‹ Causeries du dimancheChapitre 16 sur 39 · LE PRISONNIER DU VATICAN · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER DU VATICAN

L'histoire contemporaine est pleine de contrastes ; et la captivité de Napoléon III aii château de Wilhernshohe nous amène tout naturellement à parler de cet autre grand prisonnier que le Vatican renferme.

Mais ici nous sentons que nous n'avons pas devant nous un homme ordinaire, et quand nous voyons au-dessus du grand roi temporel se dresser le vicaire du Christ, nous plions humblement le genou. Nous reculerions même devant la tâche d'esquisser celte sublime figure qui domine tous les temps modernes, si ce n'était un devoir et lin bonheUr pour un fils de parler do »otl p^re.

Pie IX ! Quel nom a jamais réuni plus d'amours et plus de haines ! Quel symbole de paix a jamais allumé plus de guerres ! Quel athlète a jamais soutenu plus de combats !

Il y a vingt-cinq ans qu'il est sur la brèche, luttant contre des ennemis de tous genres, de toute taille et de toutes armes ! 11 y a vingt-cinq ans qu'il soutient pour la défense de l'Eglise la guerre la plus formidable qui se soit jamais vue, et il n'a été défait que lorsqu'il a été trahi ou abandonné par tous les pouvoirs catholiques. Encore, devons-nous espérer que cette défaite et cette captivité ne seront pas de longue durée.

S'il nous était donné de pénétrer dans ce palais du Vatican transformé en prison, nous sommes sûr que nous retrouverions l'illustre vieillard plein de calme et de sérénité, jetant sur l'avenir des regards pleins de confiance, et prédisant le triomphe prochain de l'Eglise. Car Pie IX n'a jamais désespéré, et c'est lorsque tout semblait perdu qu'il s'est toujours écrié : ** Tout est sauvé ! "

Pie IX, enfant, avait souvent entendu dire que Pie VI serait le dernier Pape, et quelques années après, on disait la même chose de Pie VII, traîné en captivité. Pie IX est cependant le troisième successeur de Pie VI, et si l'on tient sur son compte le même propos insensé, il sait de science certaine que l'on se trompera une fois de plus. La guerre qu'il a soutenue et les œuvres qu'il a accomplies produiront des fruits de salut, et la Papauté sortira triomphante des catastro* phes auxquelles nous assistons.

Pour donner la mesure de la grandeur de Pie IX, il faut dire le nombre et la puissance des ennemis qu'il a combattus.

Les Pontifes Romains, ses prédécesseurs, ont souvent lutté contre les princes, pour la défense des libertés et des droits du peuple. Mais Pie IX a dû lutter contre les peuples et les rois. C'est le triomple de la Révolution, à cette heure de ténèbres, d'avoir réussi à soulever à la fois contre TEglise les souverains et les populations, les gouvernants et les gouvernés.

La Révolution a dit aux peuples : Le clergé se joint aux rois pour vous tyranniser et vous extorquer ; et dans le même temps elle a dit aux rois : Le sacerdoce est jaloux de votre pouvoir et il s'unit aux peuples pour le détruire et pour vous renverser. Flagrante contradiction ! Duperie stupide !

Et cependant les souverains et les nations ont ajouté foi à ces mensonges, et ils se sont ligués contre le Sacerdoce et la Papauté. Cette erreur n'a pas seulement gagné et réuni les impies, les incrédules, les hérétiques et les libres-penseurs, mais elle a séduit les catholiques eux-mêmes et l'on a vu surgir cette école catholique libérale, qui voudrait allier ensemble VEvangile et le Contrat Social, envelopper le crucifix dans le drapeau rouge, et tant agrandir le côté humain du Christianisme, que la divinité en soit éclipsée !

Et c'est ainsi que la Révolution est devenue la plus grande puissance que S^tan ait jamais o^g^nisée sur cette iexve ; p\^iisa^oô telle » que sans U résiat^ncç qu'elle a peuoùntvée a RomOj elle îtu^^it pi^oîpitô V'Eur^pe entière, dans r^navcWe \a \>\k\% funeste.

Or, c'est à cette grande ennemie du catholicisme que Pie IX a livré bataille. Il nous apparaît comme un géant, debout sur le point le plus élevé du monde, luttant seul majestueusement contre les peuples et les rois coalisés ! Au lieu de combattre avec le Pontife Romain, les gouvernements, auxquels la Révolution est cependant aussi funeste qu'à TEglise, se sont ligués avec l'ennemie commune et lui ont prêté main forte. Aberration inexplicable, qui a obligé Pie IX à lutter contre les pouvoirs européens pour les défendre et les protéger contre eux-mêmes ! C'est l'un des phénomènes les plus étranges de notre temps et qui démontre jusqu'à quel point l'esprit humain est égaré.

Hélas I on ne peut plus le nier : le monde est pris de vertige ! Il est fasciné par cette Révolution qui l'entraîne à l'abîme, et il court joyeusement à sa perte, sans qu'il s'élève des trônes un bras pour l'arrêter !

Seul, entre tous les souverains de l'Europe, Pie IX s'est jeté au-devant de la Révolution, au risque d'être écrasé, et s'il ne l'a pas abattue et anéantie, c'est parce qu'il ne s'est pas trouvé dans toute l'Europe un seul pouvoir qui ait voulu le secourir !

Telle est la lutte surhumaine que Pie IX a soutenue depuis vingt-cinq ans. Lutte religieuse, sociale et politique ! Lutte contre les conspirateurs et les émeutiers ! Lutte contre la philosophie, le libéralisme et les hérésies ! Lutte contre la diplomatie et la force armée, contre les rois et contre les peuples, contre l'enfer et contre le monde !

Ah ! s'il est vrai que les remords doivent peupler le château de Wilhemshohe, bien sûr qu'ils n'ont pas

pénétré dans la prison du Vatican, et le plus grand des vaincus doit avoir Tâme en paix. Que pouvait-il faire en effet pour sa vigne qu'il n'ait point fait ?

Quel est le coin de l'univers qui n'ait été l'objet de sa sollicitude ? Depuis la Pologne jusqu'au Mexique, depuis le Canada jusqu'à l'extrême orient, quel est le peuple dont il n'ait su connaître les besoins et sonder les misères ?

Où est l'hérésie qu'il n'ait condamnée ? La mauvaise doctrine qu'il n'ait flétrie ?

Où sont les injustices qu'il n'ait dénoncées et sévèrement blâmées, depuis les spoliations de Victor-Emmaâuel jusqu'aux persécutions du Gzaç de Russie ?

Quels sont enfin les maux de l'Eglise ou des sociétés auxquels il n'ait cherché remède ? Les besoins auxquels il ait refusé de satisfaire ?

Roi et Pontife, il n'a rien négligé, ni l'administration tomporelle de ses états, ni le gouvernement de l'Eglise Universelle, et il a élevé ces deux titres au plus haut sommet de la grandeur !

Et quand le monde perverti s'est montré rebelle a ses enseignements, quand en dépit de ses efforts il s'est aperçu que le mal triomphait, il a appelé autour de lui tous les évêques de l'univers. Dépourvu de toute force matérielle, il a concentré dans Rome toute la force spirituelle du monde, et il a donné à la terre le grand spectacle du Concile du Vatican.

A la force brutale qui règne maintenant partout, il a voulu opposer toute la force morale de l'Eglise catholique, et il attend maintenant le résultat avec confiance.

Il y a ces contrastes frappants entre Pie IX et Napoléon III : l'empereur prisonnier rapetisse, tandisque le Pape, captif, grandit. Guillaume de Prusse, vainqueur de Napoléon, s'élève au premier rang, tandis que Victor-Emmanuel, triomphant, descend au dernier. Et c'est pourquoi Pie IX croit encore à l'influence de la force morale, et espère.

Il voit la main de Dieu qui s'apesantit d'une manière terrible sur l'Europe, et puisque cette main iiivine démolit, c'est qu'elle veut reconstruire. Sa foi vive et sa ferme espérance lui font déjà apercevoir îa fin de la tourmente révolutionnaire, et il répète ces paroles qu'il adressait au sacré-coUége le 25 décembre 4865 : ''Le sommeil du Christ sera passager, et le ** jour viendra où le Christ, se levant, commandera " aux vents et à la mer, et il se fera un grand calme. ** Tranquillitas magna.**

Aujourd'hui, jour de la Toussaint, je suis allé sur bord de la mer.

Le crépuscule descendait promptement et couvrait déjà d'une teiate sombre l'horizon qui se chargeait de Auages. Le vent soufflait avec force^ et ses rafales tov^rbiUonnaqtes faisaient retentira n^qn qreille, comme

Les flots déferlaient bruyamment sur le sable, et couvraient déjà une grande partie du rivage. Seul, un rocher les dominait de toute sa hauteur, et, calme, attendait la fin de la tempête.

Mais les vagues accouraient toujours plus furieuses et Tentouraient en poussant des cris sauvages. Ecumantes et pressées, elles se poussaient les unes sur les autres, comme les flots d'une émeute que Tivresse et la rage précipitent, et, bientôt, comme des couleuvres immenses, elles enroulèrent autour du rocher leurs anneaux livides et couverts de bave.

La mer montait toujours, et quand elle eut atteint sa plus grande hauteur, son écume jaillissait jusque sur la crête du rocher qui disparaissait par intervalles.

Mais bientôt, le reflux commença. La mer se retira en grondant, et le rocher reparut plein de calme et de majesté.

Dans cette résistance calme et forte du rocher à la mer, j'avais sous les yeux une image frappante de la lutte terrible mais pleine de mansuétude que Pie IX a soutenue et soutient encore contre la Révolution. La Révolution est un océan qui a son flux et son reflux. Aujourd'hui le flot monte et se gonfle, et Ton dirait que Pie IX est englouti sous Técume ; mais laissez la mer se retirer, et vous reverre? le Pape plus vivant et plus fort que jamais !

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