‹ Causeries du dimancheChapitre 15 sur 39 · LE PRISONNIER DE WILHEMSHOHE · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER DE WILHEMSHOHE

Je me représente quelquefois Napoléon III prisonnier dans le château de Wilhemshohe. Je le vois sombre et accablé, promenant ses pas mélancoliques sous les grands arbres du parc royal, et jetant par delà l'horizon des regards chargés de pensées pro- Tondes. Que de réflexions doivent traverser ce cerveau en feu I Que de souvenirs doivent s'y heurter tristement 1

Tous les événements de cette vie si extraordinaire et si agitée passent et repassent dans sa mémoire, comme les nombreux régiments qui défilaient autrefois devant ses yeux, et qui ne sont

plus, hélas I que des souvenirs.

Il revoit son enfance dont une partie s'est écoulée au milieu des splendeurs impériales, entourée des soins de la Reine Hortense et de Napoléon I, et que le désastre de Waterloo vint soudainement envelopper d*un voile de deuil et d'humiliation.

Il songe à cette époque de revers et de châtiments, où l'Empereur vaincu s'acheminait vers l'exil, et où lui-même, enfant de sept ans, proscrit et fugitif, errant avec sa more à travers la Savoie, le grand duché de Bade, la Suisse et la Bavière, trouvait enfin asile dans ces deux derniers pays et y passait quelques paisibles années.

Il se rappelle cet enthousiasme juvénile et ces illusions libérales qui lui faisaient imprudemment prendre part à l'insurrection des Romagnes, sa fuite d'Italie, la vie errante qu'il recommença, excitant partout les inquiétudes des gouvernements, son échaffourée de Strasbourg, son voyage en Amérique où l'abbé Mastaï, qui devait être Pie IX, était aussi venu quelques années auparavant, sa malheureuse entreprise de Boulogne, et son incarcération au château de Ham, qui en fut le résultat.

Le château de Ilam, où il connut les ennuis et les angoisses de la captivité ! Le château de Ham, d'où ses aspirations s'élançaient vers la gloire et vers la première couronne du monde ! Quelle distance entre le château de Ham et le château de Wiihemshohe! Quels horizons immenses se sont déroulés entre ces deux portes de priâon ! Quels événements entre ces deux dates !

Alors, c'était Tavenir qui répandait des fleurs devant ses pas ambitieux! Aujourd'hui c'est le passé, avec ses succès et ses revers, ses gloires et ses humiliations, ses beaux rêves et ses tristes réalités I La prison de Ham, c'était encore l'espérance, et les plus séduisants fantômes la peuplaient ! Mais la prison de Wilhemshohe, c'est la sombre tristesse, c'est la fin de la gloire, le terme de la grandeur, le tombeau de toutes les espérances. Tout ce qui est passé ne reviendra plus. Tout ce qui est fini est à jamais fini, et ce qui est mort ne ressuscitera pas !

Du château de Ham il écrivait : ** Je souffre, mais ** tous les jours je me dis : je suis en France, je ** conserve mon honneur intact ; je vis sans joies, *' mais aussi sans remords, et tous les soirs je ** m'endors satisfait. "

Du château de Wilhelmshohe, il écrirait tout le contraire : il n'est plus en France, son honneur n'est plus intact, et il ne doit plus être sans remords I

Aussi quand le soir vient, quand l'ex-empercur, seul au coin du feu, voit se dresser devant ses veux toutes les sombres images que le présent lui jette, un noir chagrin doit envahir son âme ; et, marchant à l'aventure, comme un grand somnambule, il doit chercher laborieusement les causes de sa déchéance I

Alors il se souvient de ce grand exilé, tant chéri de son enfance, qui avait vaincu et soumis l'Europe entière, et qui vint un jour se briser contre le prussien Bliicher 1 Qu'était-ce que Blùcher ? Un grain dç sable !

Mais ce grain de sable avait été jeté par la Providence sous les roues du char triomphal, et le char avait été renversé !

11 se rappelle ce Warterloo qu'il devait venger, et qui devient glorieux comparé au désastre de Sedan. Il rapproche ses destinées de celles de son oncle, et il pleure de désespoir en pensant que la Prusse est l'écueil fatal où la fortune des Napoléon va toujours se briser ! ^

Où [donc est la cause mystérieuse et surhumaine de ces inexplicables catastrophes ? Où sont donc ces éléments désorganisateurs qui changent la force en faiblesse et qui conduisent les tout-puissants à l'exil ?

Hélas ! pour son malheur, Napoléon III n'a [eut-être pas encore trouvé la solution de ce problème. C'est dans le domaine politique seul qu'il cherche les causes de sa déchéance : il faudrait regarder plus haut et c'est dans l'ordre religieux qu'il les trouverait. Mais ce n'est pas de ce côté que les rois du XlXème siècle jettent leurs regards, et c'est parce qu'ils ne veulent pas compter avec le surnaturel que leur sagesse est en défaut.

Napoléon III avait pourtant dans son oncle un grand exemple et un grand enseignement ; mais il n'avait pas vu les plus grandes fautes de son règne, et il ne sut pas les éviter.

Il voulut être moins homme de guerre et plus homme d'état : c'est plus catholique qu'il aurait dû être ; c'est en étant plus catholique qu'il pouvait se dispenser d'être plus homme de guerre.

Mais moins on s'appuie sur le sentiment religieux, et plus il faut compter avec les armées. C'est ce que la Prusse a compris, et c'est pourquoi le militarisme est devenu sa loi, j'allais dire sa religion. Chose étrange I c'est elle qui a recueilli et mis en pratique les idées militaires de Napoléon I, et pendant que la France caressait le rêve insensé de donner au monde une paix éternelle, la Prusse allignait ses innombrables bataillons.

Le militarisme est le successeur naturel et nécessaire d'une religion qui s'en va, et ce qui a fait la faiblesse inexplicable de la France, c'est qu'en cessant d'être religieuse, elle n'est pas devenue plus militaire. Au contraire, la religion est si intimement liée à la vie et à la gloire de cette nation, que l'une ne peut pas déclieoir sans l'autre, et que l'abaissement de la religion entraîne toujours chez elle toutes les décadences, celle de l'art militaire comme les autres.

C'est pour la France surtout qu'il est vrai de dire avec Chateaubriand que la chute de la religion entraîne nécessairement la chute de l'empire : le faîte tombe quand la base s'écroule.

Voilà des vérités que Napoléon III n'aurait pas dû oublier, et que la chute de son oncle aurait dû graver profondément dans sa mémoire : peut-être qu'alors il aurait su éviter les fautes qu'il a commises.

Un jour il écrivait : ** Pour faire disparaître les ** ferments de discorde qui vont aujourd'hui en *' augmentant entre le pouvoir spirituel et le pouvoir ** temporel, il faut deux choses : que l'université cesse

" d'être athée, et que le clergé cesse d'être ullra- ** montain. "

Celte proposition comprenait deux parties dont la première était vraie et dont la seconde était fausse. Or, c'est précisément celle qui était fausse que Napoléon III s'est efforcé de réduire en pratique. Il a persécuté l'ultramontanisme, et favorisé l'athéisme. Sur le chemin des faveurs et des décorations on a toujours rencontré les libéraux et les athées, jamais les ultramontains. C'est par là que se révélaient ses véritables sentiments à l'égard de Rome et du Saint-Siège, dont les actes pontificaux n'ont pas toujours obtenu son placet.

Si, dans sa prison de Wilhemshohe, Napoléon III fait un retour sur lui-même et pense à Dieu, il confessera le caractère irréligieux de son règne, il se rappellera qu'il n'a pas laissé au Pontife Romain la liberté nécessaire pour l'administration de l'Eglise de France, et qu'après lui avoir laissé enlever par le Piémont ses plus riches provinces, il l'a livré sans défense aux sicaires de la Révolution.

Il se souviendra qu'il a fermé la bouche aux écrivains catholiques et arrêté l'essor des dévouements religieux, tandis qu'il laissait toute liberté aux journaux impies et aux théâtres immoraux; et la suppression de la société S t- Vincent de Paul et de quelques journaux pèsera sur sa conscience.

Il n'oubliera pas, enfin, qu'au Heu d'abattre la grande ennemie de TEglise, la Révolution, il Ta laissée grandir et s'élever au-dessus des trônes, et qu'il éil a été la première vidtinie* C'est ainsi qu'il s'expliquera »a chute.

Page 1