une émeute populaire ou une attaque de leurs rivaux.

A côté de ces monuments de défiance et d’orgueil, je vois la réponse menaçante des manants. Ratisbonne a une rue Goliath, et, sur une des maisons de cette rue, le géant s’élève de la hauteur de trois étages; mais le pâtre, l’enfant qui le vaincra est à côté. Berne aussi a une porte Goliath. Cette image était fréquente au moyen âge. N’y avait-il là qu’un souvenir biblique? ou n’était-ce pas plutôt le symbole aimé de ces petites villes qui se promettaient de tuer, elles aussi, le géant féodal? Les bourgeois du treizième siècle avaient assez de malice pour le penser, et, dans tous les cas, leurs descendants ont le droit de le dire.

Tout près du pont, nous nous trouvâmes eu face du Doin ou de la cathédrale, qui ne

H ATISBONNE.

me parut pas faire meilleur effel le jour que la nuit. Bien qu’on vante beaucoup en Bavière son portail, qui date de 1488, il me sembla, comme à M. Fortoul*, « un témoignage évident de la décadence de l'architecture religieuse; car loin de révéler aux yeux les mystères d’un temple chrétien , il présente la façade d’un hôtel de ville orné au premier étage de son balcon sur lequel s’ouvrent deux grandes fenêtres, et surmonté d’un pignon aigu dont le milieu est marqué par une tourelle féodale. Les deux grandes tours qui accompa-' gnent ce frontispice profane n’ont point été achevées, et les sculptures qui y sont répandues sont de l’ordre le plus commun *. »

Mais ce n’était pas là que mon commis vovageur tenait à me conduire. « Des cathédrales, me dit-il, il y en a partout. Je vais vous montrer une chose qu’on ne trouve qu’ici. Allons à l’hôpital. » Je le suis ; car en voyage, comme à la guerre, il ne faut reculer devant rien. Il me fait repasser le pont, et nous entrons dans

\. De T Art en Allemagne.

-2. M. Darcel est beaucoup moins sévère ( Excursion artistique en Allemagne). Il trouve que cette cathédrale est un des plus beaux édifices gothiques de l’ Allemagne, mais il faut dire que l’Allemagne a bien peu d’églises gothiques.

352 CAUSERIES DE VOYACE.

une salle immense où l’on ne se voit ni ne s’entend, à cause du bruit et de la fumée qui s’y font. Les habitants de ce lieu n’avaient nullement l'air d’être malades; ils buvaient, chantaient et mangeaient tout à la fois et tous ensemble. J’étais encore tombé dans une brasserie. C’est une dépendance de l’hôpital. Un mur seulement sépare les buveurs des malades, de sorte qu’on pourrait entendre alternativement les gémissements des uns et les cris des autres. Etait-ce à cause du voisinage et par contraste, ou la pluie les avait-elle mis en liesse? Ces buveurs étaient bruyants et gais comme je n’en avais pas encore vu. La foule était si pressée, que les consommateurs se partageaient fraternellement l’espace et mangeaient au même plat, sans fourchette! La consommation était la même pour tous : trois saucisses dans un bain de moutarde et un verre de bière pour six sous. Aussi beaucoup redoublent; le pain se paye en plus, ce qui donne à croire qu’on s’en passe d’habitude.

Je trouvais que mon guide, comme tous les guides, m’avait surfait sa curiosité, et je me sauvais au plus vite, quand je découvris une figure longue et sèche de vieille fille, toute de blanc vêtue, couronnée de roses, bouquet au côté, reliquaire au cou, voilée comme une

R ÀTISBONÏSE.

vierge, dont elle venait de jouer le rôle dans la fête sacrée, et qui, debout au milieu de la foule, mais isolée par un air très-recueilli, dévorait à longues dents le mets national. « Décidément vous avez raison, dis-je à mon compagnon; votre hôpital est curieux. »

J’avais tort de m’étonner que cette sainte fille fût en pareil lieu. J’appris, quelques instants après, que l’évêque de Ratisbonne possède une brasserie et fait fabriquer de la bière qu’on appelle bischofsbeer, la bière de l’évêque ; et en rentrant le soir à l’hôtel, j’y trouvai un touchant exemple de ces mélanges qui nous étonnent et de la mansuétude de ces bonnes mœurs allemandes sans fiel ni colère : un prêtre catholique, un juif et un protestant jouaient aux cartes en se jetant pacifiquement au nez la fumée de leurs longues pipes.

A Ratisbonne, M. Lancelot trouve un compatriote qui veut absolument le garder à dîner. Un convive de plus obligeant son hôte à faire prendre plus de pain , le boulanger s’informe , comme de juste , du motif qui dérange les habitudes de la maison. La servante répond qu’un ami de monsieur, un pays, vient d’arriver. « Ah ! un Français, dit le boulanger qui prépare sa fournée ; amenez-le-moi ici , nous chaufferons le four avec sa carcasse. » Le

lendemain, le hasard conduit notre artiste devant une boutique où il voit quelques sculptures à prendre, et il s’arrête pour en faire le croquis. Un gros bonhomme en sort, son bonnet d’une main, une chaise de l’autre, et insiste très-poliment pour que M. Lancelot prenne ses aises. C’était l’ogre de boulanger. Il avait fait le bravache la veille contre un Français , pour obéir à la consigne donnée en 1813 et qui dure encore en paroles; il n’aurait pas voulu, en action, lui porter le moindre préjudice; et il était plein de reconnaissance pour l’artiste qui faisait à sa ville la galanterie de dessiner un dernier vestige de sa splendeur passée.

Pourquoi une certaine presse nourrit-elle encore en Allemagne ces rancunes contre « le voisin perfide, le Gaulois, l'ennemi héréditaire, Erbfeind? » Nous les avons méritées il y a cinquante ans, c’est vrai ; mais n’en avons-nous pas été punis ? Lessing , dans l’autre siècle , jetait à ses compatriotes cet amer reproche : « Le caractère national de l’Allemand, c’est de n’en point avoir. » On a bien changé cela depuis Lessing ; mais, de l’autre côté du Rhin, trop de gens font consister le caractère national dans la gallophobie. Oubliez, nous l’avons bien fait nous-mêmes; laissez à l’Allemand sa

R ATISBONNE.

débonnaire nature, et n’attisez pas entre les nations ces haines qui ont fait couler tant de sang. Elles ne sont plus de notre âge !

11 n’y a, à vrai dire, que deux choses curieuses à Ratisbonne ; on les trouve au palais du prince de Tour et Taxis, et à l’hôtel de ville.

Le palais du prince, ancien couvent d’une architecture froideet triste, renferme une chapelle gothique très-élégante et un cloître ogival d’un grand caractère. Sous la chapelle est une crypte dans laquelle on aperçoit, par une ouverture du pavé, de magnifiques tombeaux en orfèvrerie. Les appartements de la princesse sont d’un goût exquis, la chambre à coucher du prince d’une simplicité de soldat : un lit de collégien, comme était celui du roi Louis-Philippe, quelques sièges modestes, et sur la muraille les portraits de tous ses chevaux , avec une bibliothèque remplie de pipes. Tl y en a de toutes les formes et de tous les pays, depuis l’immense narguilé oriental jusqu’à la courte pipe du gamin de Paris , qui a un nom qu'on n’écrit pas. J’ai reconnu la favorite au fourreau de peau de daim qui la protège. Mais la merveille du lieu, comme il convient à des princes qui ont eu pendant trois siècles, par privilège impérial, le monopole des postes de l’Alle-

magne, c’est l'établissement hippique : le manège, qui est décoré de bas-reliefs par Schwanthaler; les écuries, où les chevaux sont logés comme des princes, et la sellerie, où l’on a rangé par pays tout ce que l’homme a inventé à l’usage du cheval. Les gens que' la matière intéresse viennent de bien loin visiter ce musée équestre.

J’y rencontrai sept ou huit officiers autrichiens tout de blanc habillés, de mise très-élégante et d’une extrême politesse. Ils me saluent pour m'inviter à passer devant eux, ils me saluent encore quand ils passent devant moi, mais ils ne me saluent plus du tout dès qu’ils m’entendent parler.

En sortant du palais, le concierge me montre le calendrier où sont marqués les dix-huit jours des fêtes patronymiques des princes et princesses de la maison et les dix-huit jours anniversaires de leur naissance. C’est trentesix jours fériés pour les féaux et corvéables; ils doivent ces jours-là visites et compliments au prince ou à la princesse, qui, par compensation, doivent les recevojr et les entendre.

Au Rathhaus, je regarde un moment la croisée-tribune d’où l’on haranguait la foule; mais je désole le gardien officiel en refusant de contempler avec la vénération nécessaire les

RATISBONNK.

vieilles friperies île la salle de la diète. Je nie fais conduire à la salle de torture, basse, sombre, couverte d’une voûte épaisse que les cris ne pouvaient percer, et où l’on conserve tous les engins dont le moyen âge usait pour obliger un honnête homme à s’avouer coupable.

Un catalogue décrit tout en détail. Voici l 'nue espagnol , sorte de pupitre à musique porté sur des tréteaux solides; on y mettait le patient à cheval, et à ses pieds on attachait deux grosses et lourdes pierres. Voici le lit de cuir avec son traversin garni de clous aigus, mais courts, qu’on roulait sous les reins, le corps de l’accusé étant tenu bien développé par des cordes attachées aux mains et aux pieds. Et la potence qui tirait à la fois les bras en haut et les pieds en bas; et les tenailles pour déchirer la chair ; et les marteaux pour enfoncer les coins entre les chevilles des deux pieds étroitement serrés par des chaînes; et enhn tout ce qu’a pu imaginer l’esprit de ces temps, où, malgré la toute-puissaDce du clergé et la foi des peuples, Satan régnait bien plus que le Christ. Dans le fauteuil qui est encore là s’asseyait tranquillement le médecin, pour arrêter le supplice juste au point au delà duquel la douleur aurait tué le patient. Derrière la grille en bois siégeait le juge pour recueillir

les aveux que la torture arrachait. Mais pourquoi cette grille entre le juge inique et la victime? Etait-ce pour empêcher que le sang ne rejaillît jusqu'à lui?

Tout près de cette salle se trouve la prison du comte Scheffgotsch. C’est un affreux cachot sans jour, sans air, de six pieds carrés tout au plus, et que le curieux ne visite pas sans torture, car la porte, ouverte dans un mur trèsépais, n’cst haute que de deux pieds et demi. Voici ce que j’ai copié sur le catalogue manuscrit dont j’ai parlé, et qui, en regard du texte allemand, porte une traduction française :

« Prison du comte Scheffgotsch qui fut en concert avec Wallenstein. Retenu quinze semaines, il fut exécuté chez la Croix-d’Or, où est la fontaine. On y trouve une ouverture pour lui donner sa nourriture, une autre au plafond pour épier son monologue, et une commodité. »

En vérité, ils auraient bien dù laisser cela en allemand. Remarquez que Ratisbonne était ville impériale, c’est-à-dire république, ce qui n’empêchait pas qu’on n’y torturât bel et bien comme dans les châteaux des grands seigneurs. En ce temps-là nobles et vilains , dès qu’ils avaient la force, en usaient avec cruauté.

RAT1SBONNE.

C’étaient les deux jeunes fdles du concierge qui m’avaient conduit en cette affreuse prison. L’une portait le flambeau, l’autre donnait les explications, et parfois, comme l’héroïne de Jules Janin, prenait la place du patient pour faire comprendre le jeu des abominables machines. Aujourd’hui de gracieux enfants sourient au milieu de ces horreurs, et ce sol qui a tant bu de sang, ces murs imprégnés encore de malédictions, ne retentissent plus que du bruit des pas des curieux. Ah! que la justice vient lentement; et comme l’humanité, elle aussi, a longtemps porté sa croix dans la voie douloureuse, via dolorosai

XXIJI

Page 1