M. JOSEPH MARMETTE
François de Bienvtlle.
Le roman est très à la mode, et il y a un grand nombre de personnes qui ne lisent pas autre chose. Que dis-je ? Elles y font leur éducation. Ce n'est pas réducation que j'admire, et m'est avis que des études philosophiques et religieuses valent mieux. Mais je constate le fait qu'il faut bien accepter, et puisque le roman est le genre de composition que le lecteur préfère, il faut s'efforcer de le faire servir au bien.
Le roman a d'ailleurs ceci d'avantageux, qu'il n'est strictement soumis à aucune forme, à aucunes règles particulières, et qu'on peut lui faire dire à peu près
tout ce que Ton veut. Il prend tous les tons, il se plie à tous les styles, celui de Tépopée comme celui du drame, celui de Tépître comme celui de l'élégie, celui de la pastorale comme celui de la satire, celui du conte comme celui de Thistoire. Il décrit, il raconte, il chante, il pleure, il prie, il enseigne. C'esj[ son enseignement qu'il faut particulièrement surveiller, et qui sous des dehors honnêtes contient trop souvent des principes malsains, des doctrines pernicieuses et impies.
Hélas ! on sait les ravages que cette semence de mort a causés en France dans les intelligences et dans les âmes. On sait le mal irréparable qu'ont produit les coryphées du roman qui se nomment Balzac, Sue, Dumas, Sand et Soulié.
C'est ce genre diabolique qu'il ne faut. pas laisser introduire dans notre littérature ; et c'est le but des romans honnêtes de détourner le lecteur de ces œuvres malsaines.
Le bon roman peut être philosophique et religieux^ et je déclare sincèrement que c'est la forme que je préfère. Mais il peut aussi être hiitorique^ et sefrvir très-utilement les intérêts de la Religion et âe la Patrie.
Pourvu qu'il ne défigure pas l'histoire, et qii^ Texemple des romans d'Alexandre Dumas, il ne la transforme pas en argument contre le Christianisme, il peut devenir pour la jeunesse une source de connaissances et un enseignement des plus utiles. La mission du romem-Aistorigue est particulièrement de monirër le rôle de la Proyidenee dans,Ji!Histoire, de miieux
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graver dans la mémoire les événements humains, et d'enseigner aux peuples le chemin de la grandeur et de la vertu.
Ces principes posés, il nous semhle facile d'apprécier le roman que nous avons sous les yeux.
François de Bienville est un roman historique, et c'est un roman honnête. Ses enseignements auraient pu être plus explicites et plus complets. Mais il faut lui reconnaître ce double mérite : qu'il ne travestit pas l'Histoire, et qu'il ne relègue pas dans l'ombr© l'action Pmyidentielle. Telle est la portée morale du livre, et hous devons en féliciter l'auteur.
Le mérite littéraire de l'œuvre n'est guère plus contestable, et si elle n'est pas sans tache, elle se distingue néanmoins par les plus brillantes qualités. M. Marmette laisse entendre dans son Introduction qu'il a lu beaucoup de romans dans sa jeunesse. C'est peutêtre un des défauts de son livre de le laisser trop voir ; mais d'un autre côté, il est certain qu'il doit à cette lecture d'avoir si bien acquis toutes les qualités du genre.
Son plan est bien fait, l'intrigue bien conduite^ l'intérêt habilement ménagé, et le dénoûment se précipite d'une manière inattendue et saisissante.
Une analyse de ce récit ne vous déplaira pas, lecteurs.
Nous sommes en plein dix-septième siècle, à une des époques les plus glorieuses de notre histoire. L'Angleterre, qui convoite depuis longtemps la colonie française, a résolu de frapper un grand coup, et Sir William Phips remonte le Saint-Laurent avec une
flotte considérable. Le récit commence au moment où ses vaisseaux viennent de mouiller au pied même de nie d'Orléans.
Le célèbre comte de Frontenac, alors Gouverneur de la Nouvelle-France, arrive de Montréal avec le Major Provost et François LeMoyne de Bien ville, et pendant qu'ils soupent joyeusement au Château St- Louis, Tauteur nous fait des portraits en pied de son héros, François de Bienville, et du Gouverneur.
Le style en est vif, animé et revêt un costume martial et dégagé. Québec se transforme en camp militaire et le vieux Château du Fort tressaille aux bruits de guerre qui circulent.
Le portrait des personnes est suivi d'une description des lieux, et le vieux Québec de 1690 renaît de ses cendres. Il y a ici une étude archéologique des plus intéressantes, et qui a le rare mérite d'être vraie.
Après le souper, François de Bienville prend congé du Gouverneur, et se dirige vers la«j*ue Buade. Il y avait alors au commencement de cette rue une modeste maison en pierre située à l'endroit où se trouve aujourd'hui la librairie de MM. Br oussea u. François de Bienville y entra. Là vî^SîenT'Çonplus intime ami, le Lieutenant Louis d'Orsy, et sa fiancée, Marie-Louise d'Orsy, seuls enfants survivants de feu le Baron Raoul d'Orsy.
Le Baron et ses deux enfants avaient quitté la France, plusieurs années auparavant, pour se rendre en Canada. Mais ils avaient été capturés par un corsaire de Boston, et longtemps retenus prisonniers dans cette ville. Le Baron y était mort de douleur et
des suites de ses blessures reçues dans le combat contre le corsaire, et les deux orphelins, après bien des jours de deuil et de souffrance, avaient enfin payé leur rançon, grâce à une succession qui leur était échue d*outre-mer, et ils s'étaient rendus à Québec. Mais avant de quittter Boston, Marie-Louise avait eu le malheur de plaire à un officier Anglais, nommé John Harthing, qui avait demandé sa main, et la noble enfant avait répondu : *^ Jamais ! La fille des Barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont les compatriotes ont tué mon père ! "
Cette réponse, que les brillants ofiiciers britanniques ne craignent plus d'entendre des lèvres canadiennes, avait humilié profondément John Harthing, et il était sorti irrité, en jurant qu'il se vengerait.
L'heure de cette vengeance avait sonné.
John Harthing était à bord du vaisseau amiral de Sir William Phips, et il s'était attaché un sauvage nommé Dent-de-Loup, bien décidé à servir sa haine.
Dent-de-Loup avait autrefois été fait prisonnier à Québec, et il n'était sorti de prison qu'avec l'aide d'un aubergiste, portant le nom significatif de Jean Boisdon. Cet ivrogne était avare, et il thésaurisait. Dent-de-Loup avait su découvrir cet amour de l'or chez l'aubergiste, et en échange des pépites d'or qui lui servaient de pendants-d'oreiiles, il en avait obtenu une lime et un couteau pour opérer son évasion.
Dent-de-Loup avait conservé rancune aux Français
de sa détention, et il soupirait comme Harthing après
une vengeance commune. Jean Boisdon était le
complice sur lequel ils comptaient tous deux^ et dont le savaient pouvoir acheter la trahison.
Aussi^ quand la nuit vint, une pirogue se détacha du vaisseau amiral, et se dirigea vers la ville à la faveur des ténèbres. C'était Dent-de-Loup envoyé par Harthing en reconnaissance des lieux.
Pendant ce temps-là, François de Bienville causait agréablement avec Louis d'Orsy et sa sœur. La soirée avançait rapidement, et les deux fiancés se laissaient aller aux plus doux épanchements, lorsque Louise poussa tout à coup un cri perçant. Elle venait d'apercevoir collée à la fenêtre une figure hideuse qui la regardait avec des yeux ardents. François et Louis s'élancent dans la rue et voient une ombre qui s'enfuit dans la direction de Tévéché. En vain ils se mettent à sa poursuite : elle leur échappe et disparaît soudainement près d'une porte cochère.
Quelle était cette ombre ? Le lecteur a deviné que c'était Dent-de-Loup qui avait déjà découvert la demeure de ses victimes. Il s'était même assuré une intelligence dans la place, et, moyennant quelques pièces d'or adroitement glissées dans la main de Jean Boisdon, il s'en était fait un instrument et un complice.
A dater de cette terreur que Louise avait éprouvée, elle est tourmentée des plus sombres pressentiments. Une voix secrète l'avertit que ses jours de bonheur et d'amour s'achèvent.
Le lendemain la flotte anglaise était en vue de Québec. Un parlementaire,qui n'est autre que Harthing, est envoyé au Gouverneur de la part de Phips. Il
eatre dans la ville ^les yeux bandés, conduit par de Bienville et d'Orsy. Pour lui faire croire que la garnison est nombreuse et bien préparée à recevoir les Anglais, on fait partout sur son passage un bruit assourdissant ; partout il entend circuler des bataillons, traîner des pièces d'artillerie, galopper des cavaliers, et quand on lui enlève son bandeau, il se trouve dans une des salles du Château St-Louis^ en face du Comte de Frontenac, entouré d'un état-major nombreux et brillant.
Harthing remplit alors sa mission, en remettant au Gouverneur un écrit de l'amiral Phips, qui n*étaît rien autre chose qu'une sommation impérieuse de se rendre.
Cette sommation reçoit du Comte de Frontenac la réponse qu'elle méritait, et Harthing est reconduit au rivage les yeux bandés, au milieu des murmures de la population.
De sa fenêtre, Marie-Louise reconnaît, aux côtés de son amant, cet Harthing qui lui a juré haine et yengeance, et ses pressentiments sinistres s'accroissent.
Cependant le bombardement commence, et M. de Maricourt, frère de François de Bienville, qui dirige une batterie à la Basse-Yille, fait le pari qu'il abattra le pavillon de l'amiral. En efiTet, un boulet adroitement lancé va fracasser le mât, et le pavillon tombant à l'eau est emporté par le courant. D'Orsy, Bienville et Clermont de leur côté avaient parié qu'ils iraient le chercher à la nage, et quand le pavillon est en vue, tous trois s'élancent dans l'eau. Ce beau fait-
d'armes est raconté, par M. Marmette dans nn style vif et animé, et tout ce récit est charmant.
Les événements se précipitent, et pendant que tout annonce un échec aux troupes anglaises, le nuage grossit sur la tête de Marie-Louise et de son fiancé. Un soir, pendant qu'ils s'abandonnent à leurs causeries sentimentales, une lettre^ de Harthing à Marie- Louise est remise à la servante par un inconnu. L'officier anglais lui annonçait qu'il voulait la revoir à tout prix, et qu'il viendrait la chercher le jour ou la nuit, au péril de mille morts.
Le lendemain la ville est bombardée, et après un combat sanglant à la Ganardière, où M. de Glermont trouve la mort, les Anglais sont repoussés. Cette lutte est très-bien racontée par Bras-de-Fer, espèce de géant canadien, dont le langage est naturel et pittoresque.-
La nuit suivante, le bombardement, quelque temps interrompu, recommence, et les scènes qui se dérou lent alors sous les yeux du lecteur sont des plus saisissantes et des mieux rendues.
Grâce à la complicité de Jean Boisdon, Harthing et Dent-de-Loup se sont introduits dans la ville pour enlever Marie-Louise d'Orsy.
La jeune lille est seule avec sa vieille servante, nommée Marthe. Inquiète, énervée par lesj graves événements des jours précédents, elle sent un malaise étrange la gagner peu à peu.
** Elle tressaille au moindre bruit : une vitre que le vent fait battre sur les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une poutre de la
charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un vieux meuble qui semble s'étirer et se plaindre d'un trop long service, font passer par tout son corps de fiévreux frissons.
*^ La jeune fille n'ose faire un mouvement,et retient son haleine dont le seul bruit l'elTraie.
** Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenêtre est agitée par secousse comme si on la forçait du dehors.
Tout-à-coup deux hommes bondissent à l'intérieur, et referment derrière eux la croisée qu'ils ont ouverte avec fracas.
C'est Harthing, 2'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un génie malfaisant et avant-coureur de l'infortune. "
Harthing renouvelle ses protestations d'amour, et supplie Marie-Louise de vouloir être sa femme.
— Plutôt mourir î répond la jeune fille indignée.
Harthing fait un pas pour la saisir. Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec violence, et quelqu'un tombe comme un boulet au milieu de la chambre en criant :
— Damnation !
C'est Bienville, l'épée au poing, l'œil ardent, et se précipitant sur Harthing. Mais Dent-de-Loup le saisit par derrière, et le terrasse traîtreusement ; puis, avec l'aide de l'Anglais, il le garrotte et le bâillonne avant même qu'il ait eu le temps de porter un seul coup de pointe à ses ennemis.
La vieille Marthe accourt, et tombe évanouie de rayeur. Dent-Kle-Loup s'est armé de son couteau à scalper.