LOUIS VEUILLOT ET SES CRITIQUES
Un écrivain qui ne manque pas de talents, vient de publier un essai critique sur Je grand polémiste catholique qui fait l'honneur de la France et de l'Eglise. Je ne puis laisser passer inaperçue cette critique injuste, qui ne peut faire aucun mal à M. Louis Yeuillot, mais qui pourrait détourner quelques lecteurs de ses œuvres admirables.
** M. Louis Veuillot, nous dit-il d'abord, est, quant àla ** forme, le premier écrivain de, son temps. " Nous prenons acte de cet aveu, et nous demandons alors à notre critique pourquoi il a pris la plume. Teut-il blâmer le fond des écrits de M. Veuillot ? Veut-il corn-
battre ses doctrines, ses enseignements et ses principes ? — ^Mais il avouera sans peine qu'il n'est pas armé pour ce combat ; et il doit savoir d'ailleurs que, les enseignements de M. Louis Yeuillot sont conformes aux doi^tri nes catholiques romaines, et qu'il n'y a là rien à blâmer. Si donc M. Louis Veuillot est un écrivain parfait quant à la forme, et si le fond de ses écrits est irréprochable, que vient faire ici notre Zoïle ?
Voici comment il poursuit : " Mais quand on veut ** juger de ses idées et de ses sentiments, de son rôle ** comme journaliste et de sa nature d'écrivain, il faut ** distinguer. "
C'est la façon de ces catholiques libéraux de toujours distinguer, lorsqu'ils veulent concilier des choses inconciliables, et M. le critique use de ce procédé. Toutes ses distinctions, enfilées dans une longue phrase fort mal construite, sont plus ou moins obscures, plus ou moins contradictoires et composent un galimatias achevé. Je les résume :
** M. Louis Veuillot est un chrétien sincère : mais la charité, pour lui, n'est pas une vertu chrétienne, et il assouvit sans scrupule ses colères et ses haines n'importe sur qui, n'importe à quel prix. M. Louis Veuillot est un pieux personnage ; mais il n'oublie et ne p ardonne ja mais, et dans l'emportement de sa colère il n'hésite pas à aller frapper jusque sur le sein de l'Eglise ses ennemis personnels. C'est un publiciste orthodoxe ; mais il n'a jamais sacrifié une vengeance à l'intérêt de l'Eglise, non plus qu'une peinture crue aux suscépCibilités de ses lecteurs. "
Et voilà comment, au moyen du distinguo catholique libéral, on peut rapprocher des choses qui se repoussent. Et c'est en distinguant de la sorte que l'Eglise qui est sainte pourrait se rapprocher de la société qui est pervertie !
Que veut démontrer le critique avec toutes ces distinctions ? — Que veut-il dire encore lorsqu'il ajoute ces petits faits historiques aux trois quarts inexacts : que Louis Veuillot a fondé V Univers, mais qu'il a écrit dans le Figaro ; qu'il était Tami de St-Beuve ; que Pontmartin et lui en sont aux petits soins ; qu'il montre, enfin, de l'indulgence pour Arsène JHoussaye ? — ^Veut-il, après un millier d'autres, essayer d'établir que Louis Veuillot est un Tartufe ? — C'est évidemment le fin mot qu'il n'ose pas dire, mais qu'il laisse suffisamment entendre.
Quelle pitié ! Et qu'il serait risible, si ce n'était affligeant, de voir ce pygmée se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre et égratigner l'une des plus grandes figures des temps modernes I
Oui, Monsieur, vous l'avez dit : Louis Veuillot est quant à la forme le premier écrivain de son temps ; et puisque vous sentiez le besoin de faire des distinctions, il fallait distinguer en lui le polémiste, le poète et lliistorien, l'artiste et le penseur. Il fallait le représenter, unissant et combinant ensemble le style classicDie du XVlIème siècle et le style romantique diiXISj^me, et composant ce style inimitable que vous nous donnez et que nous acceptons pour modèle. Il fallait indiquer ces chefs-d'œuvre qui ont popularisé ce grand style, et qui font de Louis Veuillot le premier des éciiTains
et régal des grands penseurs de notre siècle ! Âh ! que Louis Yeuillot serait bien différemment jugé dans> le monde si Ton voulait prendre la peine, ou plutôt s'accorder le plaisir de le lire I
Rotne et Lorettey Ça et là, le Parfum de Rome, les Historiettes et Fantaisies, contiennent plus de vraie poésie que toutes les œuvres de Lamartine et de Victor Hugo. On parle avec éloge des Impressions de voyage d'Alexandre Dumas : qu'est-ce pourtant à côté de certaines pages des livres que je viens d'indiquer ? Et quand le poëte lyrique fait place au conteur et au paysagiste, quels récits charmants coulent de sa plume I
Les Libres-Penseurs, les Odeurs de Paris, le Fond de Giboyer, sont avec V Univers des œuvres essentiellement militantes, où tous les sots et les incrédules sont raillés, où toutes les erreurs sont sifïlées et flagellées ! Le style en est animé, entraînant, énergique, passionné, et l'esprit jaillit à chaque ligne, comme la vapeur qui s'échappe d'une eau bouillante I
L'historien de premier ordre se révèle dans le Droit du Seigneur, les Français en Algérie, la Vie de N.-S. Jésus-Christ, et dans une grande partie de ses Mélanges, espèce d'encyclopédie pleine d'érudition et de modèles de style.
Que dire de ces magnifiques études du cœur humain et de ces spirituels croquis que contiennent Pierre Saintive, Corbin et dAubecourt, et V Honnête femme ? Tous les replis les plus intimes du cœur, toutes les nuances les plus délicates du sentiment y sont révélés avee un art et un charme infinis ; et
quant au style^ il est parfois pompeux et éclatant, lè
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plus souvent gracieux, délicat et fin, mais toujours marqué au coin de Tatticisme le plus pur mêlé de bon sel gaulois. Léon Gautier appelle Corbin court le chef-d'œuvre de la langue française, et ajoute qu'on le croirait écrit par la plus délicate et la plus douce de toutes les jeunes filles.
Mais ce n'est pas tout d'indiquer ainsi en courant les œuvres principales du grand écrivain. Il faut montrer son rôle et la place qu'il a su prendre dans le monde dj la littérature et des idées. Louis Yeuillot n'est pas seulement supérieur à ses adversaires par les œuvres et par le génie ; il l'est encore par l'influence. Il est, dans toute la force du mot, l'homme de son siècle, et s'il se produit encore dans le domaine littéraire quelque chose de viril, au milieu de toutes les œuvres .dissolvantes que la littérature contemporaine a répandues dans le monde, nous oserions dire que c'est à lui qu'on le doit.
En ces temps où tous les progrès tendent au perfectionnement de la matière, où le monde est entraîné, par une force presque invincible, à matérialiser pour ainsi dire toutes les idées, il a su revêtir les idées catholiques d'une forme acceptable pour les tendances de son siècle. Adversaire né des principes libéraux, il fallait pour les combattre employer un langage qui fût compris et qui fût goûté. Il a donc ramassé ces deux éléments littéraires» alors en vogue, lejrojgwtisme et le réalisme, et il les a christianisés. Ces germes de mort de la littérature contemporaine, il s'est efforcé de leur donner la vie en les transformant, et de les fé-
conder en y appliquant 'toute la puissance artistique dont la Providence Ta doué !
Les romanciers les plus célèbres de nos jours ont
jois^ mj^tOHles les laideurs de rbumanité ; ils sont descendus dans tous les bas-fonds de la société pour en
xrévélerjes vices ; ils ont exploré tous les égoûts, et en lui montrant la profondeur de ses misères, ils ont cru qu'ils régén éraient Thomme. Les insensés I A côté du^yice, ils ont oublié de peindre la vertu ; ils ont mo ntré le mal, et n'ont pas indiqué le remède ; ils ont vulejgpison, et n'ont pas découvert l'antidote sans lequel les sociétés seront perdues !
Cette œuvre qu'ils ont négligée, Louis Veuillot l'a accomplie dans la mesure de ses forces. Gomme eux il a sondé l^ablme, mais il a jeté dans ses profondeurs un rayon de la lumière divine. Comme eux il a dévoilé l'abomination des sociétés modernes, mais il les a flagellées comme elles devaient l'être, et il n'a jamais oublié de leur indiquer le chemin qu'elles doivent suivre et les vertus qu'elles doivent pratiquer.
Au-dessus de la matière où elles s'agitent misérablement, il leur a ouvert des horizons infinis où l'air est plus pur et le ciel plus limpide. Au fond de tous les carrefours du matérialisme, il a allumé de célestes flambeaux. Au-delà du réel enfin, il a montré l'idéal étemel qui est Dieu !
L'ensemble de ses œuvres nous fait l'effet d'un immense et splendide édifice dont la foi catholique est la base, dont les principes chrétiens sont les colonnes et dont Dieu est le couronnement. Partout la vérité étemelle y resplendit, et partout l'œil expert peut ad-
mirer les beautés et les décorations de l'art chrétien.
Mais, nous dira-t-on^ et toutes les phrases de ses accusateurs peuvent se résumer dans celle-ci : " Ses œuvres manquent d'amour et de charité ; elles sont pleines de foi, mais aussi de haine."
La meilleure réponse à cette accusation est la supériorité même de Louis Veuillot comme artist&ç^çhrétien ; car il n'y a pas d'art possible san^s aipour. Ce qui manque aux œuvres païennes, c'est précisément cet amour surnaturel que la religion chrétieaafi^ révélé au monde. Il y a bien dans les livres païens l'iimonF naturel, l'amour charnel, mais cettte flammemimortelle que Jésus-Christ est venu allu mer . jj(ft nsle cœur humain, et qui <felie là créature^ ai^ créate&l^ est absente — ce qui fait que l'art païen est absolument incomplet.
Qu'il en est bien autrement des écrits que nous apprécions I Qu'on les lise, qu'on les étudie, qu'on les médite, et l'on y sentira l'amour déborder à chaque page, non pas l'amour charnel, mais cet amour divin dont les autres amours sont les émanations, et vers lequel ils retournent comme à leur source, leur vie et leur fin ! Partout le chrétien apparaîtra épris d'une sainte flamme pour l'Eglise de Dieu et pour son Christ, et puisant dans cet amour ce lyrisme soutenu et cette vraie poésie qui font le charme de ses œuvres I
Mais l'amour n'exclut pas l'indignation ; au contraire, plus il est grand et plus terrible est la colère, lorsque l'objet aimé est insulté. Or cette Eglise divine, à laquelle il a voué sa vie et son génie, Louis Veuillot l'a vue insultée, méprisée, bafouée ! Il a vu des
scribes ignorants et sacrilèges souffleter sa face auguste, et barbouiller de leur encre sa robe immaculée I II a entendu toutes leurs irrévérences, toutes leurs impiétés, tous leurs blasphèmes !
A cet irritant et perpétuel spectacle, l'indignation est entrée dans son âme. Le mépris est monté de son cœur à ses lèvres comme une écume, et il a lancé cette écume à la face des ennemis I Alors s'est • engagée cette lutte surhumaine qu'il soutient depuis plus de vingt ans contre J9, libre pensée, et ceux qui ont suivi ce grand combat savent si le polémiste catholique a été épargné.
Pendant plus de vingt ans il a été traîné sur la claie du journalisme libre-penseur. Il a été injurié, moqué, calomnié dans ses convictions, dans ses principes, dans son amour, dans sa foi, dans sa réputation, dans son honneur I On l'a appelé crocheteur ivre, assassin y ^k deprg^tituée, etc., etc., etc., etc., ; on a diffamé sa famîUe7 calomnié^sa mère, et il s'est trouvé dans son pays des tribunaux qui l'ont emprisonné pour avoir osé défendre un célèbre prédicateur catholique. Des histrions ont traîné sur les théâtres et livré au mépris de la multitude, son rôle, ses principes et sa foi, et la pièce diffamatoire a fait le tour de la France avec l'agrément de son Souverain I Toutes les insultes, toutes les avanies, tous les mensonges, toutes les souillures ont été accumulés sur son nom et sur son œuvre ! L'homme le plus vilipendé du XIX me siècle, c'est lui I Le citoyen le plus indignement traité par le gouvernement de son pays, c'est lui ! Le chrétien dont la sincérité a été le plus souvent soupçonnée, et dont l'œuvre
a été le plus injustement combattue.par ses frères, des écrivains catholiques, c'est lui !
Et l'on s'étonne après cela de voir tomber de sa plume des paroles acerbes ! Et des catholiques l'ont blâmé 'de s'être fait bâtonwkte. (ku(mt- F Arche . et d'enéloi-
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gner les profanateurs à coups de fouet et de bâton ! C'est mon métier en effet, s'écrie Louis Veuillot dans le Fond de Giboyet\ On m'a accusé de vouloir faire le curé et même l'évêque ; Emile Augier me rend plus de justice. Je ne me suis jamais propos éjq ue le rôle du suisse qui fait taire les mauvais drôles et met les chiens à la porte, afin que le service divin ne soit point troublé.
Chacun a sa mission dans ce monde. Celle de Louis Veuillot est évidente pour tout esprit non prévenu : il devait être pour le libéralisme ce que Voltaire a été pour le christianisme, et quand nous voyons l'œuvre qu'il a accomplie, nous tenons bien peu compte de certaines paroles trop véhémentes échappées dans la chaleur de la discussion.
Que ceux qui sont scandalisés du style indigné de Louis Veuillot, relisent et méditent le cb apit^X XIII de l'Evangile de saint Mathieu, qui a si fort scandalisé M. Renan. L'apologétique chrétienne au XlXme siècle a dû descendre souvent sur un terrain où l'habit ecclésiastique eût peut-être été déplacé. C'est dans cette arène que Louis Veuillot est entré et qu'il a livré bataille au libéralisme sous toutes les formes et sous tous les déguisements. Léon Gautier le compare à Tertullien; ** mais, ajoute-il, c'est un TertuUien que
l'orgueil ne précipitera pas dans Terreur, et qui saura toujours rester à genoux devant Tinfaillibilité toujours écoutée, toujours respectée, toujours aimée 1 Nous nous associons à ces paroles, et nous nous permettons, après la Correspondance de Rome, d'appeler Louis VeuilJot notre illustre maître I