‹ Causeries du dimancheChapitre 13 sur 39 · LE RIRE DE DIEU · texte numérisé non relu

LE RIRE DE DIEU

Après le rire des hommes, vient le rire de Dieu, qui est la fin de la clémence : Irridehit eos !

La miséricorde divine est infinie, et l'homme se lasse plutôt de pécher que Dieu de pardonner. Mais il vient une heure où la justice l'emporte sur la clémence, où la sainteté et la sagesse de Dieu commandent irrésistiblement de punir. L'hornme qui pèche et qui soufi^re peut espérer que Dieu aura pitié de lui ; mais l'homme qui pèche et qui rit n'a plus droit de compter sur la miséricorde : Dieu, se rira de lui, irribedit I

C'est le rire de Dieu, le rire de sa colère, qui vient d'éclater en France et qui retentit partout. Jamais Dieu ne s'est moque des projets d'un peuple et d'un empereur d'une manière plus terrible, et il a fait servir à leur déchéance et à leur humiliation, tout ce qui, dans les vues humaines, devait leur procurer la grandeur et la gloire.

11 y a quelques années, lorsque le gouvernement de la France complotait, avec ce Machiavel qui se nommait Cavour, l'abaissement de l'Autriche et son expulsion de l'Italie, et lorsque les Français allaient blanchir de leurs os les plaines du Piémont pour abattre une puissance catholique et fonder un. royaume libre-penseur, on croyait que la France victorieuse devenait plus grande et plus forte. Erreur ! Elle faisait un métier de dupe, et Dieu se moquait de ses triomphes et de ses beaux rêves dont il prévoyait raboulissement criminel !

Lorsque la France signait cette fameuse convention du 15 septembre 4864, par laquelle elle s'engageait à abandonner à l'Italie la garde de la Papauté, ses hommes d'Elat se félicitaient d'avoir réglé la question Romaine d'une manière si habile, et son Empereur se frottait les mains de satisfaction. Hélas î 11 trahissait la cause de Dieu et se faisait l'instrument des voleurs et des parjures ! Il abandonnait à la révolution le patrimoine de l'Eglise «pi'il avait mission de défendre î Mais Dieu, dont il méprisait les enseignements, inscrivait dès lors au livre de l'avenir la chute de l'Empereur avant la chute de Home, et sur ses lèvres divines passait un v^ourire de dédain.

Lorsque Sadowa vint pour la première fois éveiller Jes inquiétudes de la France, elle comprit que rabaissement de TAutriche agrandissait la Prusse, et que cette puissance rivale devenait un danger ; mais elle se contempla dans son orgueil et se dit : ** Je suis la première nation du monde; je marche à la tête de la civilisation, et la Prusse est encore barbare, quoique forte. Quand il sera temps de mettre un frein à son ambition, je saurai bien la réprimer. " Hélas ! comme Dieu riait de ces fanfaronnades et de ces erreurs, lui qui avait déjà choisi la Prusse comme instrument de sa justice !

Et lorsqu'au moyen du plébiscite voté par sept millions de Français, Tex-Empereur croyait avoir bien affermi sa dynastie sur le premier trône de l'Europe, avec quelle dérision amère Dieu creusait dans le même instant l'abîme qui devait l'engloutir !

Ah ! l'homme est bien grand quand il remplit sa mission ; mais quand il y manque, il n'est plus qu'un vil jouet dont Dieu se raille impitoyablement ! Irridebit et subsannabit eos I

Mais étendons plus loin nos regards et embrassons un théâtre plus vaste.

De même qu'il y a dans l'homme deux éléments qui se font la guerre, l'âme et le corps, il y a aussi dans le monde deux éléments qui se disputent l'empire : l'Eglise, qui est l'âme du monde, et les Etats, qui en sont le corps; l'autorité de l'Eglise, qui est l'esprit, et la force des Etate, qui est la matièrei

Or, laquelle des deux dominations le monde a-t-il préférée dans ce dix-neuvième siècle que Ton admire tant ?

Hélas ! jamais la lutte n'a été si acharnée, et jamais le triomphe de la matière sur l'esprit n'a été si éclatant.

Qu'est-ce-que Dieu, a dit le philosophisme ? C'est l'univers parvenu à son entier développement.

Qu'est-ce que l'homme ? C'est la matière perfectionnée.

Qu'est-ce que la religion? C'est la raison humaine éclairant la marche de l'humanité.

Le Verbe Humain s'est dressé en face du Verbe Divin ! Le progrès indéfini de la matière est devenu l'unique Religion enseignée dans les écoles des gouvernements. En rejetant la domination de l'Eglise, le monde a rejeté la domination de l'esprit et il a voulu la domination de la matière.

Dieu a permis ce qu'il a désiré, et le monde peut maintenant se prosterner à son aise devant ridole qu'il s'est créée. Nous sommes arrivés au règne de la matière : l'arbitre des destinées du monde, ce n'est plus l'Eglise, c'est la mitrailleuse !

Le maître de l'Europe, ce n'est plus le génie, c'est le canon! Le souverain dont la voix couvre toutes les autres, c'est le fusil Dreyse ! La matière est toute-puissante, et toutes les belles phrases des plus éloquents rhéteurs, et toute» les démonstrations dos plus hdbiles diplomateâ ne peuvent prévaloir eontre elle !

C'est la suprême raillerie de Dieu, de punir le monde en lui accordant ce qu'il a demande ; or, le monde a voulu le règne de la matière : il Ta ; qu'il en jouisse I

Le droit international est devenu un mot vide de sens. Les lois de la guerre sont effacées du code des nations. Les peuples n'ont plus d'autre règle que l'instinct de s'agrandir. Il n'est même plus besoin de déclaration de guerre, ni de raisons pour l'entreprendre.

La Russie se lève et marche h la conquête de la Mer Noire, comme on voit un chasseur, le fusil à l'épaule, se diriger vers la forêt pour s'approprier quelque gibier. L'Italie s'engage solennellement gi protéger Rome, et, le lendemain, sans un mot d'explication, sans un motif même vraisemblable, sans un prétexte même spécieux, elle envoie une armée contre la Ville-Eternelle, et s'en empare!

Voilà où en est la justice humaine, quand la force brutale domine I

Voilà ce que deviennent les rapports des Etats entre eux, lorsqu'ils ont brisé les liens qui devaient les unir à l'Eglise !

C'est l'ère des grandes agglomérations de peuples, et si l'Eglise ne reprend pas sur l'Europe l'empire qu'on lui a enlevé, c'en est fait des petits Etats : leur dernière heure a sonné, parce que la loi du plus fort est devenue la loi suprême I

Il n'y a qu'une chose parfaitement sûre au milieu de toutes les încierlitiides dû moment, il n'y a qu'une chose visible à tous le? ^eux au milieu de^

obscurités qui enveloppent le monde, c'est le travail de Dieu ! Ouvrier tout-puissant, il a porté la main sur l'Europe pour la défaire et pour la reconstruire !

Par la définition du Dogme de l'Infaillibilité, il a allumé un phare immense pour éclairer l'horizon. Mais l'Europe a fermé les yeux, et pour la contraindre h les rouvrir, Dieu a allumé les feux de la guerre !

Le saint Concile du Vatican a indiqué à l'Europe la base inébranlable de toutes choses, la pierre indestructible sur laquelle les royaumes terrestres doivent asseoir leurs fondements. Mais l'Europe s'est crue bien solidement assise et elle a refusé de s'appuyer sur là Pierre. Alors^ pour la convaincre qu'elle est bâtie sur le sable, Dieu a pris dans ses mains les colonnes de l'Europe, comme Samson saisit autrefois celles du temple de Dagon, et il a ébranlé l'immense édifice. Il la secoue violemment pour en faire tomber les idoles, et pour qu'elle reconnaisse enfin l'impuissance du d}eu Dagon qu'elle s'est choisi !

De toutes les nations de l'Europe, espérons-le, la France sera la première qui lèvera vers Dieu ses mains suppliantes, et qui implorera son pardon. Elle ne peut tarder bien longtemps de se repentir, et alors viendra le châtiment de la Prusse. Dieu se rira d'elle et de son immense orgueil, comme il a ri de la France, et il la brisera comme un verre ! Irridebit et conquassabit I

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