M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE
Il y a un peu plus de dix ans, je faisais mon Droit à rUniversité-Laval.
J'occupais au second étage du pensionnat une de ces jolies chambres qui n'ont qu'un défaut,celui d'être trop riches pour des jeunes gens généralement pauvres, qui, au sortir de là, se trouvant souvent aux prises avec la misère.
J'avais pour voisin de chambre un jeune homme plein de talent et d'avenir qui, lui aussi, n'avait qu'un défaut, celui de préférer Lamartine àJRothier, ej Oc tav e Créma zie à son frère JàcquéS;" Les hommes positifs, qui ne regardent pas sans mépris les favoris des muses, trouveront que c'était là un grand défaut,
214 CATJSRBTKS
ei ;#eTii-^{re un vice. Mai? pour ma parL je i\ d'îjrjtarjt pjrjw volontiers que je Je partageais ie ne '^yjijhhni^ jja»^ i 'admiration de ncfilok jui!/jFj*îj J'enthouMaHûe. et Je Ùrqpecaide CariOam me ber/ii^Jait être a lui seui un pJuâ iiean tm^defiloire que *.out je /razie den action* de M. Bonjea^i.
Nou»; hy'iouh dont les rn émes aroûts et la mêmes jby;/jp^thJe«. et J'on f:orn prendra dès iDr&.i}De noiB &i- >ioni!^ !>on voii^in<fi.'e. IJ y a tei article du. règlemait unjv*;rwU«ire qui en a bien ^outfert, et je eonfease aujourd'hui que nou- J 'avons transgressé sonrenL Mais que ';eu» qui ont fréquenté ITniTersité-LaTal, et qui htjiiX >,ani> [>éché y>ub ce rapport, nous jettent les preni'it'n*i> pierre*.
Oue de v^irées nous avons passées ensemble à nous t'.xU^\*:r devant une strophe de Lamartine, de Yictor Hu;/o ou de Turquety î Que de conlidences intimes nou-i avons échanj^ées ! Que de châteaux maintenant écroulé» nous avons alors bâtis dans cette malheureu'-i^î fyr>p'i^nf', depuis écroulée elle-même.
Ce temps de» n'ives a passé vite, et un jonr nous
nou« v^mnies jet^^s dans cette locomotiTe qœ Ton
appelle la vie réelUt : il prit une direction, j'en pris
une autre, et nous nous perdîmes de Tue. Hélas ! les
amitiés pas plus que les amours, ne sont étemelles v-
les séparation», les intérêts, les opinions, l a politi que,
et mille autres causes viennent tour à tour les briser,
et la chaîne de la vie ne se tisse pas autrement qu'avec
fils rompus.
ce moment, je renonçai au culte dgsmuses qui
laient pas m'apporter à diner, et je fis ma cour
DU MMAirCHE. 215
lis, qui, toute païeane qu'elle soit, ne se montra pas insensible à mes hommages. Un soir que je me rongeais l es ojjglgs en libellant une exception péremptoire en droit perpétuelle, la malle m'apporta, avec les amitiés de mon ami, un joli petit volume à& poésies qu'il Tenait de publier. Je fus charmé de voir qu'il n'avait pas abandonné comme moi ce pays des nuages que nous avions ensemble parcouru ; et pourtant, je le plai^is en pensant que la clientèle lui laissait assez de loisirs, pour lui permettre de les versifier et de les mettre en volume.
Le chemin des nuages que l'on s'imagine volontiers être le plus beau du monde, est généralement difficile à suivre ; ce sol est le plus mouvant qu'il soit possible dc'voir, et le voyageur qui s'y égare y fait souvent des faux pas et des chutes désastreuses. Aussi, peu de temps après la publication de '' Mes Loisirs," j'appris que mon ami avait pris la route des Etats-Unis. J'en ^Bjîjagf^rêment affligé, et je me dis : voilà encore une étoile qui file.
Ëetle'Iois^Ja distance qui nous séparait était immense, et je croyais qu'il m'avait oublié depuis longtemps, lorsqu'il y a quelques semaines, il se rappela à mon souvenir en m'adressant de son " Exile's Hermitage ** unê^oésie de longue baleine qui a pour titre **• La voix dun exilé, "
Quelques strophes de cette brochure, celles où je l'ai reconnu, m'ont charmé et attendri. D'autres, celles où sa voix a vociféré au lieu de chanter, m'ont profondément affligé. C'est alors que j'ai conçu l'idée de Ëûre l'appréciation des œuvres du poète, espérant que
cet écho d'un temps meilleur ranimerait dans son cœur des souvenirs éteints, et y ferait renaître certaines plantes salutaires qui menacent d'y mourir.
L'affection et l'intérêt que j'ai toujours eus pour mon ami sont donc les seuls motifs qui me font prendre lâ plume, et je veux" pouvoir dire de l'étude que j'entreprends ce que Nettement disait de l'un de ses ouvrages : " rester justê~énvers le talent, quelle que soit ** l'école au service de laquelle il est enrôlé et ne point ^* amnistier cependant les idées fausses ou dangereu- ** ses à cause du talent déployé pour les exposer et les ** défendre, chercher avant tout la vérité, la dire sans '* faiblesse parce qu'elle est utile, sans amertume ipar- '* ce que c'est le moyen de la faire accepter, demander '^ à l'étude du passé des enseignements pour tout le '* monde et non des récriminations : telle a été la pré- ** occupation constante de l'auteur de cet ouvrage. '*
Mes Loisirs.
Le titre de cet ouvrage n'est pas neuf. — Bn.|^^ madame la baronne de Montaran publiait deux volumes qu'elle intitulait aussi ** M es Lpisin x*. '* Mais la publication d'un tel recueil de poésies dans notre pays était quelque chose de nouveau, et comme disait l'auteur, c'était un pas de plus pour notre littérature. Ce n'était pas précisément un livre, puisqu'il n'exprimait
pas une idée, ainsi que l'auteur le déclare lui-même dans une préface qui a le triple mérite d'être courte, modeste et spirituelle. C'était un volume joli à voir, agréable à lire, et qui résonnait harmonieusement aux oreilles du lecteur comme une symphonie de Beethoven. •
Cette publication néanmoins ne fut pas plus heureuse que bien d'autres, et ne réussit pas à faire sortir le public canadien de son indifiFérence en matière littéraire.'Oûérqu'es journaux en causèrent un peu, et ce fut tout. Le libraire n'écoula pas, que je sache, un grand nombre d'exemplaires^ et l'ouvrage n'aura probablénreiitjatnaîs saf^ëconde^dition^ Disons-le, il n'était pas^ de TiatureTr crëêr une grande sensation ; mais il méritait plus d'attention de la part du public, et ne fût-ce qu'à titre d'encouragement, tous les lecteurs canadiens auraient dû se hâter de placer ce petit volume sur leurs rayons. Dès les premières strophes ils auraient reconnu dans son auteur un vrai poète, et le patriotisme leur eût fait un devoir de protéger cette I jeune muse, et d'en favoriser le développement.
Malheureusement, il n'en fut pas ainsi, et l'auteur, froissé de l'accueil indifiTérent fait à son œuvre^manqua de. cou rage et d'énergie. En présence de FaHversilé, ce creuset où le poëte doit grandir, il se montra fa^e et il abandonna sa patrie. C'est la grande taute d e sa vie, ef nous verrons plus loin la funeste mfluence qu'elle a exercée sur son talent.
Une critique minutieuse de ** Mes Loisirs " serait une étude pénible, longue et sans intérêt. D'ailleurs, je ne suis pas de ceux qui s'imaginent que la poésie
SIS GAUSBBIES
puisse être soumise au froid travail du scalpel ; et si, d'une part, il est bon que l'imagination du poète soit bien réglée, d'autre part il faut bien se garder de lui couper Jes ailes. Je ne jugerai donc, à proprement parler, que l'ensemble de l'œuvre, et non les strophes qui la composent.
deux qui chercheraient dans ** Mes Loisirs *' uù enseignement quelconque, ou la démonstration d'une grande idée, ne seraient pas satisfaits^ et n'arriveraient pas à la fin du volume. Ce sont.desjgoési6SL.^ûs suite, sans.liea.jaaturel, jaillies spontanément et sans effort de l'imagination du poète dans les diverses circonstances où il s'est trouvé placé. Ce sont des descriptions où le poète se fait peintre, et prodigue ses couleurs avec une richesse merveilleuse ; des narrations où le conteur n'intéresse pas toujours, malgré son inépuisable fécondité : des confidences qui n'ont que l'apparence de l'intimité, et qui laissent totalement dans l'ombré tous ces mystérieux replis du cœur humain que les poètes ont mission d'éclairer.
Ce sont des odes au vol parfois majestueux, quelquefois sublime, le plus souvent plein de g[râce et d'harmonie, où les grandes images remglacent les idées absentes, et où l'on s'aperçoit que la rime a souvent précédé la pensée. Ce sont des chansons, des romances dans le genre tout-à-fait moderne, c'est-àdire dont la musique peut éire belle, mais dont la poésie, sauf quelques rares exceptions, n'a pas d'autre qualité qu'une certaine plénitude sonore qui remplit toujours l'oreille mais qui n'atteint pas jusgu^ucœur.
DU DniANCHB. 8f9
li'éïprcssion est toujours riche, le vers est presque toujours beau, la période est bien arrondie, et enchâssée dans une ponctuation soignée. C'est joli, c'est brillant, c'est mélodieux ; mais le lecteur, tout en se laissant bercer par cette harmonie,
S'étonne du plaisir qu'il prend à ne rien voir !
Le géniêjpûâUaue s'y révèle à chaque page ; mais
ce génie n'est pas jnûr, et n'a pas été suffisamment
V ncyrri. L'auteur a cru qu'il était suffisant d'être né
\goëte ; il s'^sLtrompé. Il lui fallait étudier avant de
produire, amasser des richesses avant d'être prodigue.
L'intelligence humaine, si belle qu'elle soit, a toujours besoin de culture ; c'est un terroir plus ou moins fertile, mais encore faut-il y déposer une semence, si l'on veut qu'il produise de bons fruits. Autrement, une végétation parfois luxuriante, mais inutile ou dangeurense, s'y développe librement et en épuise la sève. Ce qui manque donc à l'auteur de ** Mes Loisirs,'* c'est la maturité, et l'on peut appliquer à son œuvre ce vieil axiome de droit, *' la forme emporte le fond."
Mais hâtons-nous de le dire, à côté de ces faiblesses il y a des tours de force étonnants et des pages admirables. Le poëte s'élève et se soutient quelquefois à une grande hauteur, et les chants qui s'échappent alors de sa lyre sont d'une rare beauté.
Je m'accorde le plaisir de citer quelques strophes où la magnificence de l'image ne le cède en rien à la richesse de l'expression.
Voici comment le poëte débute dans son Hommage
au Chevalier Falardeau^ à Toccasion de son retour passager au Canada :
Quand Taigle, fatigué de planer dans la nue, A compté les soleils dans son vol triomphant, Il revient se poser sur la montagne nue Qui tressaille d'orgueil en voyant son enfant.
Peintre, tu nous reviens comme en sa course immense. L'aigle qui disparait dans son sublime essor^ Puis retourne un instant au lieu de sa naissance^ Pour s'élancer au ciel et disparaître encor.
Arrivé tout à coup des sphères immortelles Où, sans craindre leur feu, tes pieds se sont posés. Tu resplendis encore, et l'on voit sur tes ailes, La poudre des soleils que ton vol a rasés.
Plus loin, dans une pièce publiée le premier de Tau J861, le poëte s'écrie en parlant de la Réyolution :
On les a vus les fils de ce siècle paijure, La bouche vomissant le blasphème et l'injure. S'attaquer à la main qui voulait les bénir ; On les a vus portant une main sacrilège
Sur ce que Dieu même protège.
Et qui disaient au Christ : Ton règne va finir !
Une autre poésie, d'un lyrique acheyé, intitulée ** Alléluia, *' avec cet épigraphe : " Besurrexit sicut diocit, *' commence ainsi :
Satan vient de s'enfuir au fond des noirs abtmes ; L'immense sacrifice est enfin achevé :
Le monde a consommé le plus grand de ses crimes. . . Et le monde est sauvé !
Il faudrait reproduire bien d'autres passages pour donner une idée complète des beautés littéraires ré* pandues ça et làMans mes *' Mes loisirs" Que le lecteur parcoure lui-même ce petit volume, et je suis convaincu qu'il relira plusieurs fois avec plaisir, outre les travaux que je viens d'indiquer, V Envoi, VIroguoise, la Charité, le Héros de 1760, et quelques autres.
Dans toutes ces poésies le style est gracieux, coloré, facile et quelquefois cbâtié. Il n'a pas toujours la fnrce et Teléva tion qu'on lui souhaiterait ; mais il a de l'éclat et^dejlélégance. C'est un ruisseau qui gazouille^harmonieusement sur un lit de fleurs, et qui, par intervalles, devient torrent et fait des bonds magnifiques.
Dans la dernière partie du volume le poëte a voulu chanter ses amours. A-t-il bien réussi ? — Je ne le crois pas. Ses vers ne sont que jolis ; ils ne sont pas touchan ts. Ils flattent l'oreille, mais ils ne vont pas au cœur. L'amour vrai a moins de paroles et plus de sentimjgot^ moins de larmes dans la voix et plus dans lês^ux.\
En résumé, voici mon opinion sur ** Mes Loisirs : **
L'auteur s'est trop hâté de produire. Il a fait preuve d'un beau talent; mais il n'a pas fait un beau livré. Il AJaiL beaucoup de beaux vers, mais peu de v raie poé sie, beaucoup de musique mais peu d'éloque^ce, éï lorsque j'arrive à la fin du volume, je m'aperçois que l'harmonie est monotone, et que ni mon esprit ni mon coeur ne sont pleinement satisfaits.
GAUSBBIES
La Voix dun Exilé,
Il y a dans ** Mes Loisirs *' une poésie touchante, ayant pour titre : " A mon frère Edmond, " Le poète raconte que leur mère eh mouranFTes fit approcher de son lit de douleur, et leur dit :
*' Voulez-vous que ma voix maternelle
'* Vous enseigne en mourant le secret d'être heureux, ** Soyez toujours unis et marchez deux à deux ! "
Nous lui promîmes tout
Eh bien ! soyons unis ! et la main dans la main, Aidons-nous, et trompons les ennuis du chemin !
J'ai été frappé de ces beaux sentiments quand j'ai pensé aux chemins si différents que ces deux frères ont suivis ! L'un a abandonné son pays, et il en diffame maintenant les autorités et les institutions. L'autre {a préféré faire honneur à sa Religion et à sa patrie, et il s'est noblement enrôlé sous les drapeaux du Saint-Père.
Qu'est donc devenu ce serment du poëte de marcher avec son frère la main dans la main ? — ^Hélas ! la distance qui les sépare maintenant est immense. Lorsqu'il y a près d'une année l'élite de la jeunesse canadienne s'est levée comme un seul homme, et a demandé des armes pour aller défendre la religion outragée, ah ! c'était alors que les deux frères auraient dû marcher unis^ et la main dans la main I C'était le moment pour mon ami d'ajouter à l'auréole du poète
Il est sous le soleil une terre bénie Où fatigué, vaincu par la vague ou recueil, Le naufragé revoit des rives parfumées ; Où cœurs endoloris, nations opprimées Trouvent un fraternel accueil. (1)
Oh ! comme le poëte se fût senti inspiré en s'agenouillant au tombeau deb apôtres, et en voyant
Derrière le trône de Pierre Briller le front de Jéhova ! (2)
Quelles strophes harmonieuses et pleines de grandes pensées eussent alors jailli de sa lyre, et que, ** la voixdjin zou ave ^ ntifical " eût été supérieure à cette ^^ voxxïïvfa exilé*' que nous avons sous les yeux ! Le poëte ne Ta pas voulu : tant pis pour sa gloire^tant pis pour son âme I
Au lieu de cette grande et noble carrière qui s'ouvrait devant lui, M. Louis-Honoré Fréchette a préféré
(s.) La voix d'un exilé, page 4.
(8) Mes Loisirs^ page 22.
DU DIMANCHE. Sfi8
qui ceignait déjà son front, celle du bon citoyen et du ,^ bon chrétien I C'était l'heure de s'imposer un exil / mérito ire, et d'aller planter sa tente, non pas dans la Nouvelle Ausonie, comme il appelle la république Américaine, mais dans la vieille Ausonie, dans cette terre vraiment bénie que le sang dés martyrs a tant de fois ajïpsée. C'était ce sacrifice qu'il fallait imposer au poëte pour le grandir, à l'homme pour le sanctifier. La Ville-Eternelle eût dignement remplacé son " eodlés hermitage^*' et c'est de là qu'il aurait pu écrire avec vérité :
224 CAUSBRIBS
jouer le rôle que nous allons voir. Â Texemple de Victor Hugo dont il semble vouloir imiter les écarts, il a décoré son nom du titre HExjiléj et il a voulu comme son modèle infliger des châtiments.
Il a donc pris sa lyre, et comme le titre ** Châtiments " avait été adopté par son maître, il a chanté ** La voix d'un exilé. "
Cette longue diatribe forme une petite brochure in-8o de dix-huit pages et se divise en deux parties intitulées première et seconde année. Du reste, ces deux parties se ressemblent, et par la forme et par l'idée ; disons mieux, lu seconde est à peu près la répétition de la première. Dans Tune comme dan<^ l'autre, le poëte a voulu donner la férule au ^ouv^ypteipent canadien, et toutes deux pourraient se résumer dans cette seule phrase : ** mon pays est beau, et j'aime- ** rais bien à y vivre ; mais il est gouverné par une ** bande de brigands et ça me fâche. " Il a fallu cinq cents vers pour exprimer cette idée I
Voici comment le poëte débute :
terre des aïeux ! ô sol de la patrie!
Toi que mon cœur aimait avec idolâtrie, Me faudra-t-il mourir sans pouvoir te venger î Hélas l'^oui, pour l'exil je pars, l'àme soiâTrante, £t^ giaour errant, je vais planter ma tente Sous le soleil de l'étranger.
Sauf la qualification de giaour errant que le poëte y ajoute à son titre d'exilé, et qui ne lui convient pas du tout, cette strophe est belle. Cependant le début de la seconde partie est encore plus beau. Les stro-
phes qui suivent sont dignes de Lamartine, et rappellent les Harmonies Poétiques et Religieuses :
Quand le vent est muet, quand la nuit est sereine, Sur les bords du grand lac mon pas distrait m'entraîne. Car j'aime le désert, l'air et la liberté.
Là, penseur attardé, le front noyé dans l'ombre, Et le regard perdu sur les vagues sans nombre, J'interroge l'immensité.
Loin, là-bas, par delà ce nuage qui passe.
Par delà l'horizon, que cherche dans l'espace Mon œil que si souvent les larmes ont terni ! Ah ! c'est qu'il est un lieu dont le nom vous enflamme. Et dont le souvenir est mieux gravé dans l'âme Que dans le bronze et le granit .
Ce lieu, c'est le berceau, c'est la rive chérie, Montagne, plage aride, ou campagne fleurie.
Coin de terre où, chétif, l'homme a reçu le jour ; Qu'on l'appelle Pologne, Irlande ou Sibérie, Sables, glace, ou pampas, c'est toujours la Patrie, Et ce nom-là veut dire Amour !
Je t'aime, nom sacré, sublime symphonie
Dont la mélancolique et suave harmonie
M'apporte en souvenir tant d'espoir envolé ;
Toi qui fais les grands cœurs, au jour des grandes crises ;
Toi qui chantes partout, sur les flots, dans les brises,
Toi qui fais pleurer l'exilé !
Oui, je t'aime ! et pourtant, sur ma lyre attendrie. Quand je veux te chanter, beau nom de ma patrie. L'amertume totyours attriste mon refrain ; Les paroles d'amour se glacent dans ma bouche. Et puis je ne sens plus sous mon ongle farouche, Frémir que des cordes d'airain.
226 GÀUSERIBS
ruisseaux gazouillants, ô brises parfumées, Accords éoliens vibrant dans les ramées, Soupirs mélodieux, sons suaves et doux, Trémolos qui montez des frais nids de fauvettes. Voluptueux accents qui bercez les poëtes, Chants et murmures, taisez-vous !
Vous me charmiez jadis : cette époque est passée ;
Vos douceurs ne vont plus à mon àme froissée ;
Mon vieux luth s'est brisé sous mon doigt trop hardi ;
C'est là le genre qui convient au talent de M. Fréchette, et chaque fois qu'il a touché cette corde de sa lyre, elle a rendu les sons les plus touchants et les plus harmonieux.
Malheureusement ces beaux vers ne sont pas le fond de la pièce ; ils n'en sont que le prélude ; et tout à coup, presque sans transition, la rage du poète fait explosion comme une liqueur qui fermente ; le sang lui monte à la tête, et l'écume à la bouche :
Vengeur, j'ai sous mes yeux un immortel exemple : J'ai vu l'homme de Paix sur les dalles du temple. Terrible et le fouet à la main.
A moi ce fouet sacré, ce fouet de la vengeance ! Arrière, scélérats ! arrière, ignoble engeance ! Brigands de bas étage et fourbes de haut rang ! Point de grâce pour vous ; fuirez-vous jusqu'au pôle ? Je vous appliquerai le fer rouge à l'épaule Et je vous mordrai jusqu'au sang !
Je ne voudrais pas irriter mon ami, mais dans Fintérêt de la vérité je suis forcé de dire que le poëte s'est étrangement ^trompé, s'il a cru iew diuis ses
mains ce fouet sacré dont le Christ s'est servi pour chasser les vendeurs du temple. Le fouet du Sauveur était tout autre, et il en usait tout autrement. Le vôtre, ô poëte, n'est qu'un fouet de charretier, et, ma foi I vous en usez dignement I — Citons plutôt :
Pour grossir dignemeat leurs cohortes impies, Ils ont tout convoqué, requins, vautours, harpies, Va-nu-pieds de l'honneur, héros de guet-apens, Hardis coquins, obscurs filou^, puissants corsaires, Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires, Bandits, voyous et sacripants !
Quand on est poëte et gentilhomme, il y a des expressions dont la crudité doit révolter, et qui doivent être laissées aux?poissardes. Quelle que soit la haine qui déborde du cœur, il y a des injures, des invectives qui appartiennent au bourbier, et qui ne doivent pas sortir de la bouche de l'homme bien élevé. Je re. grette que^^laion ami; n'ait pas tenu compte de ces principes élémenïaires de bonne éducation.
En vérité, comment veut-il que l'on admire des vers comme ceux que je viens de citer, et les suivants :
On voit, dans le repaire où tout cela pullule. Le ban, l'arrière-ban de toute la crapule ; Ils ont pour les trouver feuilleté les écrous, Vidé les lupanars, sondé chaque tanière.
Bouleversé l'ordure, interrogé l'ornière, Et plongé daDs tous les égouts.
Ces pieuvres, ces chacals, ces vampires livides. Ces paons très devant qui pâlirait Barabas :
peuple ,
On te hue, on te berne, on te pique, on te mord ! -
Ce dernier vers est absolument ridicule.
Une fois lancé dans cette voie, le poète ne s'arrête plus. Il enfourche hardiment Pégase, et fouette cocher. Or, je l'ai suffisamment démontré ; pour mon ami, Pégase n'est pas rétif, mais il est indompté ; et sous les coups de ce fouet non sacré que son cavalier manie si bien,la noble bête fait la course la plus échevelée qui se puisse voir.
Elle bondit, elle se cabre, elle prend le mors aux dents, et distribue des ruades à tous ceux qu'elle rencontre sur son chemin, au clergé, à Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur, à Sir George-Etienne Cartier, à M. Chauveau, aux autres ministres, à toutes nos gloires nationales. Et le cavalier, tout fier de sa monture, s'appelle modestement :
Le sombre avaiit-CDureur du grand jour qui se lève !
Sa lyre devient une petite caisse qui fait un bruit assourdissant, mais qui sonne creux. Ce sont des clameurs furieuses, des cris discordants, des éclats de cymbales, des bruits de grelots fêlés et du boum-boum. Il y a encore de la cadence, des rimes riches et de beaux vers ; mais le ton est déclamateur, faux et cassant. Sous prétexte de montrer de la vigueur, le poëte casse les vitrés, et pour prouver qu'il a la voix forte, il s'égosille.
Enfin, après avoir épuisé le vocabulaire démocratique, après avoir parlé de rois ventrus^ de tyrans, de traîtres^ de peuples vendus, de ministres corrupteurs et corrompue, de progrès, etc., le poëte se pose modestement en prophète, et jetant un regard sur l'avenir, il s'écrie :
La Liberté paraît, sublime, grandiose.
Paix ! victoire î hosaniia ! son pied d'airain se pose Sur un cadavre terrassé !
Là, nous voilà bien avancés ! Et comme le monde ira bien quand la Liberté prendra cette pose g i^andiose / Ce qui est certain c'est qu'elle devra se bien tenir avec cette cheville au pied.
Quoiqu'il en soit, il faut laisser au poëte sa consolation, j'allais dire son fétiche ; et il ne faut pas le blâmer d'avoir terminé les deux parties de sa pièce de la môme manière, par une apparition soudaine de la déesse Liberté, devant laquelle il plie le genou.
Au reste, ce pied d'airain de la liberté, posé sur un cadavre, fait une belle image et exprime une idée vraie. La liberté démocratique n'a qu'un pied d'airain, et c'est toujours sur des cadavres qu'elle le pose. C'est cette liberté que M. Fréchette veut introduire dans notre pays : merci, poëte, nous préférons la liberté religieuse posant ses pieds d'or sur le frontispice de nos temples.
Ma tâche n'est pas finie.
Je l'ai dit en commençant, l'intérêt que je porte à
M. Louis-Honoré Fréchette a été le motif déterminant
de ce travail et je ne voudrais pas l'avoir critiqué sans
utilité pour lui-môme. Avant de lui dire adieu, je
veux donc lui adresser quelques conseils.
Je me suis senti profondément ému en lisant les strophes mélancoliques que le poëte consacre au souvenir de la patrie dans ** La voix d'un Exil^*, et, du fond de mon cœur, je lui ai répété ces vers de Lamartine au Comte Xavier de Maistre .•
sensible exilé ! tu les as retrouvées Ces images de loin, toujours, toujours rêvées, Et ces débris vivants de tes jours de bonheur ! Tes yeux ont contemplé tes montagnes si chères, Et ton berceau champêtre, et le toit de tes pères ; Et des flots de tristesse ont monté dans ton cœar !
Oui, mon ami, je comprends les tristess§g.ji^^Xexil, et je vous plains. Mais cet exil Q$t yqjgntaire, et vous pouvez le faire cesser : pourquoi ne le £siite&-vous pas ? Qui vous retient sur cette terre ennemie de vos compatriotes, parmi cette foule entièrement absorbée par les intérêts matériels ? Espérez-vous y trouver un écho plus sympathique aux accents de votre lyre ? — Détrompez-vous, la nation que vous semblez affectionner est livrée à un autre commerce que celui des muses.
Revenez donc sur les bords de ce grand fleuve que vous avez chante, et vous y trouverez encore des carrières honorables ouvertes devant vous. Peut-être vous faudra-t-il attendre un peu, et montrer plus de courage et de persévérance qu'autrefois ; mais vous devez Tavoir appris maintenant : savoijr..allôfidreson heure, voilà ce qui fait Thomme grand.
Vous avez osé vous comparer à V Homme de Paix : vous deviez simplement le prendre pour modèle, et nul plus que lui, vous le savez, n'a été patient et n'a
\ / DU DIKAlNGHE. SSH
sa attendre son heure. V^tre. ami et votre émule, M. P ^ j^^phi^e jLema y. a lutté courageusement contre TadvQçsité, et son pays Ta récompensé. De même, votre patrie se souviendrait de vous si vous reveniez lui comacr gr votre jeunesse et vos talents.
Sacbez-le bien, d'ailleurs, le milieu que vous habitez est malsa in ; Tair que vous respirez est vicié, et votre beau talent en a déjà beaucoup souffert. Tos chants ont perdu leur candeur et leur pureté, et je n'y retrouve plus, hélas I ces principes religieux, et ce respect de rautorité qm faisaient l'ornement de vos prefnners essais.
Jeiisdans '* Af^s Zotsw**'' cette belle strophe que VOUS' n'écririez plus :
Pauvre siècle qu'on nomme un siècle de lumière. Où l'on voit aux palais comme sous la chaumière, Fermenter le désordre et le mépris des lois ! Où des bandits sortis des tripots et des bouges, Hurlatit sous leurs longs drapeaux rouges, Jettent l'éclaboussure à la face des rois !
Aujourd'hui, vous appelez les rois ventrus^ et vous donnez au scandale et au crime,
" Le sanctuaire pour décor. "
Gomme le grand poète fourvoyé que vous avez pris pour patron, vous étiez, à votre début, religieux et
raliste^^ et comme lui vous glissez maintenant sur la pente de J'irrélig ioQ et de la démagogie. Ah ! mon ami, vous vous êtes séparé de vos concitoyens, je vous en conjure, ne vous séparez pas de leurs croyances^religieuses ; vous vous êtes exilé de la patrie : ne vous exilez pas de l'Eglise notre mère.
Du DIMANCHE. 233
J!jOreille et croit entendre un concert de promesses. C'est une sirène qui- devine ses instincts, qui charme ses désirs, et qui Tendort sur la pente des abîmes !
Hélas ! une fois endormi par cette enchanteresse, il semble être sous Tempire d'une espèce de magnétisme et les fortes secousses de la réalité ne le. réveillent plus. Toutes ses espérances, toutes ses illusions les
"plus chères s'évanouissent les unes après les autres, et son rêve n'est pas même interrompu ! Gomme le nautonnier qu'un mirage trompeur a séduit, il voit toujours surgir au loin quelque rive fleurie, quelque rade embaumée dont les bras s'arrondissent pour recevoir la nacelle qui porte sa fortune ! Etrange illusion, que l'infortune elle-même ne dissipe pas toujours ! Etrange sommeil qui devient léthargie !
Gomme un trop grand nombre de jeunes gens, M. Fréchette n'a pas su résister aux charmes de la âéesm
J^ihexi ét et il a trop fréquenté ses autels. G'est pour la suiyre j}uil a abandonné sa patrie, et c'est pour la servir qu'il s'impose encore un exil volontaire. Hélas ! la belle déesse ne paraît pas être suflisamment reconnaissante et l'Eden qu'elle avait promis à son serviteur semble un peu tarder à s'ouvrir. Le poëte s'en afflige, et chacune des trois parties de la ** Yoix d'un Exilé " commence de la même manière : par une plainte éloquente. Je cite les premières strophes de la dernière partie :
Le soleil, ce matin, s'est levé dans la brume. Gomme les flancs noircis d'un cratère qui fume ; Par uu épais brouillard le ciel était voilé.
Pas im seul coin d'azur à l'horizon sans borne. . . . Hélas ! il est souvent ainsi lugubre et morne Le firmament de l'exilé î
Tout est brurneiix aussi dans mon âme affaissée ; La tristesse me navre, et ma sombre pensée Promène ça et là son vol extravagant, Comme ces lourds oiseaux qu'on voit, dans la tourmente, Voltiger de la dune à la vague écumante, Et tournoyer dans l'ouragan.
Un long panorama devant moi se déroule ; Tous mes vieux souvenirs se réveillent en foule, Et passent sous mes yeux en groupes épl(vés. ... Ah ! comment voulez-vous que je vous reconnaisse, Chastes illusions de mes jours de jeunesse, De ces jours que j'ai tant pleures ?
Sous ces voiles de deuil pourquoi donc m'apparaitre, Mes beaux roves perdus, vous que je croyais être Sous la poudre du temps pour toujours enfouis ? Et vous, premiers accents de l'àrae qui s'éveille, Pourquoi revieiment-ils vibrer dans mon oreille Vos longs échos évanouis ?
printemps de la vie, o premières années.
Heures d'enfance, ô vous que Dieu nous a données Pour que chacun de nous eût sa part de bonheur ; Fantômes du passé, saintes mais tristes ombres, Hélas ! venez-vous donc hanter mes rêves sombres Pour ajouter à ma douleur ?
Plusieurs fois j'ai relu ces vers, jamais sans attendrissement. Ils versent dans Tâme une douce mélancolie et remettent sous les yeux les plus chères images du passé. Il semble qu'une larme a tombé sur chacune de ces strophes, et qu'elles ont jailli du cœur comme les pleurs jaillissent des yeux. C'est ici que je reconnais le vrai poëte et c'est ainsi que je l'aime et l'admire. C'est simple et c'est noble, c'est touchant et c'est grand, c'est triste mais c'est résigné !
Pour la gloire du poëte, je voudrais qu'il écrivît toujours ainsi, et qu'il laissât à Victor Hugo le style
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irrité qu'il lui emprunte. Mais, sans tenir compte de cet avis que je lui ai donné déjà, M. Fréchette, après les vers magnifiques que je viens de citer, reprend le style des Châtiments, Gomme dans les premières parties de la ** Voix d'un Exilé " le poète s'indigne et s'enflamme, et dans un style échevelé, il j4éy.er-se 4*injare et,Ja mépris sur notre peuple et sur sesxh^fe,. A ses yeux, nos* ÏÏommëS politiques les plus remarquables sont des brigands, et le peuple canadien est un pauvre^imlbecîle.qui . se laisse traîner dans la fange. Quant à lui, il est le vengeur farouche suscité., par Dieu pour flageller les coupables, et si vous voulez savoir comment"!! s'en acquitte, lisez :
Moi, j'ai rempli ma tâche et ma main s'est lassée
Presque seul contre tous, la manche retroussée, J'ai cravaché ces gueux de notre honte épris ; Et, bousculant du pied cette meute hurlante.
J'ai, farouche vengeur, à leur face insolente
Craché les flots de mon mépris !
Infructueux efforts, châtiments inutiles !
Sur leurs fronts aplatis comme ceux des reptiles, Mon bras a buriné le nom de leur forfait ; Je les ai secoués comme l'onde une épave ; Et j'ai, tout ruisselant des éclats de leur bave.
Cloué ces monstres au gibet !
Libre à vous, ô poète, d'user au service d'une nation ennemie vos facultés et votre vie ; mais, de grâce, épargnez-nous au moins vos injures et vos sarcasmes. Laissez ce peuple que vous calomniez poursuivre sa marche vers l'avenir, et si vous voyez qu'il chancelle, venez lui offrir votre bras. Extirpez de votre cœur ce ferment de haine que l'orgueil alimente, et allumez-y la sainte flamme de l'amour, qui est la grande puis-
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sance et la grande vitalité de l'art, dit le Père Félix. '' L'amour, ajoute l'orateur, fait sur les œuvres de l'artiste quelque chose d'analogue à ce qu'il fait sur le visage de l'homme qui aime ; il y fait fleurir la beauté. La haine enlaidit, l'égoïsme défigure ; Tamour embellit et transfigure. "
Rien n'est plus vrai, et les vers qu'on vient de lire sont une illustration de cette doctrine. Les premiers sont beaux, ils respirent l'amour ; les derniers sont détestables, ils expriment la haine.
Aimez donc, vous tous qui voulez être artistes. Aimez l'Eglise et la Patrie, et de même que la beauté produit l'amour, ainsi votre amour produira la beauté !