L'ANNEXION
Après un coup d'œil rapide jeté sur notre passé, j*ai dit que nous avions une mission provide ntie^ g àremplir en Amérique. J'ai dît qiié la nationalité canadienne-française avait son fondement dans la foi catholique et qu'elle ne pouvait subsister sajis elle. Ces deux propositions, je pense, ne soufTrent aucune contestation, et j'en tire la conclusion logique que le Canada français doit avant tout conserver sa foi, et ne pas la traîner dans les voies aventureuses ou règne l'impiété.
Je veux bien que le Canada français s'avance à grands pas sur la voie ferrée du progrès matériel, traîné par ces deux grandes locomotives qu'on appelle le commerce et l'industrie. Mais je veux avant tout qu'il ne s'engage jamais hors du chemin qu e la^ France catholique lui a tracé.
J'estime très-bon qu'il devienne riche, fort et puis- ^^^, sant, mais il est essentiel qu'il reste ^©fondement ra- ^ tholique ; et s'il faut pour cela sacrifier le commerce -^?" êl rindùstrie, je le dis énereiquement, sacrifions-les. ..
Ces prémisses posées, il est à peine nécessaire de déclarer que le re pousse. J'annexion,' comme un danger pour noire foi.
Il est impossible que le contact journalier et permanent de l'impiété et de la corruption américaine ne soit pas funeste^ notre population. 11 en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique : toujours le bon fruit se détériore s'il est environné de fruits gâtés ; toujours l'ivraie finit par étouffer le bon grain.
Lorsque Dieu conduisit le peuple juif dans la terre promise, il lui fit ce commandement exprès :
** Ne faites donc point d'alliance avec les hommes '* de cette terre, de peur que quand ils se seront cor- " rompus avec leurs dieux, et qu'ils leur auront sa- ** crifié, quelqu'un d'entre eux ne vous appelle à man- ** ger de ce qu'il leur aura immolé.
** Vous ne recevrez point leurs filles pour épouses ** de yûiS fils, de peur qu'après s'^ëtre livrées elles-mê- • / ** mes à leurs dieux, elles n'engagent vos fils à s'y li- ** vrer eux-mêmes. "
Plus tard, il leur dit encore :
*^ Prenez garde que votre cœur ne se laisse séduire, ** et que vous n'abandonniez le Seigneur pour servir ** des dieux étrangers et les adorer. "
Nous devons faire notre profit de ces commandements donnés au peuple- hébreu, avec lequel^ nous avons plusieurs points Je ressemblance; ce que le
Seigneur considérait comme un mal ^et un danger pour lui, ne peut pas être un bienfait pour nous.
Les Etats-Unis sont prosternés devant des dieux étrangers que nous ne devons pas adorer, et dont le culte causerait notre mort. Il y a certains péchés capitaux dont ils ont fait des divinités, comme les peuples de Tantiquité païenne, et qui n'y manquent pas de temples. Vénus, qui dans le langage chrétien s'appelle rimpudicité, n'y voit jamais ses autels abandonnés, et le dieu de l'argent n'y compte pas un athée. Le temple immense dans lequel on leur sacrifie s'appelle le matérialisme, matérialisme le plus effréné que l'on ait vu dans les temps modernes.
Et c'est à ce peuple que l'on voudrait nous unir ! C'est à son bras et dans ses sentiers que l'on voudrait nous voir marcher ! C'est devant sa déesse Liberté, mieux nommée la licence^ que nous devrions plier le genou !
Eh ! que deviendraient plors notre foi antique et nos mœurs ? Que deviend' .ent nos institutions si le souffle de l'indifférence religieuse y pénétrait ? que deviendrait notre belle littérature si profondément empreinte du spiritualisme chrétien ?
Non ; nous ne devons pas courir au-devant de ces dangers. Séduits par le progrès matériel, comme le papillon par la lumière d'une lampe, n'allons pas voltiger sur les bords de cet abîme. Attendons que la nécessité nous y jette malgré nous, et nous accepterons alors le sort que la Providence voudra bien nous faire.
Je ne dis pas : l'annexion, c'est la mort. Mais je dis : l'annexion, c'est le péril, immense, immédiat,
iertain ; péril nour notre foi, péril pour nos institutions, péril pour mos mœurs, péril pour ce que j'appellerai notre sjmftii àîîté ! Fuyons tous ces périls, lors même que nous aurions quelque espérance d'y échapper, grâce à la vitalité nationale.
Notre peuple est^^: n'allons pas exposer son unité ians cet immense caravansérail de peuples si divers par le caractère, par les mœurs et. par la religion. Notre peuple est essentiellement /religieux:; n'allons pas le plonger dans ce vaste océan d'indifférence où Botte la nation yankee. Quoique conservateur, notre peuple a des tendances libérales ; n'allons pas le jeter dans les bras du libéralisme américain, où toutes les fausses doctrines vont s'abriter du manteau de la déesse Liberté !
Et ce progrès matériel après lequel on soupire, eston d'ailleurs bien sûr de l'atteindre dans l'annexion ? — Celte prospérité que l'on nous promet, ne pourraitelle pas être un rêve, une illusion ? Cet Eden où doivent se trouver tant de merveilles, quand me prouvera-t-on que les fruits n'en seront pas empoisonnés ?
Je voyageais l'autre jour au milieu des Laurentides. Tantôt je gravissais des sommets escarpés, et tantôt je descendais dans la profondeur des ravins. Sur le terroir des vallées comme sur le roc des promontoires, de blanches maisonnettes apparaissaient à nos regards, et de vastes champs cultivés s'étendaient sous nos pas. De ci et de là descendaient des montagnes de larges filets d'eau qu'aucun travail humain ne gênait dans leur course, et qui s'élançaient en sautillant de
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rochers en rochers vers cette immensité de l'océan dont la splendeur les attirait.
En face de cette terre montagneuse et bouleversée, qui semble absolument inculte, et que l'homme a néanmoins défrichée, à côté de ces pouvoirs d*eau qui murmurent sous sa main et qu'il a laissés inexploités, je me suis dit que notre peuple est essentiellement agriculteur et colonisate.ur7 iSiàis pas encore industriel. Je dis joos encore ; car je ne désespère pas*qù*ll le devienne.
Or, s'il est vrai que le peuple can adien est né culti - ^yjiteur et colon;, et que c'est dans l'agriculture qu il doit trouver le fondement de sa prospérftS^ matérielle, à quoi veut-on que l'annexion lui soit utile ? Comment l'annexion pourrait-elle perfectionner, développer et favoriser l'agriculture plus que le régime politique actuel ?
Mais, me dira-t-on, ces pouvoirs d'eau que vous avez vus inexploités, l'annexion en favorisera l'exploitation, et vous verrez grandir l'industrie.
Je réponds que si le peuple canadien n'a pas encore le génie industriel, ce n'est pas l'annexion qui le lui donnera. Si donc ces pouvoirs d'eau et toutes les forces naturelles dont notre pays dispose sont exploités, ils le seront par des yankees, et alors où sera l'avantage? D'agriculteur le canadien deviendra ouvrier dans une manufacture, et je ne crois pas que la transition soit un progrès.
Peut-être verra-t-on dans tous les^coins du pays s'élever des manufactures, et des familles d'ouvriers se
Du DIMANCHE. V 7l
grouper autour, mais les terres seront abaiidonnées, et Tagriculture souffrira. ~ "
La moralité y gagnera-t-elle ? — Qui osera soutenir l'affirmative ? — Ah ! parlez-moi d*un peuple qui se groupe autour de son église, mais non de celui qui croupit dans Tair empesté des usines ! Le point de ralliement du peuple, le vrai centre de la paroisse, c'est téglise, et non la manufacture. Dejrufijidez à l'histoire où sont la vie et la force véritables du peuple français, et l'histoire catholique vous répondra qu'elles résident dans lejgieugle agriculteur et non dans le manufacturier : car c'est celui-là qui prie Dieu et qui aime l'Eglise I
D(5!ic,ll est plus que douteux que nous puissions trouver dans l'annexion le bonheur que l'on rêve et il lest incontestable que notre foi, nos mœurs et nos institutions y seraient environnées de périls.