JVurst signifie andouitle, saucisse, boudin
CAUSERIES DE VOYABE.
tente. Un gaillard qui s’appelle Jean boudin ne pouvait oublier pareille heure , que personne ici n’oublie, et moi j’aurais du faire comme eux.
Vienne est, après Constantinople, la ville d’Europe où il fait le plus cher vivre. On y est plus rançonné qu’à Paris et à Londres même. Cela tient, en partie, à ce qu’il n'y a point de tables d’hôte. On mange à la carte, du moins dans les grands hôtels, ce qui permet à l’ hôtelier de faire une note pour chaque repas et au garçon de réclamer chaque fois son pourboire : nulle part le trinkgeld ne fleurit et ne prospère comme ici.
A sept heures, j etais à l’Opéra. Il ouvre de bonne heure pour finir plus tôt. La police exige que les théâtres ne ferment pas beaucoup plus tard que neuf heures, au moment du souper, le cinquième et dernier repas de la journée. On veut paternellement que les Viennois, réputés les plus grands mangeurs île l’empire, dorment vite et longtemps. C’est bon pour la digestion, c’était meilleur encore pour la politique. La nuit officielle commence, à Vienne, à dix heures et finit à sept heures du matin. C’est neuf heures de somme pour les habitants, de repos pour le gouvernement el d’augmentation de solde pour les cochers. On
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paye moitié en sus du prix de la journée pour une voiture prise entre ces deux limites de temps.
L’Opéra donnait le Don Juan de Mozart. Je n'avais pas voulu perdre cette occasion unique d’entendre la troupe allemande si vantée. Mon étonnement fut grand de trouver une salle petite et pauvrette, mal éclairée, mal ventilée et déserte. Trois rangées de loges, la moitié du théâtre, absolument vides. Peut-être étaientce des locations de l’aristocratie alors en villégiature; mais le parterre eût été comme les loges, sans une soixantaine d’officiers qui s’\ tenaient debout.
Voilà où en est l’enthousiasme musical des Viennois !
Sur la scène, des robes, comme au bon temps de M. Sosthène de la Rochefoucauld, qui tombaient jusqu’aux talons, et des guimpes qui montaient jusqu’aux oreilles : ce qui toutefois n’empêchait pas de chanter juste et de jouer bien. La pièce finit comme un mystère du moyen âge. On nous montra l’enfer, avec ses flammes, ses tortures, ses diablotins courant après les damnés , et don Juan expiant, sur une roue dentelée qui tournait dans le feu, ses séductions terrestres.
Cette mécanique terminait par un spectacle
grossier pour les yeux la divine partition du maestro. Mais c'était édifiant pour les spectateurs, qui trouvaient à l’Opéra le bénéfice d’un sermon, sans que les actrices, grâce aux précautions prises, pussent causer une diversion < fâcheuse. Tout était donc au mieux ; j’en con- •»
cluais que la moralité des Viennois devait être grande. On assure pourtant qu’il n’en faudrait pas jurer ; que le vice s’étale le soir très-paré et fort peu vêtu, comme dans nulle autre ville, et que dans quantités d’hôtels on trouve un essaim de jeunes filles, blondes et rieuses, dont la fonction consiste à ouvrir votre porte par mégarde et à rester chez vous par distraction. Je me hâte de dire que je n’ai rien rencontré de pareil. Mais un de mes amis me l’affirme. « Je l’ai vu, me dit-il, de mes yeux vu. »
Il arrive à Vienne, l’été, beaucoup de rayons du soleil d’Italie et des mœurs que ce soleil produit. La température s'élève, et les robes descendent à proportion. Même de grandes daines se montrent en public avec jupes immenses, vestes soutachées d’or, dolmans à fourragère torsée et perlée, chapeaux empanachés, mais le cou nu, et la poitrine à peu près comme le cou.
Vienne a quatre cent soixante-dix mille ha-
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bitants *, à peine un peu plus que Naples. Une cour nombreuse, toute l’aristocratie <l'un grand empire et une garnison immense y résident. Le nombre des gens pour qui la vie est, avant tout, une partie de plaisir, s’y trouve donc, toute proportion gardée, beaucoup plus con- ■*
sidérable qu’a illeurs, et ce lie sont pas précisément les vertus de l’âge d’or qu’ds y apportent.
Ces mœurs faciles n’ontpas eu le contre-poids nécessaire d’un grand travail de l’esprit. Un spirituel touriste prétend avoir vu l’ordonnance d’un médecin allemand qui, ne sachant comment guérir un professeur dont le cerveau, fatigué par des veilles laborieuses, menaçait de se détraquer, lui prescrivit trois mois de séjour en un pays où l’on ne penserait pas. Le malade fit sa malle et sans hésiter prit la route de Vienne.
L’Autriche, en effet, pendant longtemps, n’a point pensé, sauf en musique et en histoire naturelle : art et science qu’un gouvernement paternel pouvait encourager sans péril, que le prince de Mctternich cultiva par politique, pour le bon exemple, et qu’à la fin il cultiva
1. Quatre cent-soixante et onze mille quatre cent quarante-deux personnes, d’après le recensement de 1856, sans la garnison.
par goût, pour son plaisir, si bien qu’on vit le chancelier aulique devenir un des meilleurs botanistes et numismates de l’Autriche.
Pour tout le reste, la censure faisait autour des esprits une garde vigilante, et protégeait efficacement l’empire contre le démon T/ioug/tt qui effrayait tant l’empereur François il, ou Franz!, comme l’appelaient les Viennois. « Ne ine faites pas de savants, disait-il un jour aux professeurs de Laybach, je n’en ai pas besoin; mais faites-moi de bons et braves sujets attachés aux choses ancienues. Nos pères s’en sont bien trouvés. » Longtemps on a cru Franzl sur parole, et l’habitant deVienne, qui aime à vivre et à se laisser vivre, leben und .sic h leben lassen , s’est abandonné , comme notre Mathurin Régnier, à la bonne et douce loi de nature.
Il n’en va plus tout à fait de même aujourd'hui, du moins quant au démon Thoug/tt. On s’est quelque peu familiarisé avec lui, el Vienne ue mérite plus le nom qu elle a si longtemps porté de : « Capoue de l’esprit. »
Il s’est même trouvé un poète, en Autriche, il est vrai qu’il était Hongrois, pour glorifier le vieux démon, h La pensée, s’écrie Niembsch de Strehlenau, qui n’a osé signer que les deux dernieres syllabes de son nom, la pensée, c’est
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le Saint, c’est le Héros ! Der Gedunken , der Heilige , derHeld! » Son poëme îles Albigeois se termine même d’une façon menaçante : <• Les souffrances du passé, dit-il , se payent avec du saflg. Après les Albigeois , les Hussites ; après Jean Huss etZiska, Luther, Hutten et la guerre de Trente ans; ensuite celle des Cévennes, puis la destruction de la Bastille , et ainsi de suite, und so weiter.... » Jamais mots si peu poétiques n’ont produit pareil effet. Le poêle s’arrête à la Bastille , mais son lecteur viennois continue par la pensée , et cette pensée est déjà devenue une action.
Depuis 1848, l’Université a été réorganisée sur le plan des universités allemandes, ce qui a entraîné une réforme correspondante dans les écoles secondaires, et, pour fortifier les études, nombre de savants ont été appelés du dehors. L’Académie des sciences* fondée le .30 mai 1846, avec une dotation annuelle de quarante mille florins, a bien vite conquis une grande considération et élargi la sphère de ses travaux : ses Comptes rendus , par leur abondance, feraient rougir les nôtres de leur sécheresse. Les ministres, les hauts dignitaires
1. Elle est divisée en deux classes : les sciences historiques et philosophiques, les sciences mathématiques et uaturelles.
de l’empire ne manquent point de se rendre à ses solennités, et l’imprimerie impériale qui, pour la beauté de ses publications, rivalise avec la nôtre, prête libéralement ses presses aux académiciens. Avant 1848, on ne comptait à Vienne que cinq associations particulières pour les arts et les lettres. En 1856, il y en avait déjà vingt-huit, et cent une autres sociétés de toute sorte s’étaient formées, dont plusieurs publiaient des mémoires qui étaient remarqués au dehors. Naguère, la critique littéraire ne touchait qu’au théâtre, et une comédie de Scribe, un drame d'Alexandre Dumas, toute pièce traduite, imitée ou copiée des nôtres, car nous défrayons largement les théâtres de Vienne, était l’unique aliment des causeries de salon ou des discussions de journaux; la presse va maintenant plus loin et plus haut. L'horizon des esprits s’est agrandi. Le concordat de 1855, qui mettait l’instruction aux mains du clergé, est fort ébranlé; la vie se réveille partout ; Vienne enfin publie des livres, même pour la foire de Leipzig, et une littérature autrichienne commence , mais avec ce caractère particulier qu’elle est encore une littérature de grands seigneurs et de bureaucrates.
A Vienne, on est fonctionnaire d'abord,
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c’est le pain; écrivain ensuite, c’est le sel, si l’on a du talent. Mais les lettres s’étiolent dans l’atmosphère des bureaux, et l’écrivain qui porte une clef de chambellan ne tient pas fortement sa plume. La grande sève populaire manque donc à cette littérature plutôt allemande qu’autrichienne, je veux dire qui se perd dans le grand courant germanique sans y entraîner son peuple après elle.
Cependant elle peut déjà se vanter d'un triomphe : le plus brillant succès dramatique des dix dernières années en Allemagne est un drame autrichien, heureusement pas en dialecte viennois. 11 revient au baron Münch- Rellinghausen, grand conseiller d’Etat de l’empire, selon son titre officiel, mais, de plus et mieux, auteur de Grise/dis, du Fils du désert , et surtout du Gladiateur de Ra venue (I856j. Le baron de Zedlitz et le comte d’Auersperg ont aussi conquis un légitime renom hors de leur pays. V. Hugo a imité du premier die Naechtliche Heerschau, la Revue Nocturne , morceau célèbre au delà du Rhin, mais qui perd beaucoup à sortir de sa poétique enveloppe d’Allemagne pour se montrer eu habit français.
« La nuit, vers la douzième heure, le tam-
bour quitte son cercueil, fait la ronde avec sa caisse, va et vient d'un pas empressé.
« Ses mains décharnées agitent les deux baguettes en même temps; il bat ainsi plus d’un roulement, maint réveil et mainte retraite.
« La caisse rend des sons étranges dont la puissance est merveilleuse. Ils réveillent dans leur tombe les soldats morts depuis longtemps :
« Et ceux qui, aux confins du Nord restent engourdis dans la froide neige; et ceux qui gisent en Italie où la terre leur est trop chaude;
« Et ceux que recouvre le limon du Nil ou le sable de D’Arabie : tous sortent de leur tombe et prennent en main leurs armes.
•< Vers la douzième heure , le trompette quitte son cercueil, sonne du clairon, va et vient sur son cheval impatient.
« Puis arrivent sur des coursiers aériens tous les cavaliers morts depuis longtemps : ce sont les vieux escadrons sanglants couverts de leurs armes diverses.
« Les blancs crânes luisent sous les casques; les mains, qui n’ont plus que les os, tiennent en l’air les longues épées.
« Et vers la douzième heure, le général en chef sort de son cercueil, il arrive lentement entouré de son état-major.
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« 11 porle un peti I chapeau ; il porte un liahit sans ornement; une épée pend à son côté.
« La lune éclaire d’une pâle lueur la vaste plaine. L’homme au petit chapeau passe en revue les troupes.
« Les rangs lui présentent les armes; puis l’armée tout entière s’ébranle et passe musique en tète.
« Les maréchaux, les généraux, se pressent en cercle autour de lui. Le général en chef dit tout bas un seul mot à l’oreille du plus proche :
« Ce mot vole à la ronde , de bouche en bouche et résonne bientôt jusque dans les rangs les plus éloignés : le cri de guerre est France ; le mot de ralliement est Sainte- Hélène.
« C’est la grande parade des Champs-Elysées que le César mort commande vers la douzième heure de la nuit *. »
Il est assez curieux de voir cet hommage rendu à la grande armée et à son chef par un poëte autrichien. Au reste, le baron de Zedlitz n’est pas le seul qui ait subi l’attrait magnétique de cette puissante figure. Le baron de Gaudy qui, né à Francfort , mourut à Berlin
I. J'ai suivi pour cette pièce, comme pour la suivante, la traduction de M. N. Martin.
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en 1840, avait composé, à la gloire de Napoléon, tout un cycle de chansons impériales, Kaiserleider , et passé les dernières années de sa vie à traduire avec Chamisso , autre esprit français égaré en Allemagne , les chansons de Béranger.
11 y a aussi un chant fameux du comte d’Auersperg, F Invalide , où se retrouve la même préoccupation de la France, mais avec une portée plus haute. C’est l’histoire moderne racontée sur les bords de la Loire, à de petits enfants par un vieil invalide qui a fait tontes nos guerres de 1792 à 1830. Mais j’aime mieux vous citer du même écrivain la pièce intitulée : Notre temps.
« Sur le tapis vert brillent le crucifix et les bougies ; des échevins et des conseillers vêtus de noir sont assis d’un air grave et vont prononcer un jugement : ils ont cité à leur barre notre Epoque, coupable d’agitations et de murmures menaçants, coupable de pensées orageuses.
« Mais l’accusée ne se présente pas, car notre Époque n’a pas le temps ; les juges avaient à peine attendu pendant deux heures, qu’elle était déjà deux lieues plus loin. Toutefois elle leur dépêche son avocat, qui s’exprime en ces termes :
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« Ne calomnie/ pas notre Epoque elle est « innocente ; notre Époque est une coupe de « cristal transparent, aussi clair que pur; si « vous voulez y boire un vin généreux , n’y « versez pas votre lie. Notre Époque est une « habitation magnifique, mais depuis que vous « y êtes entrés, on la prendrait pour une mai- « son de fous !
« Notre Epoque est un champ ensemencé.
« Si vous y avez semé des chardons , com- « ment pouvez -vous vous étonner qu’il ne « soit pas rempli de roses? C’est sur ce même « champ que César a livré ses combats iramoi- « tels, mais des poltrons le trouveront assez « grand et assez large pour prendre la fuite.
« Notre Époque est une harpe muette ; si un « maladroit s’avise d’y poser les doigts, les « chiens et les chats se mettent à hurler aussi- « tôt dans tout le voisinage. Mais que la main « inspirée d’un autre Amphion en touche les « cordes, les fleuves et les forêts feront silence « pour écouter et les pierres s’animeront. »
Signe caractéristique, la plupart de ces nobles écrivains se cachent sous un pseudonyme. L’auteur du Gladiateur de Ravenne signe Frédéric Halm, et le nom littéraire du comte d’Auersperg est Anastasius Grün. Comme nos ducs de la Rochefoucauld et de Saint-Simon,
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ils veulent bien ne pas laisser aux seuls manants la gloire de l’esprit, mais ils ne veulent pas fourvoyer leur blason dans la république des lettres.
Toutefois la vie du corps a été en Autriche trop longtemps en honneur et l’esprit trop complètement laissé dans le vide, pour que F autre n’ait pas lâché les rênes à sa bête, et les mœurs se ressentent de ce laisser aller moral. Songez que, jusqu’en 1713, ce peuple n’a eu d’autre enseignement littéraire que celui de Huns fVurst, de ses marionnettes et de ses gloutonneries. Le premier théâtre de Vienne, celui de la porte de Carinthie, date de cette époque, f ranklin a dit un mot énergique et vrai dans sa trivialité : « Comment voulezvous qu’un sac vide se tienne debout? «Comme lui, l’esprit tombe si vous n’y mettez quantité de bonnes choses pour le forcer à rester droit.
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VIENNE (Suite).
Schœnbruun. — Pourquoi Louis XIV portait les cheveux si longs et pourquoi le Nôtre taillait les arbres si court. — Le Belvédère. — De la ferraille héroïque. — Un cheval emporté et un général méthodique. — Le Saint-Denys de l’Autriche. — Saint-Étienne; une cloche patriotique.
Eu fait d'édifices, ma première visite fut le lendemain pour Schœnbrunn, en français : la Belle-Fontaine. On y arrive en traversant la Wienn, où je n’ai point vu d’eau*. Schœnbrunn est moins un palais qu'une grande et belle maison particulière. Une seule intention architecturale s’y trouve : un joli pavillon placé dans le haut des jardins, la Glnriette , dont chaque aile est un portique au travers
1. Quand elle en a, les Viennois ont la bonne pensée de la jeter dans leurs égouts pour les laver. On devrait bien faire la même chose à Paris avec la Bièvre, ou avec une dérivation de la Seine.
si beaux quand on leur laisse étendre leurs bras tout à l’aise, et si laids quand on les réduit à n'étre qu’une muraille verte où pas une feuille n’a le droit de dépasser l’autre : un jardin, en un mot, gracieux et vivant comme une figure de géométrie.
Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans le dix-septième siècle, c’est pourquoi Louis XIV portait les cheveux si longs et pourquoi le Nôtre coupait les arbres si court. A Versailles, pour être conséquent, on aurait dù se coiffer à la Titus. Vous êtes- vous jamais représenté Louis XIV aux genoux de la Vallière sans sa perruque ! Il fallait bien pourtant qu’à certains moments il l’ôtàt, et qu’Apollon fut sans rayôns. Mais alors c’était la nuit, et il importait peu. Le jour, le dieu reparaissait dans sa majesté ; et ne trouvant pas que sa chevelure naturelle eût assez de solennité ondoyante, il s’était couvert le chef d’une libre et puissante végétation artificielle. L’un et l’autre, le roi et le jardinier, forçaient la nature : c’est leur point commun. Tous deux aussi avaient fort grand crédit en Europe ; et si Louis fit prendre partout sa perruque, partout le Nôtre fit dessiner ses jardins. Voila comment je retrouve à Schœnbrunn un Versailles bourgeois.
De-Schœnbrunn je me fis conduire au Belvédère : c’est le musée de Vienne. 11 faudrait y rester une semaine, car toute l’école vénitienne et l’école flamande sont là. Vingt ou trente Titien, autant de Paul Véronèse, de Rubens, de Van Dick, de Rembrandt et de Téniers; toute l’école allemande d’Albert Durer et d Holbein, qui, après eux, jusqu’à Overbeck, a une éclipse de deux siècles; trois ou quatre toiles du Vinci, que j’ai le malheur de ne pas apprécier à sa valeur; de magnifiques Salvator Rosa ; enfin, quelques Murillo et Velasquez qui ne me plaisent pas toujours.
Il y a, au Belvédère, dix toiles du Titien aussi belles que celle du Louvre, dans le salon carré, la Femme aux cheveux (for. Quelle puissance de pinceau ! Voilà bien les rois de la couleur. Mais ces Vénitiens, sans aller jusqu'à l’exubérance charnelle de Rubens, n’aiment pas du tout les corps diaphanes, à la taille étranglée, dont on se demande : Comment peuvent-ils respirer et vivre ? Mos femmes et nos filles cherchent la grâce dans l’étrange, et, pour obéir à la mode, risquent leur santé. Conduisons-les devant les pontifes de l'art, devant ces maîtres de la beauté, en face de Titien, même de Raphaël, dont la Foruarina n était pas précisément la condensation im-
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palpable d’une nuée vaporeuse ou de la blanche écume d'un torrent. Je recommande le voyage de Vienne et une visite au Belvédère à tous les jeunes maris qui se sentiront dans la poitrine un cœur assez vaillant pour entreprendre la lutte la plus difficile, mais la plus nécessaire, la guerre contre le corset.
Je n’ai vu, dans cette galerie, qu’un tableau de Raphaël, encore est-il de sa première manière, quand il cherchait sa route et ne l’avait pas trouvée. Michel -Ange n’est aussi représenté que par une ou deux toiles; le Poussin par trois ou quatre, entre autres un Jésus délivrant un paralytique , qui est, contre l’ordinaire, d’une belle et vive couleur. En somme, ce doit être une des premières collections du monde. Elle est très-supérieure à celle de Munich, et possède bien plus que nous de la magnifique école de Venise. Rien pourtant qui vaille les Noces de Cana , ni la Vierge de Murillo , quoique nous l’ayons surfaite, ni nos trois Raphaël, ni le Diogène du Poussin.
La sculpture est nulle, sauf un Canova , ici, comme toujours, élégant mais fade.
Pour faire comme tout le monde, j’ai visité la collection des armures des princes autrichiens, sans pouvoir prendre le moindre intérêt à toute cette ferraille héroïque.
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En y allant, je passai devant la statue de l’archiduc Charles, inaugurée quelques jours après Solférino. Le prince est sur un énorme cheval, si cabré qu’on ne voit que son ventre, ce qui n’est point beau, et que, regardé de face comme on doit regarder toute honnête statue , l’archiduc est complètement caché, de sorte que le monument n’est plus que le portrait d’un cheval emporté. Il y a aussi dans la figure du héros un bien terrible nez. Sous les pieds du cheval sont, il va sans dire, les drapeaux, de la France. Il me semblait pourtant que l’Autriche ne les avait jamais mis si bas. Autour du piédestal, on a placé vingt-quatre boucliers portant les noms de vingt-quatre victoires, dont plusieurs m’étaient parfaitement inconnues. Je ne savais pas que l'archiduc nous avait si souvent battus. Il est juste de dire que la moitié de ces noms sont écrits de manière à aller de bas en haut et les autres de
haut eu bas. Ainsi Wurzbourg monte vers la statue et Wagram descend vers le piédestal. Ces lignes brisées qui alternent harmonieusement font bien à l’œil et peuvent paraître un effet d’art. C’est en outre un moyen ingénieux de contenter à peu près l’histoire, tout en laissant croire au populaire que le héros de l’Au-
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triche avait toujours ramasse de la gloire et jamais de coups.
Que Napoléon se soit fait représenter par David calme sur un cheval fougueux, je le comprends, c’est dans le caractère du personnage, et un trait de plus de ressemblance; mais il me semble que des allures emportées ne convenaient guère pour la statue d’un général méthodique et lent qui a fait bien plus de retraites que de marches précipitées en avant.
Dans l’église des Capucins ,• j’ai visité le Saint-Denys de la maison d’Autriche. Tous les empereurs sont là, avec quantité d’archiducs, couchés dans des bières de bronze. Ces caveaux n’ont rien d’auguste. Les morts y sont serrés les uns contre les autres parcimonieusemeul. J’en demande pardon à leurs mânes impériaux, je vis là beaucoup de chaudronnerie et un seid monument, celui de Marie-Thérèse, que j’appellerais volontiers, comme les magnats hongrois, le plus grand roi delà maison d’Autriche. Tous les tombeaux sont en très-minces plaques de bronze qui résonnent sous la main comme des ustensiles de cuivre, et la plupart sans aucune décoration. Sur celui du duc de Reichstadt on a eu soin de mettre une longue inscription pour dire qu’il était mort d’une
phthisie. La bonhomie allemande s’est évidemment effarouchée de la calomnie qui courut en 1832 que le fils de Napoléon avait été empoisonné. Marie-Louise est à côté du duc de Reichstadt.
Le capucin qui nous conduit nous donne à peine cinq minutes pour tout voir avec sa lampe fumeuse, mais il nous attend patiemment à la porte pour nous tendre la main.
A l’église des Augustins, vu le tombeau de la duchesse de Saxe-Teschen par Canova. C’est l’œuvre la plus considérable qu’il ait faite : tout un drame en marbre blanc. Toujours quelque chose qui charme, rien qui enlève. Dans cette église , qui est celle de la cour, la garnison fait célébrer une messe , le 3 novembre de chaque année, pour le repos de l’àme de tous les soldats autrichiens morts dans les combats. • C’est une cérémonie pieuse et touchante. Le 18 juin, elle y revient encore, mais joyeuse et bruyante, faisant retentir les sabres sur les dalles saintes, de manière à montrer que la lame tient bien mal au fourreau et ne demande qu’à sortir. C’est l’anniversaire de la victoire remportée eu 1757, près de Collin en Bohème, sur les Prussiens de Frédéric II. Chaque année, l’armée autrichienne remercie Dieu de lui avoir permis de battre ce jour-là les chers
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confédérés, ce qui ressemble beaucoup à une prière pour solliciter la faveur de les battre encore.
Saint-Etieune, la cathédrale, est du quatorzième siècle, l’âge du gothique flamboyant, de la pierre tourmentée, de cette architecture enfin qui ne dit rien à l’esprit, parce qu’il n’y a .de vraiment grand que ce qui est simple. La flèche est magnifique et une des plus hardies du monde catholique : il lui manque quelques pieds seulement pour monter aussi haut que celle de Strasbourg. On a gâté l’intérieur en y construisant quantité de chapelles dans le style gréco-romain, avec colonnes corinthiennes et frontons qui jurent dans ce grand vaisseau gothique.
La grosse cloche a été fondue avec du canon turc. Voilà qui est bien, et si j’ctais Viennois, je serais doublement heureux, moi qui aime le son des cloches plus que ne l’a jamais aimé un moine du moyen âge, de reconnaître dans les notes que celle-ci jette sur la ville les deux voix qui rappellent à Dieu et à la patrie.
VIENNE (Suite).
Les deux parties de la ville. — Le Léopoldsberg. — Pourquoi Vienne se trouve-t-elle où elle est? — Le Wienerwald limite de deux régions géographiques. — Rapport entre l’histoire et la géographie de l’Autriche.
Lorsqu’on a visité les lieux où je viens de vous conduire, il n’y a plus que deux choses à faire, se promener au hasard dans la vieille ville et monter sur une des hauteurs voisines pour en embrasser le panorama.
Vienne est double. La population étouffant dans le corset de pierre de ses fortifications a sauté depuis longtemps par-dessus et a formé autour des glacis trente-cinq faubourgs où l’on ne trouve à peu près rien à voir, quoique M. Lancelot en ait rapporté l'église de Saint- Charles Borromée, qui fait mieux sur son dessin que dans la réalité.
Il y a donc deux villes de Vienne : la nou-
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velle qui est la véritable et de beaucoup la plus grande et la plus peuplée, l’ancienne qui ne renferme qu’environ douze cents maisons et moins du huitième de la population. Contrairement à ce qui a lieu dans les autres capitales, la vieille ville est restée la résidence de l’aristocratie ; mais l’espace lui manquant, les maisons ont été forcées de s’accroître perpendiculairement au lieu de gagner en largeur. Aussi sontelles très-hautes, et comme on les a très-solidement construites , beaucoup ont l’aspect monumental de notre gravure, qui montre la place du Haut-Marché*. Le grand commerce s’est également cantonné là, autant qu’il l’a pu, pour mettre ses produits à côté des gros consommateurs et sa caisse à l’abri des remparts. Il résulte de cet entassement d’hommes et de choses, et de cette concurrence , que les loyers sont fort chers, phénomène qui n’est pas, on le voit, particulier à Paris, mais qui provenant de causes générales, de l’état économique de toute la société européenne, se reproduit partout et n’est point près, quoi qu’on en dise, de disparaître. Le terrain est si cher, à Vienne, qu’on n’en a point laissé pour les
1. Le petit monument qu’on y voit est un ex-voto de Léopold Ier, qui n’a rien de remarquable.
CAUSERIES DE VOYiCE.
l ues, et sans les nombreux passages percés au travers des îlots de maisons, les indigènes euxmêmes ne s’en tireraient pas. Qu’est-ce pour les étrangers qui ne les connaissent point et s’y perdraient? Ajoutez encore que ces rues étroites n’ont pas de trottoirs et que les voitures sont nombreuses et rapides.
Mais quelle affluence, quel mouvement, quel luxe ! Les magasins resplendissent, les uniformes brillent, la soie, les diamants ruissellent. Que de maisons blasonnées, que de suisses galonnés! Lorsqu’on vient de traverser les petites résidences de l’Allemagne du sud, on sent bien en entrant à Vienne qu'on arrive dans la capitale d’un grand empire. On y coudoie, à distance, cela va sans dire, la plus vieille, et, après la nobility d’Angleterre, la plus riche aristocratie de l’Europe, sans compter les princes, ducs et landgraves souverains qui ne dédaignent pas de venir recevoir en Autriche un grade de colonel.
Mais j’aime bien mieux prendre une voiture et me faire conduire par le chemin le plus charmant au Léopoldsberg.
Quand j’avais vingt ans, une de mes joies était d'aller sur la fin du jour m’asseoir au sommet de Montmartre qui, en ce temps-là, était bien désert, et d'v contempler longue-
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ment la grande ville couchée à mes pieds , cette capitale de la France, mais aussi ce cerveau de la terre où s’élaborent les idées dont vit à présent l’humanité. J'aimais à voir le soleil s’éteindre derrière la colline du mont Valérien, la nuit descendre sur l’immense cité, et de cette nuit jaillir soudain mille feux dans les rues, sur les boulevards, parfois une lampe solitaire qui s’allumait au plus haut d’une maison écartée, là où peut-être habitait, pauvre, inconnu, dédaigné, un de ces hommes dont la pensée agite le monde. Je ne savais pas que je prenais là un plaisir que Rousseau aimait à se donner, quand il venait le soir à l’extrémité du plateau de Montmorency écouter le murmure lointain et confus où il croyait reconnaître la voix de la grande ville; mais, depuis, je n’ai manqué jamais, toutes les fois que je l’ai pu, d’aller baigner mon esprit dans cette poésie des hauts lieux que redoutaient tant, et avec raison, les hommes de la loi étroite et rigoureuse : les prêtres de Jéhovah.
Le Léopoldsberg est le dernier sommet du Kahlenbefg, qui lui-même est l’extrémité du Wienerwald. On s’y trouve à deux centsoixante mètres au-dessus du Danube, et le regard y court librement à la surface de cent lieues carrées de pays. À ses pieds on a le second fleuve
de notre continent pour la longueur du cours, le premier pour l’importance commerciale ou politique, et une des grandes capitales de! l’Europe, la cinquième par le nombre de ses habitants1.
Je ne vous décrirai pas la majesté de ce spectacle. D’ailleurs cette fois la nature, toute belle qu’elle fût, eut tort devant l’histoire. Je n’étais pas venu au Léopoldsberg pour voir un beau coucher de soleil ou l'horizon bleuâtre des montagnes lointaines. Je venais y chercher la solution de deux problèmes : demander à Vienne la raison de son existence, et à l’Autriche comment autour de celte ville s’était formé un empire de trente-six millions d’hommes. La poésie s’en allait et la géographie prenait sa place.
Nous savons pourquoi Londres, Paris, Constantinople et Pétersbourg se trouvent où ils sont. Paris dans son île que le fleuve protégeait ; Pétersbourg dans ses marais, mais auprès du golfe de Finlande et à portée de l’Europe civilisée; Constantinople sur les sept collines qui descendent à un port magnifique, en face de l’Asie et au bord d’une mer inté-
1. Londres, Paris, Constantinople sont beaucoup plus peuplés, mais Vienne n’est pas très-loin du chiffre de Saint-Pétersbourg.
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rieure dont elle peut fermer les deux entrées; Londres enfin, assez loin delà mer pour n'avoir rien à craindre d’une guerre maritime, assez, près pour recevoir dans son fleuve des navires de mille tonneaux. Mais Vienne et Berlin ! Pourquoi l’une s’est-elle placée au bord d’une rivière sans eau, quand, à deux pas plus loin , coulait un fleuve magnifique ; pourquoi l’autre a-t-elle poussé d’un jet si vigoureux dans ces landes du Brandebourg où la bruyère même pousse si mal ?
C’est qu’aucune des deux n’est un produit naturel du sol qui les porte, mais une création artificielle de la politique. Sous les Romains, V indobona resta sans importance. Ils n’y gardaient rien, pas même le Danube qui en est éloigné d’une lieue et s’y divise en plusieurs bras. Aussi avaient-ils mis leur flottille plus bas, à Hambourg, et leur forteresse Citiutn plus haut, au Léopoldsberg. Dans le moyen âge, au contraire, des raisons militaires firent la fortune de la bourgade romaine. Quand Vienne s’agrandit, ce ne fut pas en effet qu’on songeât au commerce, à l’industrie, aux convenances de la paix, mais beaucoup aux Huns, aux Hongrois, aux Turcs. Vienne fut alors une forteresse jetée'en avant du Wienerwald pour en défendre les approches.
Ces monts du Wienerwald , extrémité des Alpes Noriques, jouent un rôle considérable dans la configuration du pays. Par un de leurs contre-forts, le Sœmering , ils se relient aux hauteurs qui séparent le bassin du Raab de celui de la Mühr, et le demi -cercle qu’ils tracent ainsi de Vienne jusqu’aux environs du lac Platten marque la limite de deux régions et de deux climats bien distincts. En arrière, les Alpes couvrent toute la rive droite du Danube de montagnes ou de hauts plateaux ; en avant s’étend la plaine immense de la Hongrie. L’année 1860 a été très-humide pour toute l’Europe occidentale, et les pluies m’avaient tenu trop fidèle compagnie jusqu’à Vienne. Dans cette ville même j’en vis encore, mais ce furent les dernières; et quand j’arrivai à Pesth, il y avait trois mois qu’il n’y était tombé une goutte d’eau. Soyez bien sur que deux régions séparées par la géographie le sont aussi par l’histoire. Ici nous avons deux éléments différents : à l’est la grande plaine hongroise, le pavs des peuples à demi nomades et des cavaliers rapides ; à l’ouest, les montagnes élevées, les vallées profondes et les fleuves perpendiculaires au Danube qui forment autant d’obstacles à l’invasion.
Il y a eu, aux temps anciens, dans le monde
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germanique, un formidable balancement de nations : d’occident en orient sous la pression de Rome, d’orient en occident sous celle d’Attila. Mais tandis que les Germains reculant devant les Huns inondaient la Gaule et l’Italie, l'Espagne et l’Angleterre, la masse des tribus slaves et hunniques prenait possession des pays abandonnés par eux dans la Germanie orientale : les Obotrites avancèrent jusqu’à l’Elbe, les Avares jusqu’au delà de la Leytha, au pied du Wienerwald.
Avec Charlemagne et les Othons le mouvement d’occident en orient recommence et les Germains essayent de reprendre ce que les races slaves et finnoises .leur avaient enlevé. Contre ces races, les Germains constituèrent, le long de leur frontière orientale, deux grands duchés : entre le Rhin et l’Elbe, celui de Saxe ; entre le Lech et la Leytha, celui de Bavière, qui, dans la première moitié du moyen âge, furent les deux plus puissantes principautés de l’Allemagne, l’un au nord, l’autre au sud de cette forteresse des monts de Bohême, où les Slaves tchèques étaient entrés, que les Allemands n ont pu leur reprendre encore, d'où, au moins, ils les ont empêchés de sortir.
Le péril était si grave que les deux duchés parurent une défense insuifisaute. En avant de
chacun d eux on constitua un margraviat, ou province frontière militairement organisée ; en avant de la Saxe et de l'Elbe : la Marche de Brandebourg ; en avant de la Bavière et de l'Enns : la Marche Orientale. L un dut faire tète aux Slaves du nord. 1 autre aux Hongrois, successeurs des Avares, et dont les hardis cavaliers traversèrent plus d une fois V Allemague entière pour ravager l'Italie et la France. Quand leur grande défaite d'Augsbourg, en 955, les eut pour jamais rejetés de 1 autre côté du Wienerwald, et plus tard derrière la Leytha, les margraves d Autriche furent chargés de les v contenir, comme ceux de Brandebourg avaient mission d'arrêter les Slaves du nord derrièi-e lOder.
il en est du corps social ainsi que du corps humain, le sang afflue là où on le provoque à venir. Ces deux points étant les plus menacés,
1 énergie vitale s’y développa, la force militaire ^t 1 habileté politique s’y concentrèrent. Les deux margraviats , comme deux forteresses bien approvisionnées de courage, furent plus nches en hommes que les duchés vivant derrière eux et sous leur abri. Ceux-ci s’afiaibli- •ent et se divisèrent; les autres, au contraire, se lortifièrent et grandirent jusqu'au jour ou sortirent tout armés et prêts pour une grande
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fortune, de l’un, la Prusse, de l’autre, l’Autriche, qui ne sont restées que trop fidèles à ce rôle d’ennemies des races slave et magyare pour lequel elles furent fondées.
Les premiers margraves d’Autriche s’établirent en arrière du Wienerwald, à Moelk, qui dans le poëme des Niebelungen apparaît comme une forteresse des Huns, et en firent le centre de leurs opérations contre les Hongrois. Onze de ces anciens margraves , de la maison de Bamberg, reposent encore dans la chapelle souterraine du chapitre. Ce ne fut qu’au commencement du douzième siècle, après qu’Albert le Victorieux eut enlevé aux Magyares le pays compris entre le Wienerwald et la Leytha, que Léopold le Saint, pour suivre le progrès de la conquête, transféra sa résidence de Moelk sur le Kahlenberg. Il y construisit un château qui fut bien des fois pris et détruit dans les invasions des Hongrois, des Bohèmes et des Turcs. Un peu plus bas, au pied du Léopoldsberg, à l’endroit, dit la légende, où sa jeune femme retrouva un voile qu’elle avait perdu à la chasse huit ans auparavant, il fonda un couvent qui donna naissance à la petite ville de Klosterneubourg * et où l’on montre ses
I . Ce couvent a été bien des fois remanié dans sa construction. Les plus importants travaux datent de 1730 et
reliques, une tête enchâssée dans l’or, l’argent et les perles.
Le château de Kahlenberg commandait le passage du Danube et les défilés du Wienerwald; c’était bon pour la guerre. Mais au pied du Wienerwald s’étend une plaine fertile où V indobona s’était formée, dans un intérêt agricole. Quand les margraves, qui du haut du Kahlenberg pouvaient presque toucher Vienne et la couvrir de leur épée, eurent donné la paix au pays jusqu’à la Leytha; que les Hongrois conquis au christianisme par leur reine Gisèle cessèrent de considérer la Marche Orientale comme leur terrain de chasse et de pillage ; lorsque enfin les croisades firent pencher l’Europe à l’orient, les margraves, eux aussi, avancèrent encore d’un pas et descendirent de leur montagne dans la ville si bien placée au pied de leur château fort.
Us n’y eurent d’abord qu’un repos de chasse, à l’endroit où s’élève aujourd’hui le palais des princes Esterhazy dans Wallerstrasse. La population s’accroissant en proportion de la richesse du sol et de la sécurité dont on jouissait, Vienne devint une cité prospère où il faisait
les derniers de 1834. C'est un des plus riches du monde. Une partie considérable des environs de Vienne lui appartient.
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meilleur à vivre que sur les âpres sommets du Kahlenberg qui sont sans cesse balayés par des vents d’une extrême violence. Le margrave Henri y fixa sa résidence et y posa en 1 144 la première pierre de l’église de Saint-Etienne.
Cinquante ans plus tard Frédéric Ier entourait sa ville d’un rempart et d’un fossé; Léopold Vil, son successeur, donnait à la bourgeoisie d’utiles privilèges et construisait le Burg ou château qui, bien des fois transformé, sert encore de résidence aux empereurs. Vienne suivit dès lors la fortune de ses princes et grandit avec eux. Elle était si peuplée dès le milieu du quatorzième siècle, que la peste de 1340 put lui enlever quinze mille habitants ; autant périrent encore trente-deux aus plus tard. Mais malgré les églises et les couvents qu’on y multipliait, sa moralité était déjà assez légère pour que, dans un document officiel, les patentes du duc Albert III (mort en 1395), on ait mentionné ses lieux publics de débauche. Les juifs aussi y étaient nombreux, car en 1421 on en brûla cent quarante, et il n’y manquait pas de ce qu’on trouvait alors en quantité partout, des bandits : d’un seul coup de filet, en 1458, on en prit dans les environs de la ville cent cinquante qui furent exécutés.
Nous savons comment s’est formée la
capitale, voyons comment J’empire s'est construit.
Ce margrave Henri qui, le premier, se fixa à Vienne, est le même prince pour qui l’empereur Frédéric Barberousse rompit enfin le lien vassalitique qui subordonnait le comte de la Marche Orientale au duc de la Bavière. Henri fut autorisé par l’empereur à ceindre la couronne ducale, et l’Autriche devint fief immédiat de l’empire. Un de ses successeurs, au milieu du quatorzième siècle, prit le titre d’archiduc, qui le mettait au-dessus de tous les ducs de l’empire, en le laissant au-dessous des sept électeurs. Les princes de la maison d’Autriche portent encore ce titre.
Ducs ou archiducs, ces princes, dont aucun ne mérite en particulier beaucoup d’attention ou d’estime, ont eu cependant l’esprit de vivre. C’est une grande force que de durer lorsque tout passe ; d’avoir pour soi le temps qui pour les autres s’échappe et fuit à tire-d’aile. Alors les traditions de gouvernement s’établissent, les longues visées de l’ambition se réalisent et on est là pour recueillir la succession de ceux que le temps moissonne. C’est ainsi qué, sans héroïsme, ni aventures chevaleresques, sans politique bien profonde, ni coups d’épée bien retentissants, les archiducs, la bourse ou quel-
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que testament à la main, s’en sont allés tout autour de leur domaine ducal, acheter une ville, ou hériter d’une province : aujourd’hui c’était la Styrie et la Carniole, demain le Tyrol et la Carinthie.
Maintenant, veuillez supposer un moment que vous êtes monté au sommet du pic des Trois-Seigneurs, Dreiherrenspitz , d’où descendent la Salza, la Drave et un affluent de l’Adige, et que votre vue est assez perçante pour arriver jusqu’aux extrémités de la double chaîne des montagnes dont vous occupez là un des points culminants. Vous voyez derrière vous les Alpes Rhétiennes se rattacher par le Brenner, l’Orteler et le Splügen, au Saint-Gothard, en versant au nord l’Inn et le Rhin, au sud l’Adige, l’Adda et le Tessin. Devant vous, la chaîne principale se divise en deux bras : l’un, les Alpes Noriques, qui se prolonge jusqu'au Kahlenberg où le Danube l’arrête;- l’autre, les Alpes Carniques et Juliennes, qui va mourir à Trieste et à Fiume sur l’Adriatique. Vous reconnaissez donc deux chaînes qui sont comme les deux côtés d’un triangle gigantesque dont le sommet serait sous vos pieds, au Dreiherrenspitz , la base du Danube, de Presbourg à Belgrade, et dans l’intérieur duquel vous verriez courir la Leytha, leRaab, la Mühr,
la Drave et la Save, qui, au sortir des montagnes où elles sont nées, arrosent et inondent la région basse dont le Danube marque le thalweg ou la dépression la plus profonde. Alors embrassant d’uu regard ce massif montagneux qui sépare les plaines de l’Italie, de l’Allemagne et des pays hongrois, vous comprendrez qu’il ait été comme la grande forteresse de l’Europe orientale, par-dessus laquelle les invasions ont passé, tant qu’elle n’a pas appartenu à un seul maître; mais qui toutes s’y sont brisées, du jour où une seule domination y a planté son drapeau. Mongols, Hongrois, Transylvains, Bohèmes, Ottomans n’ont pu emporter cet inexpugnable rempart. La France seule, en le prenant à revers, y est entrée deux fois mais l’Europe entière s’est mise à l’œuvre pour fermer les brèches que notre épée avait su y ouvrir.
Par une heureuse rencontre, dans un empire qui contient tant de populations differentes, il se trouve que la grande forteresse autrichienne n’enferme qu’un seul peuple, qu’on n’y parle qu’une même langue; qu’on n’y vit que de la même histoire, parce que depuis des siècles les intérêts et les sentiments ont été mis en commun ; qu’on y est enfin animé du même dévouement affectueux pour la maison de
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Habsbourg, ce qui ajoute une force morale à la force matérielle que donnaient les lieux.
Voilà comment la géographie et l'histoire ont fait l’ Autriche.
Dans l’ancienne stratégie on disait : Qui est maître de la montagne est maître de la plaine. Je ne sais pas ce que dit la stratégie moderne, mais je sais bien ce que pensaient là-dessus les seigneurs féodaux. Au moyen âge, la montagne domine la vallée. Ce qui était vrai pour les hobereaux qui plantaient leur repaire au sommet d’une colline escarpée, le fut pour l’Autriche. Elle domina les trois plaines italienne, hongroise et morave, qui s’étendent au pied de ses montagnes, et dont les populations de races différentes ne surent jamais combiner leur résistance ou leurs insurrections.
Divide et imper a, ce fut la devise et la fortune de l’Autriche. Portant successivement, tout autour de ses montagnes, au sud, à l’est, au nord, la masse des forces levées dans les duchés allemands, elle écrasa des populations divisées, et s’aidant ensuite de l’une contre l’autre, elle s’assujettit des nations plus civilisées et plus riches, comme les Italiens, d’une valeur plus opiniâtre, comme les Bohèmes, d’un plus brillant courage, comme les Hongrois et les Polonais. Alors son chef plaça sur sa tête
dix couronnes; il .prit vingt lûres, depuis celui % ; '■ d’empereur jusqu à celui de margrave et de • weyvode , et son manteau impérial aurait dâ être teint de toutes lès couleurs de l’arc-en-* ^ ciel. C’est bien à cet empire fait de pièces de rapport qu’on aurait le droit d’appliquer le mot que le prince de Metternich lançait dédaigneusement à l’Italie, de n’être qu’une ex- % pression géographique.
Le prince qui savait tant de choses fie gavait y pas que la géographie est la plus grande des forces nationales, et que l’avoir pouj* soi, c’est, en dépit du présent, avoir l’avenir. L’Italie La bien prouvé. Elle était, elle, non pas une expression , mais un fait géographique, et l’Autriche est le contraire. En tant qu’archiduché, celle-ci a bien l’unité géographique où réside la force dont je parle, comme empire elle ne l’a plus, et le mot Autriche n’est, dans ce cas, qu’une simple désignation qui couvre d’un même nom des choses très-différentes : un assemblage de parfies hétérogènes, au lieu d’un territoire ayant un caractère propre, sut generis ; un pêle-mêle de peuples, au lieu d'une grande nation formant un seul et puissant être moral.
Il en est ainsi parce que les limites que la géographie traçait autour de l’Autriche véri-
table ne sont pas celles que la politique a trâv cées autour de l’empire. Cette seconde force prévaudra-t-elle contre la première, là politique contre la géographie, l’unité nationale contre la division matérielle et historique? C’est le secret de l’avenir. Mais j’en doute, car, à certains égards, l’empire autrichien ést de quatre siècles en arrière de la France ; il en est encore au temps où nos députés aux états généraux se partageaient en nations de France, de tfourgogrre, de Normandie, ‘etc. Pour nous ces nationalités provinciales ont disparu. Pour l’Autriche elles durent toujours; vivaces, énergiques, indomptables. Le gouvernement les a lui-même longtemps encouragées. « Mes peuples, disait l’empereur François 11 à un de nos ambassadeurs, sont étrangers l’un à l’autre, c’est pour le mieux. Ils ne prennent pas les mêmes maladies en même temps. Je me sers des uns pour contenir les autres. Je mets des Hongrois en Italie, des Bohèmes et des Italiens en Hongrie. Chacun garde son voisin. Au contraire, vous, quand la fièvre vient, l’accès vous prend tous et le même jour. »
Ce système de bascule, ce jeu d’équilibriste a réussi longtemps. Un jour cependant est venu où l’on a compris le péril de marcher ainsi sur la corde tendue avec un balancier dans les
mains pour appuyer tantôt à droite, tantôt à gauche. On a vu le gouffre qui était au-dessous et le prince de Schwartzenberg a voulu le combler en y jetant, après les grandes insurrections de 1 848, ces nationalités qui devenaient gênantes. 11 se mit à l’œuvre avec la fougue de son caractère et de sa volonté; il est mort à la peine et les individualités provinciales sont plus vivantes que jamais.
C’est qu’au moment où le gouvernement autrichien entreprenait cette révolution unitaire, la France jetait par-dessus les Alpes le grand mot de principe dès nationalités ; et l’œuvre de fusion commencée partout, dans les Etats retardataires, s’arrêta soudain. A Vienne, on comprit que le plan du prince de Schwarlzenberg devenait impossible. On y renonce, dit-on, et l’on veut essayer de retrouver la force que donne l’union, non plus dans la centralisation administrative, mais dans une association volontaire au sein de la liberté. Dieu veuille que l’essai réussisse, car l’Autriche est nécessaire à l’équilibre des puissances en Europe, mais une Autriche libérale et à qui la France puisse tendre franchement la main.