L'EGLISE ET L'ETAT
Une des questions les plus mutantes que la polémique religieuse ait soulevées en Europe dans ces derniers temps, c'est bien celle des rapports de l'Eglise avec l'Etat. Elle sera bientôt à Tordre du jour dans notre pays, et puisque l'affaire Guibord vient de la poser devant le public et devant les tribunaux, je veux ajouter encore un mot à ce que j'en ai dit déjà.
L'erreur communément accréditée parmi nous, c'est de considérer l'Eglise comme une espèce de société formée dans F Etat, comme une sorte de corporation religieuse ayant ses lois et ses usages que l'Etat a droit de limiter et qui ne doit gêner en rien l'action de l'Etat. C'est une des erreurs les plus funestes. C'est nier l'indépendance de l'Eglise, c'est nier sa divinité, et nier sa dîvmite7 c'est la détruire.
Mais, nous le demandons aux catholiques, peut-on nier que l'Eglise est d'institution divine ? — Et si elle est d'institution divine, comment l'Etat pourrait-il l'asservir à ses lois ?
«Eh quoi ! s'écrie l'éloquent Archevêque de Cologne que le gouvernement prussien a tant persécuté, eh quoi ! l'Eglise catholique dans l'Etat ? Elle qui dans l'étendue n'a point de limites autres que celles de l'univers ; elle qui, sous le rapport du temps, n'en connaît d'autres que la durée du monde I elle qui n'a d'autre vocation, d'autre fin que de recevoir tous les hommes, princes et sujets, dans son vaste sein, et d'embrasser, comme une mère tendre et fidèle, tous les peuples de la terre ! elle dont la maternelle main a reçu charge et pouvoir de confondre en une bénédiction commune, les hommes et toutes leurs institutions sociales, les plus minimes comme les plus considérables ; elle, cette Eglise Catholique, serait une société dans l'Etat? elle qui, contre la volonté des princes et en contradiction flagrante avec leurs lois politiques, mais obéissant à la volonté de celui à qui toute puissance a été donnée au ciel comme en la terre (Matth. XXYIII, 18-20,) et qui lui-même a bâti cette Eglise, s'est étendue par toute la terre. Cette Eglise Universelle ne serait qu'une société dans l'Etat ? Dans les Etats, sans doute, dont l'origine ne remonte qu'à une époque où, depuis bien des siècles déjà, l'Eglise couvrait l'univers de ses fleurs et de ses fruits !
(( Serait-ce dans ces Etats qui, étroitement circonscrits dans quelques parties de la terre, se sont séparés, quant à la religion de leurs souverains et d'une
partie de leurs sujets, de l'Eglise Universelle, abandonnant la maison de leur mère, et, pour justifier cet abandon dénaturé, prétendant que jamais ils n'avaient eu de mère ? Ou bien, cette Eglise Universelle se fractionnerait-elle, a l'instar des confessions séparées d'elle, en divisions territoriales, inégalement circonscrites dans les limites plus ou moins étendues des Etats ? Ainsi cette Eglise unique parce qu'elle est Universelle, s'incorporerait aux institutions politiques que l'on appelle des Etats ? Le royaume des cieux sur la terre ,tce royaume qui n'est pas de ce monde et qui n'a pas été institué pour lui, se subordonnerait aux royaumes qui n'existent que dans le monde et pour le monde ! L'impérissable deviendrait le domaine de ce qui est périssable de sa nature ; l'immuable allierait son éternelle destinée à ce qui sous mille formes et en mille circonstances, est essentiellement soumis aux variations des temps, des événements et des caprices de rhomme ! L'Eglise, dépositaire et conservatrice de ce qui est éternel, se confondrait avec les Etats, qui n'ont à conserver que ce qui appartient à la terre et au temps ! »
Non, non ; cela n'est pas possible. Le Christ est le souverain de ce monde, le Roi des rois, Rex regma^^ et rEKl is,e s£L,diyine épouse est Reige» C'est Elle qui a été instituée par Dieu pour enseigner les peuples et les rois, et pour les conduire à leur fin, et les pouvoirs civils doivent s'incliner devant Elle. L'Eglise est une mère, a dit M. de Montalembert, et cette grande parole lui a valu bien des applaudissements. C'est le titre qu'il faut ajouter à celui de Reine ; elle est la
mère des nations, et cette double qualification caractérise le genre d'autorité qu'elle a droit d'exercer en ce monde.
Ce ne sont pas les souverains temporels qui ont le pouvoir de définir et limiier ses droits ; c'est Elle seule qui, parlant au nom de Dieu, peut dire au pouvoir civil : tu n'iras pas plus loin. C'est Elle seule qui doit déterminer les matières soumises à sa juridiction, et en dehors desquelles l'action de l'Etat peut s'exercer librement.
Les deux puissances ont des droits distincts, et des attributions distinctes, et l'Etat a droit à l'indépendance en tout ce qui est de son ressort. Dieu les a unies pour le plus grand bonheur de l'humanité, et il ne faut pas les séparer.
Toutes deux doivent gouverner le monde dans l'union et dans la paix, et s'il arrive qu'elles viennent en conflit, c'est la puissance spirituelle qui a la suprématie.* En agissant de concert, et en se prêtant un mutuel secours, elles trouveront la force et l'autorité dont
* La puissance civile est subordonnée à l'Eglise en tout ce qui regarde la foi, la morale et la discipline, et même dans les choses temporelles qui ont rapport à la religion. Ceux qui nient cette suprématie, nous conduisent logiquement à la séparation de TEglise et de l'Etat. Us se mettent en contradiction avec la raison, avec l'autorité des Pères de l'Eglise, et avec les définitions des Pontifes Romains. Je pourrais accumuler ici les autorités; je me contente de citer Boniface VIII qui a dit: oportet temporalem auctoritatem spirituali subjici potestati, et Pie IX qui a ajouté : errores eo potissimum spectant^ ut impediatur et amoneatur salutaris illa vis quant catholica Eccleêia ex divini sut auctoris ùistitutione et mandata, libère exercere débet non minus ergu singulos homines quam erga nattones, populos sum7nosque eorum Principes,
elles ont respectivement besoin pour remplir leur mission en ce monde.
Il vient de s'accomplir à Outaouais un fait qui n'est pas sans enseignements, et qui démontre toute la nécessité pour l'Etat de rester uni et en bonne intelligence avec l'autorité ecclésiastique.
Deux hommes partis des deux extrémités de notre hémisphère viennent de s'y rencontrer ; l'un, ministre de Dieu, venant de Rome, et l'autre, représentant de César, arrivant du Nord-Ouest ; celui-là apôtre de la charité, celui-ci instrument de la force ; le premier, gouverneur sans parchemin, et tenant du ciel môme le sceptre véritable ; le second, gouverneur sans gou' vernés, rejeté par ses sujets en même temps que déposé par ses supérieurs.
Quel parrallèle humiliant pour les pouvoirs humains! Quelle leçon éloquente pour les utopistes qui ne croient pas la religion nécessaire au bon gouvernement des sociétés !
Il y a plus de vingt ans, un pauvre missionnaire projetait de faire entrer dans la grande confédération chrétienne les peuples infidèles du Nord-Ouest. Il partait seul, sans titre, sans force, sans armes, sans argent. Il franchissait les forêts, les lacs et les solitudes ; il échappait à tous les dangers, il surmontait tous les obstacles, et les barbares le reconnaissaient bientôt jjoijrleur maître. Car dans sa main ils avaient vu la croix, instrument de sa puissance, et sur sa tête ils avaient aperçu la couronne, signe de sa royauté !
Ces hommes étaient vindicatifs et cruels : il leur prêcha le pardon des offenses et la douceur. Ils
étaient livrés à la luxure la plus effrénée : il leur imposa les saintes lois de la pudeur et de la chasteté. Ils étaient paresseux et gourmands : il leur prescrivit le travail et la sobriété. 11 condamna tous leurs usages ; il réprima tous leurs instincts ; il leur imposa tous les sacrifices, et cependant ils acceptèrent son autorité, et se déclarèrent les sujets soumis et obéissants de ce royaume inconnu dont il était le céleste envoyé I
Que le représentant de l'autorité civile aurait dû se sentir petit en face de cette véritable grandeur ! Comme il aurait dû reconnaître Tinfériorité du pouvoir civil, qui n*est puissant qu'autant qu'il est armé, et la suprématie du pouvoir ecclésiastique, qui peut gouverner sans parlements, réprimer sans tribunaux ni prisons, et conquérir sans armées !
Mais celui que la raison politique avait désigné pour gouverner les populations du Nord-Ouest, n'était pas homme à comprendre ces choses. 11 se moquait bien, lui, du pouvoir ecclésiastique, et il ne reconnaissait guère d'autre droit que celui du plus fort. Le fait accompli était sa loi, le césarisme était sa doctrine, et quant à son but, qui osera affirmer qu'il n'était pas autre que l'intérêt public ?
Mais l'homme s'agite et Dieu le mène ! Les projets du fanatisme ont été déjoués, les ïéves de l'ambition ont été dissipés, et l'homme qui croyait monter sur un trône, s'est assis sur un tonneau de poudre qui a fait explosion. Ni lui, ni ses ministres n'ont pu même pénétrer dans ce territoire qu'un missionnaire avait conquis, et tous les beaux discours de la raison et de la politique humaines ont été impuissants auprès de ceux qu'une parole évangélique avait subjugués, k,.
C'est alors que les dépositaires de l'autorité civile ont compris cette grande parole de Bossuet, que la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit y et que Dieu seul est la source et le principe de toute autorité. Mandé de Rome, le missionnaire a traversé les mers : le pouvoir ecclésiastique est venu au secours de la puissance civile, et réalisant dans sa personne l'alliance intime des deux pouvoirs, le saint prélat est allé rétablir Tordre et la paix au sein de l'immense famille que Dieu lui a confiée. Erudimini qui judicatis terram.