‹ Causeries du lundiChapitre 17 sur 49 · MIRABEAU ET LE COMTE DE LA MARGE · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET LE COMTE DE LA MARGE

de qui ils se rencontrent, et qui souvent sont le plus faits pour être pris en considération, ne sont pas précisément des vierges, et il n'est pas de plus grande étroitesse d'esprit que de l'être soi-même à leur égard plus quMI ne convient. Oh I que Mirabeau le sentait lorsque, impatient de ces éternelles remises de V homme aux indécisions (c*est ainsi qu'il appelle La Fayette), et de cette pudibonderie si hors de propos, irrité de voir en tout et partout les honnêtes gens de ce bord en réserve et en garde contre lui, il s'écrie : a Je leur montrerai ce qui est trèavrai, qu'ils n'ont ni dans la tête, ni dans l'âme, aucun élément de sociabilité politique, » Et relevant la tête en homme qui, avec ses taches, avait son principe d'honneur aussi et le sentiment de sa dignité, il écrivait un jour (l*"" décembre 1789) à La Fayette, sans craindre d'aborder le point délicat et qui recelait la plaie :

u J'ai beaucoup de dettes , qui en masse ne font pas une sooime énorme ; j'ai beaucoup de dettes , et c'est la meiUeure réponse que les événements puissent faire aux confabulatlons des calomniateurs. Mais a n'est pas une action dans ma vie, et même parmi mes torts , que je ne puisse établir de manière à faire mourir de honte mes ennemis , s'ils savaient rougir.^Croyei-mo\f Monsieur le marquis, si ce n'est qu'ainsi qu'on veut m'arrêter, ma course n'est pas Unie, car je suis ennuyé plutôt que las, et las plutôt que découragé ou blessé ; et, si Ton continue à me nier le mouvement, pour toute réponse je marcherai. »

Il marcha en effet, et, à l'heure qu'il est, ces paroles , reproduites dans leur texte fidèle, vont éclater plus haut que jamais et retentir. Après la rupture définitive avec La Fayette, écrivant au comte de Ségur qui la déplorait, et qui, comme intermédiaire entre les deux, avait fait à Mirabeau quelques reproches : a Ah! Monsi^r, s'écriait celui-ci, je suis bien tranquille sur l'histoire; si mon nom, lié à de grands événements, y surnage, il ne rappellera l'idée de grandes faiblesses qu'en y joignant celle d'un amour bien vrai de la liberté , d'un caractère très-décidé et d'une loyauté vraiment voisine de la duperie. Je désire, pour vous, que celui de votre ami y parvienne de même. » Et dans le même temps, dans une lettre à M. de La Marck (3 octobre i790) : a Je pouvais imprimer hier à M. de La Fayette une tache ineffaçable que, jusqu'ici, j> ne lui destine que dans l'histoire. Je ne l'ai pas fait; j'ai montré le sabré, et je n'ai pas frappé. Le temps le frappera assez pour moi. »

En attendant, dans les Notes à la Cour qu'il eut bientôt Toccasion d'adresser, Mirabeau ne cessa de s'élever de toutes ses forces contre « cette dictature ignominieuse qui séparait le roi de ses peuples, le tenait en quelque sorte en éiat de guerre avec eux, leur servait d'intermédiaire, et, dans ce rôle non moins indécent que perfide , usurpait l'autorité , le respect et la confiance, » absorbant à son profit toute la popularité, et ne laissant remonter au trône que le blâme : tout justement le contraire d'un vrai ministère constitutionnel ! C'était dégrader, en effet, la royauté et l'abaisser, sans vouloir pourtant la république ; car M. de La Fayette, toutes les fois qu'il la vit autre part qu'en Amérique, recula devant et se mit en travers. Telle était l'inconséquence.

Cependant, si nous nous reportons à la date des derniers mois de 89, nous trouvons Mirabeau bouillonnant d'impatience, de c( cette impatience du talent, de la force et du courage, » souffrant de son inaction et de son inutilité réelle au milieu de ses travaux sans nombre et de ses succès retentissants, jugeant admirablement cette Cour et cette race royale qu'il voudrait servir et réconcilier avec la cause de la Révolution :

« Il n'y a qu'une chose de claire, écrivait-il ( «9 décembre 4789), c'est qu'ils voudraient bien trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent l'âme d'un laquais. Ce qui les perdra irrémédiablement, c*est d'avoir peur des hommes, et de transporter toujours les petites répugnances et les frêles attraits d'un autre ordre de choses dans celui où ce qu'il y a de plus fort ne l'est pas encore assez; où ils seraient très-forts eux-mêmes , qu'ils auraient encore besoin, pour l'opinion, de s'entourer de gens forts. »

Et un peu après (27 janvier 4790) :

« Du côté de la Cour, oh! quelles balles de coton, quels talonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel assembluge grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets , de pelites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de nolontés, d'amours et de haines avortés! »

Et il s'écrie avec le regret naturel aux hommes capables qui, si haute qu'on prenne leur mesure, sentent qu'ils ne l'ont pas donnée tout entière : « Eh quoi ! en nul pays du monde, la balle ne viendra-t-elle donc au joueur ! »

Page 1