LAMARTINE
Je viens de lire dans VEcho de la France un roman de M. de Lamartine. Il y avait longtemps que je n'avais rien lu de cet écrivain célèbre.
Fior (TAliza est un ouvrage d'assez longue haleine, grâce aux hors-d'œuvre dont son auteur Ta rembouré. M. de Lamartine travaillait alors à prix d'argent, et le luxe de sa vie se calculait sur le nombre de lignes qu'il livrait à l'imprimeur.
Suivant les habitudes du paySf M. de Lamartine commence par parler de lui-même. Le moi avant tout, c'est le défaut des grands poëtes. 11 nous raconte ses amours et son mariage avec mademoiselle B. et son séjour à Naples comme troisième secrétaire d*am-
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bassade. 11 nous apprend que l'illustre comte Maistre lui servit de parrain, ce qui certes lui beaucoup d'honneur. Mais cela donne à regre qu'il n'ait pas toujours épousé des idées que le co de Maistre eût pu signer.
Naples étant en révolution, M. de Lamartine
s'installer à l'Ile d'ischia, dans une charmante hal
tidn qui domine la mer. 11 y jouirait d'un bonb
i; sans mélange s'il ne se mêlait pas à son ivresse un
!' rière-goût de mélancolie en songeant à Graziella, q
I avait rencontrée dans la même île, et en revoyant
loin sur Procida les ruines de la cabane de son pi
C'est un petit détail domestique que madame de
martine a dû ignorer, mais dont le poète croi
propos d'informer le public.
Quelque temps après, l'écrivain laisse Naples, vient à Rome, dont le gouvernement theocratique lui j plàit. 11 passe de là en Angleterre où il rencontre
de Chateaubriand. Cet autre moi l'offusque, et il i de chez lui contristé. ** Il me parut, dit-il, '* homme qui posait pour le grand homme incomj *\ qu'il ne fallait voir que de loin, en perspective.'
Est-ce bien M. de Lamartine qui a vu cette pa dans l'œil de Chateaubriand ? Et la poutre ? I l'a donc pas vue dans le sien I
De l'Angleterre le poëte revient à Paris, puis ipc] se en Toscane comme chargé d'affaires auprès Grand-Duc. 11 y voit un marquis assez excentri< nommé Torregiani, et à propos de ce marquis pc que, qui, à la façon de Pétrarque, courtise la têm
DU pIMANG^E:. iSl
4e çou voisin, il y fait un éloge un peu compromettaat des femmes italiennes.
** Les liaisons, dit-il, sont des serments tacites que ** la morale peut désapprouver, mais que l'usage ** excuse et que la fidélité justifie. Le marquis avait ** conçu et cultivé dès sa jeunesse une passion de cette ** nature pétrarquesse pour une jeune et ravissante " femme de race hébraïque, mariée à un banquier <* florentin. Cette passion était réciproque, et ne por- ** tait aucun ombrage au mari. Le cavalier servant et ** répoux, selon l'usage aussi du pays, s'entendaient *' pour adorer, l'un d'un culte conjugal, l'autre d'un ** culte de pure assiduité, l'idole commune d'attache- *' ments différents, mais aussi ardents l'un que ** l'autre. "
Est-ce cette jolie théorie sur l'amour qui a rendu l'Italie si chère à M. de Lamartine ? — Je l'ignore, mais ce qui amuse excessivement dans toutes les confidences qu'il fait à ses lecteurs, c'est que la dernière femme qu'il rencontre est toujours la plus belle qu'il ait vue dans sa vie. 11 en a rencontré plus de cent, et chacune d'elles était toujours la plus belle !
. La première dont il nous fait le portrait dans Fior éTAliza est une comtesse de Bombelles, et le poëtc enthousiasmé s'écrie : ** Ce n'était plus une femme, c'était " une passion sous l'idéale beauté. "
Dans la page suivante, il s'agit de la comtesse
Lena : c'était, dit le galant homme, la plus belle et la
phis gracieuse des femmes qui m'eût jamais apparu
dans ma vie !
Je remarque que les belles femmes sont souvent comtesses : l'amie de Lord Byron en Italie était aussi une comtesse, paraît-il !
Quelques pages plus loin, M. de Lamartine rencontre une noce de paysans, et la fiancée était ** la plus belle jeune fille des Alpes du Midi qui eût jamais ravi ses yeux. "
Mais, dira le lecteur, où nous conduisez-vous avec ces histoires, et quand arriverez-vous à Fior d'AIiza ? Ce n'est pas ma faute si nous nous égarons. C'est M. de Lamartine qui conduit, et je le suis. Comme tous les vieux, il aime à causer de son jeune temps, et quand il parle de lui-même, on ne peut pas exiger qu'il soit court. J'abrège pourtant de mon mieux, et dans les lignes qui précèdent j'ai résumé plus de cinquante pages. On admettra qu'elles ne sont pas tant remplies I
Enfin!
Voici Fior d'Aliza I
Errant à l'aventure dans les bois des environs de Lucques où il passait l'été, M. de Lamartine l'a rencontrée auprès d'une fontaine. Il en fait une description détaillée que l'on n'est pas obligé de croire exacte, tout en protestant qu'il n'y a pas de pinceaux, même ceux du divin Raphaël, pour une pareille tête. Caché derrière un rocher, il retient sa respiration pour mieux contempler cette divine figure, et il^nous dit avec l'accent de la vérité : '* Je me noyais dans l'admi- '' ration de cette jeune fille, la plus séduisante que ** j'eusse encore vue. "
Encore t oh ! l'homme I
On fait connaissance, et Ton se dirige vers la demeure de la jeune femjme. Car Fior d'Aliza, qu'il a prise pour une jeune fille, fist femme et mèyç. ^La conversation s'engage, et le roman commence.
La famille se compose de cinq personnages : Fior d'Aliza, son mari Hyeronimo, et leur enfant, puis le père de Fior d'Aliza, Antonio Zampognari, et la mère de Hyeronimo. Ce dernier est absent, et il est attendu le jour même.
Antonio Zampognari est veuf et aveugle, et Fior d'Aliza est son unique enfant. Sa belle-sœur, veuve et mère de Hyeronimo, vit avec lui depuis longtemps, et les deux enfants ont été élevés comme Paul et Virginie. Entourés des mêmes soins et de la même afTection, ils ont grandi ensemble comme deux tiges du même arbre, et quand le malheur est venu fondre sur eux, ils se sont aperçus qu'ils s'aimaient.
C'est de la bouche des acteurs du drame que le poète en écoute le récit, et c'est la mère d'Hyeronimo qui parle la première : c'était le droit de son sexe.
En digne femme, elle reprend les choses d'un peu haut. Elle nous parle de son défunt mari, du bonheur qu'il a su lui donner, et de la mort implacable qui est venue y mettre fin. Elle nous raconte comment son beaufrère Antonio Zampognari a perdu sa femme à peu près dans le même temps, et comment, seuls, chacun avec son enfant, ils se sont rattachés à la vie. Le grand défaut, ou la grande qualité du cœur humain, c'est d'oublier.
Le bonheur renaît au foyer à mesure que les enfants
184 càusekxss
grandissent, et le poëte a su mêler à $es digressions de belles pages, pleinies de naturel et de poésie pastorale.
Nous avons vu que le père de Fior d'Aliza était aveugle. 11 ne pouvait donc pas voir, comme M. de Lamartine, la plus séduisante Jeune fille qui eût encore ravi ses yeux. Mais il interrogeait sa belle-sœur :
— *^ Comment est-elle ? demandait-il quelquefois. A-t-elle un petit front lisse comme une coupe de lait 7
— Oui, avec des sourcils de duvet noir qui commencent à lui masquer un peu les yeux.
— ^A-t-elle les cheveux comme la peau de châtaigne sortant dé la coque, avant que le soleil Tait brunie sur le toit ?
— Oui, avec le bout des mèches luisant comme l'or du cadre des Madones, sur l'autel des Gamaldules, quand les cierges allumés les font reluire de feu.
— A-t-elle- des yeux longs et tendus, qui s'ouvrent tout humides comme une large goutte de pluie d'été sur une Heur bleue ?
— Justement, avec de longs cils qui tremblent dessus comme l'ombre des feuilles du coudrier sur l'eau courante.
— Et ses joues ?
—Comme du velours de soie rose sur les devantures de boutiques d'étoffes à la foire de Lucques.
—Et sa bouche ?
— Gomme ces coquilles que tu rapportais autrefois des Maremmes de Serra Vezza, qui s'^ntr'ouvreiit pour laisser voir du rose et du bjanc» dentelées sur leurs lèvres.
>»EX son cpu ?
DU DISANGHE. i%
•^Mince, lisse, blanc et rond comme les petites^ co« lonnea de marbre couronnées par des têtes d'anges, en chapiteau, sur la porte de la cathédrale de Pise.
— ^Ah 1 Dieu ! reprenait le père, c'est tout comme sa mère à son âge. "
Le temps coulait ainsi comme un ruisseau limpide, et ces pauvres gens savouraient sans tes compter tes beaux jours que la Providence leur envoyait. Un châtaignier énorme qui était le père nourricier de la famille, étendait sur la cabane ses rameaux et son ombre. Un petit troupeau de brebis et de chèvres errait dans la bruyère. Un petit champ cultivé fournissait le mius ; un bois de lauriers embaumait l'atmosphère^ te ses branches sèches servaient à cuire les châtaignes.
On menait donc doucement sa pauvre vie en bénissant Dieu et la Madone, lorsque la haine sous ta forme de l'amour, comme Satan sous la forme du serpent, vint troubler cet Eden.
Un capitaine des sbires de Lucques a aperçu Fior d'Aliza en passant dans la montagne, et il a été charmé. Il a fait le projet de l'épouser, et comme la jeune fille a déjà donné son cœur à Hyeronimo, il veut arriver à son but par la ruse et par la force, et il a recours à un homme de loi. Les hommes de loi sont terribles, et il y a une chose qu'on ne les accuse jamais d'avoir volée, c'est la mauvaise réputation dont ils jouissent. Signor Bartholome del Calamayo est un astucieux chicaneur, et il met toute son habileté et toute sa fourberie au service du sbire.
Un jour, l'homme de loi se présente à la cabane de* ZampogilaH et lés informé que certains héritiers dé
Francesco Bardi réclament le partage de leur domaine dont ils ont été déclarés les propriétaires pour les trois quarts par un jugement en bonne forme.
Les pauvres gens sont accablés. Ils baissent la tête et répondent : *^ Puisque les juges de Lucques, qui sonl si savants, le disent, il faut bien que cela soit vrai. Nous ne voulons pas garder le bien d'autrui. Pourvu qu'on nous laisse la cabane et le châtaignier, et un chevreau sur trois, et le chien qui les garde, et nos deux enfants qui sont bien à nous puisque nous les avons nourris et élevés : qu'il soit fait selon ce papier et le bon Dieu pour tous ! " L'avocat les informe alors que les héritiers Bardi ont vendu tous leurs droits à Gugliano Frederici, capitaine des sbires, et que c'est un brave homme, puissant et riche, avec lequel on pourra s'arranger de bonne amitié.
Le partage se fait le surlendemain en présence de Hyeronimo qui est plus pâle qu'un mort. L'homme de loi y est aussi, et il renouvelle son éloge du sbire, en y ajoutant qu'il a bon cœur, qu'il est garçon, qu'il ^.st riche et qu'il voudrait se marier. Puis, s'approlant de Fior d'Aliza, il lui demande si elle n'aimerait s à changer sa robe de bure et ses sandales contre riches robes de soie et de fins souliers.
La jeune fille se sauve effrayée en disant qu'elle ne ra jamais que la sœur ou la femme d'Hyeronimo. Deux heures après le partage était consommé. Les Zampognari conservaient leur cabane, quelques pampres de leur vigne, et toutes les branches du gros châtaignier qui regardaient le midi, et qui s'étendaient
comme des bras au-dessus de leur maison. Le tronc de l'arbre et toutes les branches regardant le Nord, le couchant et le matin, les yieux ceps de la vigne, le champ de maïs, le bois de lauriers appartenaient au sbire.
La pauvre famille se résigna à son sort en disant que Dieu est bien le Maître d'ouvrir et de rétrécir sa main à ses créatures. Le troupeau de brebis et de chèvres leur restait encore ; mais le pâturage était bien rétréci, et les pauvres bêtes ne comprenaient pas pourquoi on les empêchait de courir comme auparavant.
Hélas ! les malheureux n'étaient qu'au commencement de leurs souffrances. Un jour ils s'aperçurent que les feuilles de la vigne jaunissaient comme des joues de malade, et que les grappes se ridaient avant d'être pleines. Ils crurent la vigne malade : elle était morte ! Pendant la nuit, le sbire, qui était propriétaire des vieux ceps, les avait fait couper, et la treille entière allait périr.
Il leur restait toujours le gros châtaignier qui continuait de les nourrir. Mais un matin, une bande de bûcherons parait avec l'aurore au pied da gros arbre. Le père Zampognari se jette les deux bras ouverts entre l'arbre et la hache, et supplie qu'on ne lui enlève pas la vie de sa famille. Les deux femmes tombent aux genoux de l'avocat, qui est à la tête de la bande, et le conjurent de les laisser vivre.
Les bûcherons sont émus, et Galamayo fait semblant de l'être. 11 propose à la mère d'envoyer Fior d'A- Uza, avec un panier de figues et de châtaignes à son
bras, demander au sbire la grâce du châtaignier. Il été ébloui de la beauté de la jeune fille, et il lui àccc dera tout ce qu'elle lui demandera.
La proposition n*est pas agréée et Tordre est doni aux bûcherons d'abattre le châtaignier. Au premi coup de hache, les pauvres gens se traînent sur leu genoux jusqu'au châtaignier qu'ils embrassent de leu bras.
Ecartez ces misérables insensés, crie l'homme loi, et, prenant Fior d'Aliza par l'épaule, il la je rudement sur une racine, où elle est blessée à tempe. Les ouvriers reprennent leur besogne, et ] éclats du bois jaillissent au loin, lorsqu'un homî s'élance avec de grands cris entre l'arbre et les bûcl rons, et brandissant sa hachette sur leurs tétés, il 1 écarte tous, étonnés et tremblants.
C'était Hyeronimo.
Calamayo prend ses ouvriers à témoin de l'oppo tion faite à la justice et se retire. A quelques joi de là, les chèvres avaient été entraînées par l'hàbitu hors de la bruyère, sur le terrain du sbire. Tout coup six coups de feu résonnent comme des tonnen derrière les sapins, et trois sbires, leurs fusils fiimai à la main, s'élancent hors du bois avec de grands ci
La chèvre laitière et l'un de ses chevreaux s< tombés morts ; l'autre chevreau, blessé et perdant U son sang, est venu se réfugier entre les pieds nus Fior d'Aliza, et celle-ci, blessée elle-même aux de bras, par quelques grains de plomb qui-ont ricoché, sauve en jetant des cris déchirants.
A cette vue et à ces cris^ Hyeronimo saisit Tesp
DU DIHANCHE. 189
gole de Bon père, et courant comme le fèlu du ciel au secours de Fior d'Aliza, il tire son coup de feu au hasard sur les sbires, et l'un d'eux est frappé d'une balle à répaule.
Mais la nuit était à peine venue que douze ou quinze soldats enfonçaient violemment la porte de la cabane, saisissaient et enchaînaient Hyeronimo et l'entraînaient avec eux, après l'avoir relevé à coups de pieds et à coups de crosses.
Lorsque l'aurore parut, Fiôr d'Aliza, déguisée en jeune pifferaro des Abruzzes, et portant sa zampôgne sous son bras gauche, descendait des montagnes et se dirigeait vers Lucques. (*)
La pauvre enfant était accablée de douleur ; mais Tîstmowr lui donnait des forces. Elle n'avait aucun projet, elle ne savait pas où elle allait ; mais l'instinct de la femme la guidait, et sans savoir comment, elle voulait sauver Hyeronimo. Bientôt elle se trouva sur un pont, non loin de Lucques, et s'agenouillant devant une madone, elle se mit à jouer de la zampôgne en ^honneur de la sainte Vierge, priant Marie de venir à son secours.
Mais en jouant les airs qu'elle avait appris avec Hyeronimo, le chagrin la suffoqua, et elle tomba évanouie. Quand elle revint à elle, une jolie contadine, en habit de fête, penchait son gracieux visage sur le sien, lui donnant de l'air au front avec son éventail, et lui faisait respirer un bouquet de fleurs. Un magnifi-
(*) La zampôgne est une espèce de cornemuse, et le joueur de zampôgne se nomme /)2^eraro.
190 CAUSEBIES
que chariot de riches paysans était auprès, tout chargé de beau monde en habits de noces.
Il ne manquait à la noce qu'un ménétrier : on fit monter le jeune /?/^êraro pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant en yille. La nouvelle mariée était la fille du bargello (geôlier) de Lucques, et le nouveau marié était le porte-clefs de la prison. Par son mariage, le porte-clefs créait une vacance dans son emploi, et le jeune -pifferaro plut tellement au bargello que ce dernier lui offrit la place vacante.
La nuit venue, le bargello conduit Fior d'Aliza au sommet d'une tour, et l'installe dans la chambre du ci-devant porte-clefs. L'enfant n'était guère disposée à dormir, et pendant qu'elle regarde à la fenêtre, des bruits de chaînes frappent son oreille.
Si c'était Hveronimo !
Elle prend sa zampogne et se met à jouer l'air qu'ils ont composé et appris ensemble. Quand l'air est fini, une voix s'élève des cachots : '* Est-ce toi, Fior d'Aliza ? " Celle-ci répond par la répétition du même air.
Le lendemain, les prisonniers faisaient la connaissance d'un nouveau porte-clefs, jeune et charmant^ et le pauvre Hveronimo revoyait sa fiancée !
Pendant ce temps-là, le procès d*Hyeronimo s'instruisait et la femme du bargello apprit bientôt à Fior d'Aliza qu*il était condamné à mort, et qu'il avait quatre semaines pour s'y préparer^ suivant la loi de Lucques.
Ce fut un terrible coup pour la jeune fille. Mais elle avait Tespérance de sauver son fiancé, et pendant que leurs vieux parents passaient leurs jours dans la désolation et dans les larmes près du vieux châtaignier mort, les deux jeunes gens avaient parfois des heures délicieuses au fond de leur prison.
Pour se préparer à mourir Hyeronirao fit mander le Père Hilario du couvent des Camaldules, qui s'était toujours intéressé à sa famille, et le bon moine devint le confident des deux fiancés. Il allait lui-même porter de leurs nouvelles à la cabane désolée des Zampognari, et s'étant fait remettre tous leurs papiers, il alla consulter un avocat.
Mais le jour de l'exécution approchait, et il fallait songer à l'évasion . Hyeronimo refusait de s'évader seul, et Fior d'Aliza craignait qu'en s'enfuyant avec lui, le hargello et sa femme ne se trouvassent compromis et n'encourussent la disgrâce des autorités. Or, ils avaient toujours été si bons pour elle, qu'elle n'aurait pas voulu leur attirer ce malheur.
Enfin, Hyeronimo consent à l'évasion, à la condition que Fior d'Aliza le suivra de près. Mais dans la nuit précédant le jour de l'exécution, et avant d'opérer l'évasion, les deux fiancés deviennent époux. Le Père Hilario les conduit secrètement à la chapelle de la prison et les marie. La scène est assez étrange, et le poète n'a pas su en trouver des motifs plausibles.
L'aube blanchit déjà l'horizon lorsque Hyeronimo s'enfuit ; et pour ne pas perdre ses bienfaiteurs, Fior d'Aliza ne le suit pas. Elle revêt le costume de péni-
19â GAUSERIBS
tent qu'il a laissé dans sa cellule, et est conduite au suplice à la place d'Hyeronimo. Mais au moment où les exécuteurs préparent leurs armes et la mettent en joue, un homme se précipite à travers les soldats et s'écrie : arrêtez ! arrêtez ! c'est moi !
Ne Yoyant pas venir Fior d'Aliza, Hyerônimo a soupçonné la généreuse supercherie de son épouse, et il est revenu se livrer à la justice.
La duchesse de Lucques est immédiatement informée de cette histoire ; tior d'Aliza est conduite auprès d'elle, et un sursis est accordé au pauvre condamné. Pendant ce temps toutes les fourberies du sbire et de son avocat sont découvertes par le Père Hilario, et il est constaté que le jugement en vertu duquel ils ont exproprié les Zampognari est faux ; le Glrand-Duc qui était absent revient, et la peine de Hyeroniûio est coiûmuée en deux ans de galères.
Ici unit la narration de la famille Zampognari ; et avant que M. de Lamartine soit sorti de leur cabane, un air de zampogne se fait entendre dans le lointain. C'est Hyerônimo dont la peine est finie, et qui revient, en chantant, des galères de Livourne. Avec lui rentre au foyer la joie et le bonheur, et le poète dit en méïûe temps adieu à ses héros et à ses lecteurs.
Tel est le roman que j'ai cru devoir analyser et apprécier, parce qu'en le lisant dans un recueil aussi recommandable et aussi autorisé que VEcho de la France^ on pouvait peut-être croire que l'œuvre était îrréplrochable. Dès le commencement, le lecteur a été prévenu qu'il y a place au blâme et à la critique.
DU DIMANCÛE. 193
Je né veux rien exagérer, pourtant, et j'admets que la morale de Fior d'Aliza est infiniment meilleure que celle de Jocelyn, de la Chute d'un Ange et de Raphaël^ mais il y a des taches, et j'ai cru qu'il n'était pas inutile de les indiquer.
J'ai montré le ridicule de ce vieillard qui nous décrit minutieusement toutes les belles femmes qu'il rencontre, comme un photographe ferait des paysages. J'ai réprouvé sa jolie doctrine sur certains amours illicites. Voici maintenant la portée morale du livre.
La littérature moderne, qui est essentiellement révolotionnaire, s*efforce toujours de montrer la justice hunkaine en désaccord avec celle de Dieu. Suivant ses données, la société est mal organisée, et c'est toujours le vice qui triomphe et la vertu qui est punie. Cette thèèe est malsaine, et Fior d'Aliza la soutient.
D'un bout du livre à l'autre la vertu des Zampognari est punie. L'innocence reconnue d'Hyeronimo est condamnée à deux ans de galères ; et le sbire et son complice Galamayo, tous deux voleurs et faussaires, ne sont pas même inquiétés par la justice. C'est exciter sans raison les mauvais instincts du peuple que de repréfifenter ainsi les pauvres et les petits, victimes des persécutions des riches et des grands.
Gomme œuvre littéraire, Fior d'Aliza manque de co)iésion et de nerf. Il s'y rencontre de grandes beautés, mais au milieu d'une abondance de paroles qui ennuie. Le conteur se répète, et il ne rencontre pas un brin d'herbe qu'il ne décrive. C'est joli, mais c'est lobg, et je remarque çà et là des descriptions un jpeu trop réelles, À force de vouloir atteindre le naturel
et le naïf, le poëte a souvent touché le burlesque et le trivial.
Avec un dénouement qui montrerait les vrais coupables dans un cachot, et avec des coups de ciseaux qui diminueraient de moitié ce livre diffus, on en ferait cependant une œuvre magnifique, bien supérieure à " Paul et Virginie," dont on a surfait le mérite.
,~L'un. fleiipûëtes qu'on lit le plus en Canada c'est Lamartine. Il n'est donc pas inutile d'en parler un peu plus longuement.
Au sortir du collège, à dix-nçuf ans, je lisais Lamartine avec transport. Il réveillait en moi des sentiments inconnus, de vagues et enivrantes aspirations, des désirs immodérés de bonheur impossible, des besoins indéfinis de je ne sais quel idéal.
Sa strophe harmonieuse me charmait. Son vers si bien cadencé résonnait à mon oreille comme une musique délicieuse. Son style imagé me séduisait, et sans me soucier de l'idée que je ne saisissais probablement pas toujours et qui est souvent insaisissable, je me laissais bercer par des mots.
Je me rappelle encore les heures que j'ai passées à lire les Méditations sur les bords de ce beau Lac des Deux-Montagnes que j'ai -toujours taaL^affe ctiqn aé. Je me souviens encore du petit bois d'ormes et de noyers où j'allais errer, de la pierpe. polie où j'allais m'asseoir, et que les flots du Lac venaien^J^iaisçr ai;
pied. Les vers des Méditations s'harmonisaient si bien avec le bruit du vent dans les arbres, et le murmare de la vague sur les rochers !
Quelles douces émotions remplissaient mon âme, en écoutant ces deux musiques, musique de l'homme et musique de Dieu, celle-là plus intelligible à l'oreille humaine, mais moins pure et moins suave que celle-ci !
Et pourtant, cette belle poésie qui me transportait dans les nuages laissait au fond de mon âme une impression que je suis tenté d'appeler malsaine.
Elle me plongeait dans une mélancolie que je chérissais, mais qui m'enlevait toute énergie et tout courage. Elle me faisait croire à l'existence d'un monde idéal, et voilait d'illusions et de mensonges les réalités de la vie. Les forces que je devais employer à la recherche du vrai, du beau et du bien, je les dépensais follement dans la poursuite de rêves insensés et ridicules I
C'était le commencement de cette maladie étrange que tous les poètes de notre temps ont éprouvée, et que Chateaubriand a peinte dans René : espèce de nostalgie dont bien des jeunes gens ont été atteints, et oui les a empêchés de devenir des hommes. Grâce à Dieu, ce n'était encore qu'un symptôme que des lectu. res plus sérieuses et plus saines firent bientôt disparaître.
Quand je relis aujourd'hui les poésies de M. de Lamartine, je m'étonne du vide que j'y trouve, et je ne puis m'expliquer comment elles ont pu tant m'émouvoir. Quand je lis surtout les commentaires qui accompagnent maintenant ses Méditations, ioni^ illusion
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disparaît, parce qu'ils font descendre le lecteur ded nues. Dans les vers on voit le poëte ; mais dans les commentaires on voit Thomme, et c'est moins beau I J'ai encore présent à l'esprit le commentaire qu'il a fait d'une pièce intitulé£L,^^« Savez-vous dans quelles circonstances il a écrit ces vers pleins de noblesse et d'élévation, quoique toujours un peu vagues? " C'est ** en retournant à cheval de Paris à Ghambéry. Un '^ voluptueux frisson parcourait son être ; le pas ca- '^ dencé de son cheval berçait sa pensée comme son " corps et l'aidait à penser. Il s'arrêtait te soir dads Un '< cabaret de village, et après avoir donné l'avoine^ le '< seau d'eau du puits et étendu la paille de sa litière à * * son cheval, il écrivait ses vers. "
N'est-ce pas dépoétiset son œuvre que de réncadrer ainsi ?
Cependant les HaTmonies sont mieux remplie^ que les Méditations, îl y a plus d'idées, plus de déâni, moins d'inconnu. Le poète sait mieux où il va, et ses instincts religieux paraissent devenus des conviôdotié.
Si M. de Lamartine avait persisté dans cette Yoie, et s'il avait compris ce que trop de gens méconnaissé)it> que la religion n'est pas seulement un besoin du cœur, mais un besoin de l'intelligence, et qû^'elle doit être pour le chrétien l'objet d'une étude constante, il iendt devenu le plus grand poëte de la France.
Malheureusement, les études de M. de Lamartine le portaient ailleurs, et il ne s'éleva guère au-dessus de la religion naturelle. Il se laissa conduire par s es^asp irations plutôt que par des principes, par ^ jjjaatkm plutôt que par le raisonnement, par les ImoinB du
DU DDËAKCHE. i9i
poêiè plutôt que"par les devoirs du chrétien. Gomme presque toute la littérature de son temps, sa muse glissa insensiblement sur la pente du naturalisme, de ce naturalisme particulîër qui ne nie pas Dieu, mslis qtd le confond en" quelque sorte avec là nature. ' Ce n'étaient pas rÈcrittrre Sainte, ni la Révélation, ni la philosophie catholique qui lui parlaient de Dieu ; c'étaient une nuit d'étoiles, une montagne verdoyante, un lac d'azur bordé de bois et de rochers. A force de ne regarder Dieu que dans la nature, il finit par ne le pins voir ailleurs. Par un travail étrange de son iinagination, l'univers se spiritualisait, prenait une ftiiie et devenait Dieu.
Joeelyn est une espèce de panthéiste, disciple fidèle de la Religion Naturelle, recevant l'enseignement de la JSat ure plutôt que de l'Eglise. C'est un roman tèrsifié, un peu désordonné, un peu diffus, beaucoup trop long malgré de grandes beautés, et dont les héros paraissent ignorer entièrement les enseignements de la foi catholique.
La Chute d'un Ange est un poème romanesque, plein d'incohérences, d'invraisemblances et de longueurs. Le surn ature l y est naturalisé, si je puis parler ainsi, et le ciel et la terre y sont confondus dans une promiscuité inconvenante et contre nature. Ce fut une chute dont le poëte ne se releva pas. Il se fit romancier et historien.
Ses histoires (celles des Girondins de la Révolution de 1848, de la Turquie, de la Mussié) sont très-romanesques^ et ses romans sont loin d'être historiques. La téHté n'est pas la passion de M. de Lamartine ; et il
ît
198 GAUSEHIES
raconte toujours mieux ce qu'il invente que la réalil Mais qu'il dise vrai ou faux, il a toujours Tair couvai eu, et je ne suis pas prêt à dire qu'il ne l'est pas. l'on venait me dire que Graziella et Julie n'ont jamî existé, pour leur honneur et pour le sien, je le croin sans peine.
L'amour même, qui est la grande passion de M. Lamartine, manque de vérité dans les Confidences dans Raphaël, L'amour vrai est moins égoîste^^ jjl constant et plus inséparable de l'honneur. C'est l'ât et non la chair qui doit être le siège du véritable amou Ce n'est pas à M. de Lamartine, le grand poëte spirii aliste, qu'il appartenait de faire l'apothéose de l'amoi charneL II devait laisser cet honneur à M. Micheh ce matérialiste éhonté, qui veut diviniser la chair, abrutir l'âme !
Par bonheur, tous les romans de M. de Lamartii n'ont "pas ce défaut : Geneviève et le Tailleur de pierr de St-Point respirent un amour plus pur, plus élev plus noble, et cet amour enfante les plus beaux d voûments. Malgré quelques taches, ce sont peut-êt: les seules de ses œuvres qui soient non-seuleme belles, mais bonnes. Avec l'admirable talent que Providence lui avait donné, M. de Lamartine arrivï presque toujours à la beauté ; mais il s'éloignait c vrai et du bien. C'était l'écueil où son génie venait briser, et rarement, hélas ! il a atteint la perfection c l'art, qui exige la réunion du beau, du vrai et du hier
Ses Confidences nous l'apprennent assez,il a été Te fant gâté de sa mère, et son éducation religieuse a é incomplète. Il a passé trois années dans toutes 1
dissipations et tous les désordres d'une jeunesse inactive, et cette époque d'égarements a enveloppé son âme de nuages qui ^n'ont jamais été complètement dissipés.
iLidéal^qu'il a rêvé et poursuivi est vague, indéfini, insaisissable. Il aspire à quelque chose qui puisse remplir le vide de son âme ; mais il ignore que ce quelqu e chose n'a qu'iln nom, Dieu ! ^ Il tend à s'élever au-dessus de la térréV mais il s'adresse à un Inconnu, ignoto Deo I
11 me semble que M. Léon Gautier va trop loin en voulant placer l'auteur des Méditations au-dessus de Racine. Malgré toutes les taches que le paganisme a laissées dans la poésie du XVIIme siècle ,^ elle est mieux remplie que celle de Lamartine, qui manque certainement de virilité.
M. de Càmartine n'en est pas moins un grand poëte, un grand orateur et un grand romancier. Il a continué l'œuvre commencée par Chateaubriand, lajcéconçiliation de^'art avec le christianisme. Mais il avait mission et il aurait eu le pouvoir, peut-être, de ramener la France dans les sentiers de la foi catholique, et ce rôle n'a pas été rempli.
Hélas ! hélas I les disciples qu'il a formés ont été pour la plupart, je le crains, moins fidèles à l'Eglise qu'à Vénus et à la Liberté !