‹ Causeries du dimancheChapitre 23 sur 39 · DU LIBERALISME EN CANADA · texte numérisé non relu

DU LIBERALISME EN CANADA

Après avoir parlé de la république américaine, il est naturel de dire unjnaqt de sesjiuxig en Canada. De l'objet aimé à l'amant la transition est à peîne sensible.

Hélàs ! oui, tout laid qu'il soit, le yankee est une idole devant laquelle plusieurs de nos compatriotes se prosternent. C'est le type qu'ils admirent, l'idéal qu'ils en trevoient dan sTeur^réves, le modèle qu'ils s'efiForcen^dejçopier. S'ils étaient parfaitement sûrs que Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance, ils affirmeraient qu'Adam était yankee, tant il est vrai qu'à leurs yeux le yankee esfThom me parfait.

Va sans dire que je parle ici d'Adam après sa chute; car avant sa chute, il ne méritait guère l'admiration

de l'école libérale. Il était le crédule esclave de la révélation, le sujet servile de l'autorité divine, et il acceptait les enseigneraents de Dieu sans les juger au tribunal de sa raison. Lui, le chef du pouvoir civil, il admettait la prépondérance du pouvoir religieux. Il reconnaissait niaisement sa condition subalterne, et la subordination de ses droits civils au droit divin. En un mot, c'était un arriéré qui n'avait connu ni Luther, ni Voltaire, ces deux grands émancipateurs de la raison humaine.

Survint heureusement le serpent, qui était plus philosophe que Voltaire et un parleur des plus habiles. Aidé de la femme, qui a aussi son éloquence, il glissa dans l'oreille d'Adam les mots de liberté et d'indépendance, et lui fit bientôt comprendre qu'il fallait affranchir son esprit de toute contrainte et y laisser pénétrer les lumières de la science du bien et du mal.

Adam, flatté dans son orgueil, fut séduit et secoua le joug. C'est cet Adam que le libéralisme doit applaudir. Il s'est révolté contre l'intolérance religieuse et contre un précepte que sa raison n'admettait pas. Il a fait acte de courage et d'indépendance, et il s'est sacrifié pour l'émancipation de l'intelligence humaine. Il savait qu'il serait persécuté ; néanmoins il a méprisé l'omnipotence théocratique, et dessillé les yeux de l'humanité. .^-^

L'homme parfait aux yeux de§^.libérau^ doit donc être cet Adam, sortant des mains de Dieu plein de jeunesse, de beauté, de force et d'intelligence, et secouant les chaînes du droit divin pour s'élancer dans la ea^

rière ^bre du [p rogrès ; et c'est ainsi que le peuple^ modèle doit aussi leur apparaître. Ce peuple sans égal, dont ils se font les^apologistes, méconnaît aussi les dogme^^xeligieux, rejette la i:éYélation, et admet la souvfiiaiûÊtg^de la raison humaine. Est-il étonnant qu'il soit devenu Tè fétiche de nos libéraux canadiensfrançais.

11 faut rendre cette justice aux canadiens-anglais: ils sont moins enclins à donner dans le libéralisme. Leur instinct conservateur les avertit que les principes libéraux sont subversifs de Tordre social. Ils n*ont pas non plus cet enthousiasme de la race française pour la Jiberté illimitée, enthousiasme qui devient un délire.

Aussi, le foyer du libéralisme jjjans le monde c'est Paris , C'est de là que cette grande hérésie étend ses ramifications dans tout l'univers, et ses adeptes, il faut en con^^ir, sont innombrables.

La déesse la plus honorée par l'antiquité païenne était Vénus, et c'est à Cythère qu'elle recevait le plus d'honimages.

Celle que le monde actuel adore est la Liberté, et c'est à Paris qu'elle s'est vu élever le plus d'autels. Au reste, le culte de l'une ne nuit pas à celui de l'autre dans la capitale du monde civilisé, et l'on peut imaginer les maux^que cette double idolâtrie engendre.

Le libéralisme en Canada a son centre à Moatré^l, C'est là que se sont groupés les plus fervents adora»* leurs de la déesse Liberté, et qu'ils lui ont élevé un temple, l'Institut-Canadien ! La tribune de l'Institut est le trépied sacré àFon ses pontifes rendent leurs oracles,

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Ôl CAUSERtES

'et le Pays est l'écho fidèle qui répète au loin les euseignements de la déesse.

Pourtant, cet écho est souvent affaibli, et Ton dirait qu'il lui répugne quelquefois de reproduire les accents hardis des oracles. On sent qu'il est la voix d'un parti politique, et qu'il y a là des intérêts qu'il ne faut pas compromettre. Il tient à paraître catholique; mais il serait fâché de l'êlre. Il s'estime heureux d'être libre-penseur, mais il serait bien fâché de le, paraître. C'est dire que ce pauvre journal vit de contraintes et de sacrifices ; et je suis convaincu que ses rédacteurs ont pensé bien des articles qu'ils n'ont jamais écrits, et qu'ils en ont imprimé beaucoup qu'ils n'ont jamais pensés ! Dans une telle condition, je comprends qu'on appelle à grands cris la liberté.

Je ne puis aucunement m'apitoyer sur cette contrainte que les libéraux canadiens s'imposent, parce que j'en connais les motifs intéressés. Ce qui gêne un peu leur liberté, ce n'est pas l'autorité, i^iais l'opinion ; ce qu'ils redoutent, ce n'est pas l'excommunication, mais la réprobation publique ; ce qu'ils entendent gronder sur leurs têtes, ce n'est pas la voix des Evêques, m^is la voix du peuple. Pour tout dire en une phrase, ils ne reculent pas devant le mal, mais devant l'insuccès.

Au reste, il faut avouer qu'ils s'accordent assez souvent le plaisir de déchirer le masque qu'ils portent malgré eux. Cette déchirure ne les embellit pas, et leurs propres amis préfèrent généralement leur masque à leur figure. Combien de fois ne leur ont-ils pas dit : ^^ Yous vous découvrez trop ; et vous nous

DU DIMANCHE. f Ô5

perdez daiis rogiuion. Il faudrait adoucir vôtre voix, voiler davanfage votre face, déguiser vos mouvements, et lorsque, pour extirper le vieux préjugé catholique, vo us^ âlJjaaggz la main, il faudrait la ganter : le gant cache la griffe. Voyez donc ce que fait le dentiste lorsqu'il veut vous mettre dans la main une molaire que vous ne voulez pins souffrir dans votre bouche. Il vous fait respirer un gaz qui vous endort et paralyse vos sens, et lorsque votre tête appesantie est tombée dans ses mains, il attaque résolument la molaire, et bientôt vous vous apercevez sans douleur qu'un convive de plus manque à votre mâchoire.

" Voilà l'exemple que vous devez suivre. Au lieu de surexciter la sensibilité des catholiques, il faut la calmer, l'endormir ; et lorsque vous aurez produit la torpeur dans ces tempéraments nerveux, le moment sera venu d^gir et de laisser tomber le masque. "

Mais ces reproches et ces avis fraternels ont été vains, et la haine a été souvent plus forte que la prudence. Une nouvelle explosion d'impiétés vient encore de se produire à l'occasion de ce procès Guibord, qui sera bien célèbre dans les rapports judiciaires, et plus célèbre encore dans les annales religieuses.

Les libéraux n'ont pu laissçr passer cette occasion de proclaSner l'iiifaillibilité de la raison humaine, la souveraineté du pouvoir civil et les droits de Phomme. Ces droits de l homme m agacent les nerfs, et 1 on n a pas fînldenous ahurir avec cette fameuse déclaration des droits de l'homme que la révolution française a léguée à ses enfants.

Cette mère du XIXème siècle, la réyplution française, a oublié de faire une autre déclaration, celle des devoirs de l'homme^ et nos libéraux font la même omission, c'est-à-dire qu'ils négligent toute une face des questions débattues.

Il n'y a pas de droits sans .obligations, et c'est en passant par le devoir que l'on arrive au^droit. Où le dçvoir manque, le droit fijait. Ainsi tout homme a son droit au ciel, et ce droit renferme pour ainsi dire tons les autres. Mais il dépend de l'accomplissement d'un devoir : servir Dieu. Le droit est perdu si le devoir est négligé.

La grande erreur du libéralisme c'est de revendiquer des droits tout en s'afiFranchissant des devo irs ; de réclamer la jouissance du bien, en prétendant user de la liberté du mal ; de vouloir les béuéficesgt non les charges, les effets et non les causes. Cette erreur fondamentale entraîne toutes les autres, et je ne suis pas étonné d'entendre un grand penseur proclamer que l'école libérale est la plus féconde en contradictions de toutes les écoles rationalistes. Elle l'a bien prouvé dans cette fameuse affaire Guibord.

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