‹ Causeries du lundiChapitre 16 sur 49 · MIRABEAU ET LE COMTE DE LA MARGK · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET LE COMTE DE LA MARGK

très du roi , je ne suis pas de votre avis. Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la^ pénible extrémité de recourir à Mirabeau. »

Ces résistances que Mirabeau rencontrait de toutes parts pour un emploi salutaire et régulier de toute sa force le faisaient souffrir ; il ressentait profondément ce manque d'autorité morale au sein de sa renommée et de son génie : « Ah ! que rimmoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique l » répétait-il souvent. Il se rejetait alors vers ce qui lui était le plus ouvert et le plus facile, vers ces larges pentes de l'orateur éloquent et populaire, où tout le conviait. [I s'y précipitait de toute Timpétuosité et de tout le torrent de sa parole qui lançait le tonnerre et recueillait Tapplaudissement. Puis, tout à coup, sa perspicacité d'homme d'État revenait à la traverse pour l'avertir qu'il poussait lui-même à l'abfme ; et redescendu du théâtre et du rôle : a Mais à quoi donc pensent ces gens-là? disait-il en parlant de la Cour (septembre 4789) ; , ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas ? »

« Une fois même, poussé à un état d'exaspération plus violent que de coutume, il s'écria ; «Tout est perdu; le roi et la reine y périront, et vous le verrez : la populace battra leurs cadavres. » — Il remarqua, ajoute M. de La Marck, l'horreur que me causait cette expression. « Oui, oui, répéta-t-il, on battra leurs cadavres; vous ne comprenei pas assez les dangers de leur position; il faudrait cependant les leur faire connaître. »

Après les journées des 5 et 6 octobre qui amenèrent le roi et la reine captifs à. Paris, journées auxquelles, malgré d'odieuses calomnies , il ne prit aucune part que pour les déplorer et s'en indigner, Mirabeau , sentant que la monarchie ainsi avilie aurait eu besoin de se relever aussitôt par quelque grand acte , dressa un Mémoire qu'on peut lire à la date du 45 octobre 4789. Ce Mémoire présentait tout un plan de conduite, hardi, monarchique, et nullement contre-révolutionnaire. Car, ne l'oublions pas,* l'objet constant de Mirabeau, dans ses Notes et correspondances avec la Cour, de quelque date qu'elles soient, et quelles qu'en paraissent d'ailleurs les variantes de ton, son but fixe est de concilier la liberté nationale et la monarchie^ de chercher à former la coalition entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatifs sans laquelle un empire tel que la France ne peut durer. Ce n'est pas une

royauté républicaine à la façon de La Fayette qu'il veut ; on le voit, au contraire, vouloir retrancher de la Constitution les idées républicaines qui y pénètrent sous Tinfluence de La Fayette et qui vont en faire un code d'anarchie , de dissensions civiles et de conflits d'autorité. Mirabeau veut allier les principes du gouvernement représentatif avec ceux du gouvernement monarchique régénéré ; il veut la pleine indépendance du pouvoir exécutif dans sa sphère. Son point de départ est toujours la Révolution, qu'il considère comme irrévocable dans ses grands résultats de destruction ; et cette table rase de l'égalité civile, ce vaste niveau qui s'étend sur la ruine des corps privilégiés, lui semble, si l'on sait en user, aussi favorable pour le moins à la royauté qu'au peuple. Il se montre désireux d'ailleurs, en toute occasion, de diminuer l'influence de Paris et sa prédominance sur les provinces. Il connaît ce grand centre et foyer de corruption, et, de bonne heure, il en désespère : « Au lieu de chercher à changer la température de Paris, ce qu'on n'obtiendra jamais, il faut au contraire s'en servir pour détacher les provinces de la capitale. »,Il aspire constamment, dans ses divers projets, à affranchir de cette influence parisienne factice et inflammatoire et la royauté et les provinces. Ces idées saines, mais hardies, de Mirabeau, pouvaient difficilement arriver à leur adresse. Le Mémoire du i 5 octobre fut remis par le comte de La Marck à Monsieur (depuis Louis XVIIÏ), dans l'espérance qu'il en parlerait à la reine : « Vous vous trompez, dit Monsieur au comte de La Marck, en croyant qu'il soit au pouvoir de la reine de déterminer le roi dans une question aussi grave. » Et insistant sur la faiblesse et l'indécision du roi , qui était au delà de tout ce qu'on pouvait dire : « Pour vous faire une idée de son caractère, poursuivit Monsieur, imaginez des boules d'ivoire huilées, que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble. »

C'est alors que Mirabeau tenta sincèrement de se rapprocher de La Fayette, qui, depuis les journées d'octobre et par suite de la présence du roi à Paris, était le dictateur véritable. Jouissant à ce moment d'une popularité immense, il était censé auprès du roi le protéger contre les séditions du peuple, et auprès du peuple défendre la liberté contre les complots de la Cour. Ici, en dégageant les relations de Mirabeau avec La

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Fayette de tout ce qui est secondaire et trop personnel et de quelques mauvaises paroles, en ne les prenant que dans leur ensemble et leur but, et dans leur véritable esprit, il nous est impossible , et nous croyons qu'il sera impossible à tout lecteur impartial, de ne pas arriver à un résultat des plus fâcheux pour rillustre général et pour sa renommée historique définitive. Le point pour Mirabeau était de convaincre La Fayette que le danger était grand, qu'il ne s'agissait pas de tenir plus longtemps la royauté en laisse, de la rabaisser continuellement el systématiquement dans l'opinion publique, de la garder à vue et de la tenir en chartre privée, avec un ministère étroit et insuffisant ; que M. Necker était usé , que sa prévoyance était à courte échéance et s'était toujours bornée à la révolution dechaque mois ; qu'il n'avait aucune vue d'avenir ; qu'il n'y avait de ressource que dans un ministère véritablement capable et agissant, dans un ministère de première force ; et alors, avec cette conscience de lui-même qu'il était en droit d'avoir, mettant sous le pied toute fausse modestie, Mirabeau se présentait âveo cordialité et franchise. Il tendait la main à La Fayette et lui disait : a Me voilai unissons- nous. » Il le lui redisait même après le décret de l'Assemblée qui interdisait à ses membres de devenir ministres. Il ne voulait qu'être le conseiller, mais un conseiller écouté. Il faut entendre cet incomparable appel :

« Ici ce qui me reste à vous dire, écrivait Mirabeau à La Fayette, le fer juin 1790, deviendrait embarrassant si j'élaiâ, comme tant d'autres, gonflé de respect humain , celte ivraie de toute vertu; car ce que jo pense et veux vous déclarer, c'est que je vaux mieux que lout cela , et que, borgne peut-être, mais borgne dans le royaume des aveugles, je vous suis plus nécessaire que toua vos Comitéà réunis Non qu'il ne faille des Comités, mais à diriger, el non à consulter ; mais à répandre, propager, disperser, et non à transformer en Conseil privé; comme si Tindécision n'était pas toujours le résultat de la délibération de plusieurs, lorsque ce résultat n'éUiil pas la précipilation, et que la décision ne fût pas notre premier liesoin el notre unique moyen de salut. Je vous suis plus nécessaire que tous ces gens-là ; el toutefois, si vous ne vous déOez pas de moi , au moins ne vous y conflez-vous pas du tout. Cependant, à quoi pensez-vous que je puisse vous 6lre bon, tant que vous réserverez mon talent et mon action pour les cas particuliers où vous vous trouverez embarrassé, et qu'aussitôt sauvé ou non sauvé de cel embar-. ras, perdant de vue ses conséquences et la nécessité d'une marche systématique dont tous les détails soient en rapport avec un but déter- IV. 8

miné, vous me laisserez sous la remise pour ne me provoquer de nouveau que dans une crise? »

Et il s^offre nettement, hardiment, à lui pour être son conseil habituel, ^on Qmi abandonné^ « le dictateur enfin, permettez-moi l'expression, dit-il, du dictateur : —

« Car je devrais Têtre, avec cette diflférence que celui-là doit toujours être tenu de développer et de démontrer, tandis que celui-ci n'est plus rien s'il permet au Gouvernement la discussion, Téxamen. Oh ! Monsieur de La Fayette! Richelieu fut Biebelieu contre la nation pour la Cour, et, quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il ûl une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu sur la Cour pour la nation, et vous referez la monarchie, en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph ; ayez donc aussi votre Êminence grise; ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion ; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités ; et vous en croyez de petits hommes qui, pour de petites considérations, par de petites manœuvres, et dans de petites vues, veulent nous rendre inutiles l'un à l'autre , et vous ne voyez pas qu'i/ faut que vous m*épousiez et me croyiez, en raison de ce que vos stupîdes partisans m'ont plus décrié, m'ont plus écarté! — Ah! vous for faites à votre destinée! n

A de tels accents La Fayette restait sourd ou n'ouvrait l'oreille qu'à demi, il s'en tirait, comme il fit toujours, avec des mots, des compliments, des demi-partis, éludant les difficultés avec une grande habileté de détail, les ajournant, ne les prévenant et ne les embrassant jamais ; « n'ayant pas la force de composer un bon ministère, ni le courage d'en former un trop mauvais ; également incapable de manquer de foi et de tenir parole à temps ; » plus amoureux de louange que de pouvoir réel et d'action ; ménager avant tout de sa gloire et de sa vertu, soigneux de sa chasteté. Dans ses Mémoires, où l'homme d'esprit, l'homme de tenue et de bon ton a recouvert les fautes du personnage politique, il est convenu lui-même de quelquesuns de ces torts : « La Fayette, dit-il, eut de^ torts avec Mirabeau, dont l'immoralité le choquait; quelque plaisir qu'il trouvât à sa conversation , et malgré beaucoup d'admiration pour de sublimes talents, il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner une mésestime qui le blessait. » Il est bon que ceux qui mettent la main aux affaires publiques et aux choses qui concernent le salut des peuples le sachent bien, les hommes en face

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