MIRABEAU KT LB COMTE DE LA MARCK
Un moment, Mirabeau crut que la balle lui venait en effet, et il la reçut avec une sorte d'ivresse et de bondissement. Le comte de La Marck, qui était en Belgique depuis quelques mois, fut rappelé à Paris vers le 45 mars 4790 par un mot du comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche et ami de la reine. Celle-ci se décidait enfin à recourir aux conseils de Mirabeau, et c'était par M. de La Marck qu'elle voulait nouer et entretenir l'intelligence.
La matière et les pièces de la Correspondance sont désormais entièrement sous nos yeux. Elles consistent en cinquante Notes écrites par Mirabeau pour la Cour, et particulièrement pour la reine, pendant les dix derniers mois de la vie de Mirabeau (juin 1790 — avril 1791 ); plus, quantité de lettres et billets qui ont trait aux mêmes sujets, et qui furent échangés soit entre Mirabeau et le comte de La Marck , soit entre l'un des deux et quelque autre correspondant intime. L'existence de ces pièces était connue depuis longtemps, et le comte de La Marck, qui vivait depuis des années à Bruxelles, sous le titre de prince d'Arenberg, en avait donné une communication plus ou moins complète à quelques personnes. M. Lucas- Montigny avait été admis à les consulter, et en avait produit des extraits fidèles dans les deux derniers tomes de son ouvrage; M. Droz avait fait usage de ces notions avec beaucoup de sagacité et de jugement, dans le tome 3^ de ses Considérations sur le Règne de Louis Xf^'L Mais l'histoire avait droit de réclamer une communication pleine et entière, sans réticence. C'était bien aussi le vœu de Mirabeau. Cette Correspondance était à peine entamée qu'il en mettait soigneusement de côté les pages, et il les adressait à M. de La^arck (15 juillet 1790) avec ces mots : « Voilà, mon cher comte, deux paquets que vous ne remettrez qu'à moi , quelque chose qu'il arrive, et qu'en cas de mort vous communiquerez à qui prendra assez d'intérêt à ma mémoire pour la défendre. Mettez à ces deux paquets quelque indication prudente, mais précise. » Le comte de La Marck comprit toute la gravité de cette mission, et, s'il en différa l'accomplissement jusqu'après sa mort, on ne peut s'en étonner; car il a.fdllu peut-être les dernières circonstances européennes, et le besoin où Ton est de tout entendre en fait de vérité politique salutaire, pour que l'esprit public fût prêt k accueillir ces pièces, comme il le fera
sans nul doute. Nul moment lîe saurait être mieux choisi que celui-ci. M. de Bacourt, chargé, par la dernière volonté du prince d'Arenberg, du soin délicat de cette publication, s'en est acquitté en esprit élevé et simple, qui comprend, explique, ordonne toute chose, qui met en lumière de tout point le précieux dépôt dont il est chargé, et qui a la modestie de s'effacer devant les personnages principaux dont il éclaire et fait valoir le^ figures. Les trois principaux personnages en jeu sont la reine, Mirabeau et le comte de La Marck lui-même, ce dernier bien digne d'être associé aux deux autres par son jugement excellent , sa finesse et sa fermeté d'observation , sa connaissance des hommes et des choses, par son dévouement au malheur d'une reine et à l'amitié d'un grand homme, et qui justifie pleinement aujourd'hui aux yeux de la postérité ce qu'il écrivait un Ijour à Mirabeau : « Dieu ne m'a mis sur la terre que pour aimer et surveiller votre gloire. »
Rien, en effet, de plus honorable pour la réputation politique de Mirabeau que le contenu de ces diverses Notes et l'esprit général qui les anime. Hélas ! il ne manque qu'une seule chose à ces conseils, pour que l'admiration soit heureuse et tout à fait à l'aise en les recueillant de la bouche de l'homme d'État et de l'homme de génie, c'est d'avoir été donnés gratuitement. Encore une fois, la plaie de Mirabeau est sur ce point, et, même en la réduisant comme il convient, elle reste une tache fâcheuse. Non, Mirabeau ne s'est pas vendu, mais il s'est laissé payer; là est la nuance. Cela dit, détournons vite le regard et attachons-nous à la réalité des choses , à l'élévation du but et des idées. A peine, en ces cinquante Notes, en est-il une dont ^ on ne puisse citer des passages, non pas seulement éloquents, mais vrais, mais justes, et d'une prophétie trop justifiée par l'expérience. Jamais les fautes n'ont été mieux montrées à l'avance, jamais situation présente n'a été mieux décrite, définie, approfondie, jamais remède n'a été piieux indiqué, autant qu'en pareille matière on peut appeler remède ce qui n'a pas été mis à l'épreuve de l'exécution. Comme Mirabeau ne rétrograde en rien , tout en voulant pousser le couple royal ! Cbmme il ne souffre pas qu'on revienne d'une seule ligne en arrière sur la révolution accomplie! et comme il conçoit avec une largeur et une ampleur qu'elle n'a jamais eue chez nous la monarchie constitutionnelle véritable! Doctrinaires, ne ve-