LA VIEILLE CHANSON
A l'ombre du bois solitaire Le soir avait surpris mes pas ; Le rossignol allait se taire. . . .
Rêveur, ému, je ne l'entendais pas :
J'écoutais un cbant dans la plaine, Un virelai du temps passé.
Sa voix s'élevait douce et pleine, Au gré du refrain cadencé.
Quand je passe par les prairies, Le soir au temps de la moisson, Je mêle dans mes rêveries La jeune fille et sa vieille chanson.
C'était un récit légendaire, Mais d'un rhytfame plus animé ; Les notes passaient la rivière Et s'épuraient dans le ciel embaumé.
11 nous racontait la souffrance D'un noble et vaillant chevalier Regrettant son pays de France Dans sa plainte de prisonnier.
Quand je passe par les prairies.
Le soir au temps de la moisson, Je mêle dans mes rêveries La jeune fille et sa vieille chanson.
Poésie antique et naïve.
Reflet des jours de nos aïeux.
Ne vous enfuyez pas craintive Devant notre art si fade et si pompeux !
Restez ! Si la mode s'amuse Aux froides douceurs d'aujourd'hui.
Vous avez seule, aimable muse.
Le secret d'en chasser l'ennui.
Quand je passe par les prairies, Le soir au temps de la moisson.
Je mêle dans mes rêveries La jeane ÛUe^etsa vieille ohaaison.
244 CAUSEHIES
Vous avez bercé notre enfance, Consolé nos premiers chagrins, Egayé notre adolescence :
Quels souvenirs valent ces vieux refrains?
Restez ! Il est à la veillée Mille voix pour vous répéter !
Le poëte sous la feuillée Aime tant à vous écouter !
Quand je passe par les prairies, Le soir au temps de la moisson.
Je mêle dans mes rêveries La jeune fille et sa vieille chanson.
Parfois ce style naïf s'élève et devient pompeux ; c'est ainsi qu'en parlant des fils du Si-Laurent que le yankéisme a séduits, le poëte laisse échapper ces nobles accents :
'* De la postérité la justice implacable Jugera sans merci les enfants égarés, Et, posant froidement sa marque ineffaçable.
Ecrira sur leur tombe: ** Ils sont dégénérés ! " La voix de la raison, la sainte voix des prêtres, Pour sauver leur honneur s'élèvent vainement : Malheur aux imprudents qui se donnent des maîtres ! Notre cœur méconnaît ces fils du St-Laurent.
Mais que dire? douleur, des hommes sacrilèges,
Dans leur trafic infâme à demi protégés,
Qui tendent parmi nous de misérables pièges ?
Anathème, anathème à ces bourreaux gagés !
Le sang qu'ils ont vendu c'est le sang de leurs frères !
Les verrons-nous toujours d'un œil indifférent
Porter la fTétrissure en hideux caractères
Et souiller de leurs pas les bords du St-Laurent !
vous que le destin ramène sur vos plages, Rendez grâces à Dieu qui vous les fait revoir, Et d'exemple instruisez le peuple des villages Pour maintenir ses pas au chemin du devoir !
Dû DIMANCHE. ^IS
l)ites-lui qu'il s'attache au sol de la Patrie, Que là sont ses exploits ! qu'il sera fort et grand S'il conserve pour lui ses bras, son industrie, S'il garde ses vertus au bord du St-Laurent.
Ailleurs, le poëte s'attendrit, et la stance revêt une teinte mélancolique et rêveuse. L*idi(lle fait place à rélégie et le ton devient plaintif et tendre :
Au fond d'un val sous les ombrages.
Un voyageur s'en va marchant.
Une voix perce les feuillages :
C'est un air du pays ! un doux et triste chant !
Cette Chanson de V Exilé est une poésie touchante, mais elle n'égale pas ce récit douloureux qui a pour titre : le Tombeau du Marin. Ce n'est pas seulement une plainte éloquente ; c'est un acte de foi, d'espérance et d'amour ! J'ai déjà multiplié les citations ; mais je ne puis me dispenser de citer encore quelques-unes de ces stances où le poëte, agenouillé sur le tombeau de ^on p ère, se ressouvient de ces jours de douleurs qui l'ont rendu fort çt courageux :
Plongé dans sa tristesse.
Le passé revenait poignant et douloureux, Tandis que son regard, tout rempli de tendresse, S'abaissait vers la terre en descendant des cieux.
Il se souvint qu'un soir au milieu de Décembre, Sa mère, entrant soudain, voila ses traits défaits Et dit à ses enfants qui jouaient dans la chambre. Que leur père parti ne reviendrait jamais.
Dans la triste maison où tomba la nouvelle, La foudre aurait produit moins de saisissement : L'infortune prenait dana sa serre cruelle > Trois êtres sans appui dans leur isolement.
Il se souvint de plus qu'en proie à la misère L'avenir se fermait devant lui sans retour.
Mais que devenant fort tout à coup pour sa mère, Il lui donna depuis son travail, son amour.
Le monde lui jeta sa triste indifférence Qui permet aux heureux d'oublier le malheur.
Faible et seul, il avait pour tout bien Tespérance. Son courage grandit au sein de la douleur.
Abandonné vingt ans de l'aveugle fortune, Il vécut résigné, lutta sans nul repos.
Dédaignant d'élever une plainte importune Ou d'accuser le sort par un amer propos. . . .
Il est un doux secret qui sèche bien des larmesj; C'est prier, travailler, se soumettre et bénir.
C'est le secret de M. Suite, et nous pourrions ajouter qu'il lui doit ce qu'il est devenu. Quel malheur, que M. L.-H. Fréchette n'ait pas connu ce secret-là !
Il y a dans les Laurentiennes bien d'autres jolies pages que nous aimerions à mentionner ; mais il faut savoir se borner. Au reste, le lecteur en jugera luimême, et saura admirer comme nous les échos harmonieux de cette poésie pastorale qui est le genre propre de M. Suite. Il voudra chanter ces ballades gracieuses et ces douces élégies qui remplissent le volume.
M. Joseph Tassé a dit que M, Suite semble peu porté à l'élégie. C'est vrai, si l'élégie est nécessairement l'expression de la douleur ; mais il me semble que le genre étégiaqué n'exclut pas l'expression des joies
doiiices et sereines, et des vagues rêveries de Tâme, et M. Suite excelle à versifier ces divers seatiments.
Ce qui jnanque à M. Suite — car, après avoir énuméré sejs qualités, il est utile d'indiquer ses défauts — £[egtJ!fiiiUuuisiasme. I/enthousiasmé est souvent un •danger, en ce qu'il peut égarer la raison ; mais l'alliance bien condilionaée de l'un et de J'autre crée la véritable poé^ej^rigue.
Aussi, à part quelques pièces bien réussies, les Laurentiennes n'appartiennent pas au^^jpire lyrique. Ce sont plutôt des poésies fugitives, appartenant quelques-unes au genre didactique, la plupart au genre pastoral et élégiaque.
Je pourrais dire que toutes sont agréables à lire > mais un petit nombre produisent une émotion soutenue. Il me semble donc désirable que M. Suite agrandisse son horizon poétique, livre davantage au so uffle J ][rique les voiles de ga belle- imî^nation, et donne à ses inspirations Tampleur qui leur manque.
Je me plais à parcourir ces pages pleines de sérénité où le poëte s'amuse à décrire ici les moissons jaunis- i santés, et là les bords fleuris d'une eau paisible ; mais *ji serais bien charmé de le voir gravir les hauteurs de la pe nsée, et puiser dans un lyrisme plus soutenu Jes images plus grandes et des peintures plus saisissantes. Il éviterait ainsi ces vers faibles et cette tournure prosaïque* que nous avons remarqués en quelques en3roits. En un mot, j'admire la grâce de son style, mais je voudrais la voir plus souvent alliée à la véhémence et à la grandeur.
Quoi qu'il en soit, les Laurentiennes sont un joli et bon livre, où l'auteur se montre à la fois bon citoyen et bon chrétien, et ce double caractère en assure le succès. C'est un éloge de la patrie et un hommage à la religion. Cette double physionomie devra lui mériter un accueil bienveillant, et ses lecteurs deviendront ses amis.