‹ Causeries de voyageChapitre 44 sur 65 · DE RATISBONNE A PASSAI · texte numérisé non relu

DE RATISBONNE A PASSAI

qu’un homme du bord, quelque voltairien bavarois, me raconte. Entre Ratisbonneet Straubing il m’avait montré deux villages : celui de Heiligenblut , qui prétend, me disait-il, posséder du sang de Jésus-Christ, et celui de Sossau, qui veut absolument que le miracle de Notre-Dame de Lorette ait été renouvelé pour lui. Et il ajoutait : « Si vous étiez à terre et que ces braves gens vous contassent que des anges ont enlevé leur église d’un village qui venait dépasser traîtreusement à la Réforme, et l’ont transportée où elle est maintenant, il ne faudrait pas vous aviser de leur rire au nez, d’abord, parce qu'ils vous diraient très-exactement la date de la chose, une nuit de l'année 1534 ; ensuite, parce qu’ils seraient bien capables de vous faire un mauvais parti. Ils vivent de leur miracle: les pèlerins qui affluent y dépensent beaucoup A' ex-voto, mais aussi un peu d’argent. »

Ce point des rives du Danube est pour les croyances religieuses un pays de promission1.

1. On trouve aussi, surtout un peu plus bas, à l’entrée en Autriche, beaucoup de noms géographiques qui se terminent par la syllabe tell, mot qui signifie cellule et dont la combinaison avec un nom de bourgade ou de ville (Marbachszell, Engesszell, Engelhartszell, Hafncrzell, etc.) annonce qu’un ermitage a donné naissance à ces centres de population.

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A Ober-Altaich on conservait comme reliques des larmes de saint Pierre et le foin qui avait servi dans la crèche du Seigneur; tout à côté, sur le Bogenberg, une vieille église renfermait une statue en pierre de la Vierge qui avait remonté toute seule le Danube et s’était arrêtée là. A Deggendorf, ce sont des hosties qui, dérobées par des juifs et percées de coups, rendent du sang. Les mécréants ne peuvent venir à bout de les détruire et les jettent au fond d’un puits : aussitôt un nimbe d’or flotte au-dessus, dénonce le crime et les coupables. Quand la multitude les a égorgés, les hosties reviennent d’elles-mêmes dans le tabernable.

Toutes ces localités, consacrées par des miracles, sont naturellement devenues des lieux de pèlerinage, et l’on voit fréquemment sur le fleuve de grandes barques remplies à couler de pèlerins qui se rendent aux saints lieux en chantant des cantiques. Nous en rencontrons une si chargée, que notre steamer est obligé de ralentir le mouvement de ses roues, de peur que l’agitation des flots ne fasse chavirer la pieuse théorie. Du reste, ce beau fleuve, les collines du Bôhmerwald qui le bordent, la forêt qui les couvre, cette vallée élégante et paisible où ne se voit nulle trace del'industrie moderne, ce silence de la terre sous un soleil de la Grèce,

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ces chants pieux qui s’élèvent du milieu des eaux, tout reporte aux solennités du paganisme antique, quand la nature, la grande enchanteresse, était toujours de moitié dans la fête.

Vousvoyez qu’au bord du Danube bavarois, si l’on n’a pas remonté tout à fait jusqu’à l’antiquité grecque, on est du moins encore en plein moyen âge. Ne vous étonnez donc pas d’y trouver Satan tout à côté des saints, et lui aussi fort occupé. Tandis, par exemple, que les anges faisaient à Sossau, et pour le bon motif, le miracle dont je vous parlais tout à l’heure, le diable en faisait un, quelques lieues plus bas, à Deggendorf, bien entendu dans un but satanique. 11 y avait là un monastère si pieux, si rebelle à toute tentation du malin, qu’un jour il s’en alla chercher dans les Alpes une grosse montagne pour en écraser le couvent. Mais comme il approchait, la cloche se mit soudain à sonner matines et le doux chant de X Ave Maria s'éleva dans l’air. Il eut peur, se sauva et laissa tomber sa monlaçne. On la voit encore : c’est le Nattenberg, une masse de gneiss, isolée au bord du Danube, haute de trois cents pieds, longue de cinq à six mille. Satan, en vérité, n’avait pas épargné sa peine.

Qu’il faut peu d’effort à l’imagination popu-

laire pour transformer un phénomène naturel en une légende gracieuse ou terrible ! Ce roc solitaire, la science l’étudiera et en trouvera l’origine. Mais le peuple n’attend pas les savants. Il a à son service les puissances invisibles du ciel et de la terre; il commande : elles obéissent, et ensuite il tremble devant elles.

Ce pauvre diable de Satan n’était pas toujours si noir qu’on le fait. Dans la grande comédie humaine, il a bien des fois , au moyen âge, joué le rôle du patifo. Il est souvent trompé, bafoué, quelquefois même battu, avant d’arriver à la grandeur méphistophélique que Goëthe lui a donnée. Vous venez de le voir prendre beaucoup de peine pour rien à Deggendorf, tout .comme un simple mortel; un peu plus bas, même chose lui est arrivée. Pour empêcher le départ des croisés qui s’étaient proposé de descendre le Danube, il jeta dans le fleuve, à Vilshofen , de grosses masses de rochers , mais si maladroitement que les croisés passèrent, et après eux tout le monde ; il n’y gagna que d’être maudit par chacun, pour sa mauvaise volonté impuissante; et, de nos jours, avec un peu de poudre, les ingénieurs ont fait sauter les rochers et l’œuvre satanique. Quoi qu’en disent certaines gens qui nous assurent l’avoir encore vu tout

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