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INDÉPENDANCE

L'indépendance du Canada I A ce seul mot on eût bien souri il y a quelques années. Et maintenant des esprits sérieux en font le premier mot de leur programme. Ils Toffrent au peuple canadien comme la panacée infaillible qui le guérira de bien des misères. Ils la déroulent à nos regards comme une route fleurie, un panorama superbe, où n'apparaissent aucuns précipices.

L'indépendance, c'est un grand mot, un mot magique pour les jeunes peuples ; et, si j'en croyais la réalisation possible sans dangers, je me rallierais aux partisans de l'indépendance. Mais quand je repousse l'annexion comme un immense péril, je ne puis pas

entrer de bon cœur dans un chemin qui paraît y conduire.

Or, dans les circonstances actuelles, serions-nous bien sûrs de fonder l'indépendance sur des bases durables? L'indépendance ne serait-elle pas le premier acte d'un drame oonTrannexion serait le second? Sommes-nous assez forts, et le vaisseau de la confédération est-il suffisamment armé, pour que nous : i puissions mettre à la voile en toute sécurité sur le A vaste océan des nations ?— Dieu seul qui connaît l'avenir peut répondre sûrement à ces questions. Mais autant qu'il est donné à la faible intelligence de l'homme de prévoir les conséquences des événements politiques, "^nous pouvons dire que, dans nos prévisions, une déclaration d'indépendance serait prématurée.

Nous avons bien tout ce qui constitue une nation alité f orte et vivace. Nous possédons plus d'éléments nationaux que les Etats-Unis, et nous méritons Bftieuxqu^eux le nom de peuple. Mais la force matéiiielle^nous manque ; et, laissés à nous-mêmes, nous serions impuissants contre les armées américaines dans le cas d'un conflit.

Mais alors, me dira-t-on, que voulez-vous ? — Vous repoussez l'annexion et vous ne voulez pas l'indépendance ; voyez-vous une autre issue qui nous soit ouverte ?

Ce que je veux, pour le moment, c'est le statu quç, et ma politique est toute d'expectative.

Je sais qu'il y a en Angleterre un partijnti-colonial très-puissant, et je n'ignore pas que la politique ac-

I I tuelle du gouvernement n'est guère favorable aux f colonies. Mais je ne puis croire que le but de cette ^ hostilité soit de rompre le lien colonial. On yeut diminuer autant que possible les charges que les colonies imposent à la mère-patrie, mais non pas ) opérer une séparation. Et lorsque le gouvernement du Canada aura fait ses représentations au gouvernement de Sa Majesté, je ne puis pas croire que celui-ci nous signifie notre congé.

Il nous répondra qu'il veut laisser à nous seuls les charges de notre police intérieure et réduire autant que possible les frais d'entretien d'une force militaire dans la colonie, mais qu'il sacrifiera, pour nous défendre contre nos puissants voisins, et ses deniers et ses soldats.

Voilà du moins ce qu'il devra répondre; s'il a encore quelque souci de ses intérêts coloniaux. Voilà ce qu'il devra répondre, s'il ne veut pas renier son passé et abdiquer à la fois ce qui a fait son honneur et sa force. Voilà ce qu'il devra répondre, s'il veut conserver à sa marine l'empire des mers.

Protéger, défendre et soutenir le Canada n'est pas seulement de l'intérêt de l'Angleterre ; mais c'est aussi l'intérêt de l'Europe. L'équilibre ..deJ.'Jlurope n'est pas tout-à-fait indépendant de l'équilibre américain, et il n'est pas inutile à celui-là que celui-ci ne soit pas rompu.

L'Europe a fait la guerre de Cri niée pour em pêcher l'agrandissement de la Russie. Le géantJUi nord lui portait ombrage "^n l'on prévoyait l'heure oii les peuples slaves inonderaient l'Europe. Gomme elle

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avait défendu la Crimée, l'Europe aurait dû défendre la Pologne. Elle ne Ta pas voulu. Mais la loi de réquïïibre n'en est pas moins admise par toutes les nations européennes, et c'est parce que la Prusse veut fouler aux pieds cette loi des nations que la France lui a déclaré la guerre.

Eh ! bien, il est de l'intérêt dé l'Europe de faire aussi respecter cette loi en Amérique ; sinon, les ''""'i Etats-Unis s'agrandiront outre mesure, et à un moment donné^,~iIs7étteront le poids de leur épée dans la balance des destinées européennes.

Or, il est bien évident que si l'Angleterre abandonne ses loyales colonies d'Amérique, et si elles sont absorbées par la grande république américaine, il est bien évident que l'équilibre du nouveau-monde est rompu.

L'Amérique du Nord devient alors un formidable colos se, qui, un jour, tendra sa main par-dessus les mers au géantdu ÇJtQjd de l'Europe et l'appesantira lourdeméfîï sur Tancien contmeiit.

L'Angleterre, la France et l'Espagne sont particulièrement intéressées à ce que ce colosse ne s'élève jamais. Toutes trois ont été pendant de longues années maîtresses d'une grande partie de l'Amérique. L'Angleterre y possède encore une immense étendue de pays. L'Espagne a conservé Cuba. Il n'y a pas longtemps quela Tîpance y fondait un empire.

Le Mexique était précisément fondé en vue de réguiJi^S^mêricain, et si la France avait été secondée ^Tans le "giSïèreux*Hessein qui l'animait, nous y aurions trouvé le saluf, et l'Europe sa sécurité future.

Malheureusement, TAngleterre, qui aurait dû prêter main-forte àl a France quand elle a voulu intervenir dans les affaires américaines, a toujours préféré se tenir à l'écart, et Tunion américaine un moment dissoute a été reconstituée.

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Si la mère-patrie allait aujourd'hui abandonner le Canada, ce serait le couronnement de la politique désastreuse qu'elle a appliquée à l'Amérique depuis quelques années, et elle serait la première victime de sa faute. C'est pour elle surtout que l'agrandissement des Etats-Uuis est une menace et unctaUger, et si jamais ceux-ci devenaient la première pyi^sçance majdtime du monde, quel serait Tavenir de l'Angleterre? Alors peut-être sonnerait pour elle l'heure que Donoso Cortès a prédite, lorsqu'il s'écriait, dans son magnifique discours sur la situation générale de l'Europe : ** L'immense empire britannique croulera, tombant ** par morceaux, et le lugubre fracas de sa chute et sa " longue plainte retentiront jusqu'aux pôles. "

Non, l'Angleterre ne doit pas abandonner le Canada, et tant qu'elle n'en aura pa s fait la décUratiou solennelle, je ne croirai pas qu'elle puisse commettre une pareille faute. C'est pourquoi j'ai dit que ma politique est toute d'expectative, et que je suis partisan du statu quo.

Je fais maintenant un pas de plus, et je suppose que l'abandon du Canada soit une chose accomplie ou du moins décidée. Que devrons-nous faire alors ? — Dans laquelle des deux voies, de l'indépendance ou de l'annexion, devrons-nous entrer ?

bu DIMANCËÉ. m

Pour ma part, suivant l'habitude que j*ai contractée e ne pas déguiser Ima pensée, je déclare franchement ue je préfère rindèjgendanç e à l'annexion, et qu'avant 'accepter le joug américain, je voudrais faire un essai 'indépendance.

Qui sait ? Avant qu'aucun conflit ne survînt de la art de sa voisine républicaine, la monarchie canaiennfijuiraitjf eut-être le temps de se consolider. Elle Durrait se faire des alliés, et peut-être même s'assuîF le protectorat de la France et de l'Andeterre. Ce Tait un moyen pour elles de réparer les fa"utes comlises, et de tenir en échec une puissance qui Jes meicerait.

Il en est d'ailleurs des peuples comme des individus. y a place au soleil pour les petits et les faibles, pour

riches et les pauvres ; et il arrive souvent que les îtiles fortunes sont mieux assises que les grandes. Voyez ces deux arbres qui s'élèvent au versant d'une lline. L'un dresse un front altier qui domine l'ho- Kon, et tend de tous côtés des bras gigantesques. Il t grand, il est fort et la sève circule à flots dans ses rges veines.

L'autre est petit, grêle et souffrant. Ses rameaux nt faibles et rares, et le mouvement de la sève, qui t néanmoins abondante, est plus lent et moins sible à la surface.

Mais voici l'orage qui gronde dans le lointain. Un urd nuage gravit en tournoyant les hauteurs du ciel, le vent souffle avec fureur. Bientôt la tempête se ïchaîne et la trombe impétueuse court et mugit à avers la campagne. Elle ébranle la colline, et sous

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ses coups redoublés le gros arbre craque, se tord et s'affaisse, tandis que l'arbrisseau courbe et relève sous les efforts du vent ses branches flexibles et vivantes.

Ainsi en est-il souvent des peuples, et Ton a vu des nations puissantes s'affaisser et mourir sous le vent des révolutions, tandis qu'à leurs côtés des petits peuples coulaient paisiblement de longs jours.

Je termine ici cet examen de la situation du Canada, et je répète ce que je disais en commençant, que la Providence est le refuge de notre espérance. Nous raisonnons en hommes, mais Elle adt en Dieu, et ce qu'Elle permettra sera pour notre plus grand bien. Quoiqu'il arrive, acceptons tout de sa main comme un bienfait qui nous rendra heureux, ou comme une épreuve qui nous fortifiera.

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