MIRABEAU ET LE COMTE DE LA M'ARGK
nez pas aujourd'hui revendiquer cette monarchie-là, celle de Mirabeau, ce ne fut jamais la vôtre ! En le lisant, on éprouve à tout instant le sentiment vif de la beauté et de la grandeur de ridée politique, cette beauté sévère, judicieuse, vivante pourtant, et qui aspire à se réaliser en pratique et en action. Jusqu'à présent, on connaissait de Mirabeau l'orateur; ici, dans cette suite de vues et de considérations, le conseiller et rhomme d'État en lui se produisent et se confondent. Les défauts qu'on y remarque encore par instants, les déviations et les écarts qui naissent surtout de l'impétuosité et du conflit de ses talents divers, ne tiennent peut-être qu'à ce qu'il n'a pas été mis à même par la fortune d'être tout entier et toujours cet homme d'État qu'il est si souvent ; on peut croire qu'il ne lui a manqué que d'être élevé, une fois pour toutes, à son niveau et dans sa plus haute sphère.
Pour être complètement homme politique et homme d'État en restant simple conseiller intime et mystérieux , Mirabeau avait à modérer et à sacrifier ses instincts et ses appétits d'orateur éloquent et populaire, et il ne pouvait toujours s'y résoudre. Supposez un instant Mirabeau ministre, défenseur avoué du trône constitutionnel, et s'honorant de l'être, il eût fait ce sacrifice sans nul doute, ou plutôt il n'eût pas eu de sacrifice à faire : ^'orateur se serait simplement retourné et aurait fait face à l'attaque sur la brèche même ouverte par lui. Le talent aurait retrouvé son compte à un nouveau rôle plein d'éclat et de puissance. Mais ici ce n'était point le cas : il lui fallait continuer et afficher en public un rôle qu'il abdiquait en secret. II y avait position fausse et bientôt insoutenable pour un talent de cette fougue et de cette franchise. La lutte en lui des deux hommes est piquante et parfois pénible à étudier, aujourd'hui qu'on a toute sa vie tant publique que secrète sur deux colonnes, pour ains\ dire, et en partie double. Comment croirait-on, si on n'en avait pas sous les yeux les preuves, que les jours même où il semblait le plus ardent et le plus provocateur à l'Assemblée, soit sur l'affaire du pavillon tricolore à arborer sur la flotte, soit sur le pillage de l'hôtel de Castries par le peuple, soit sur d'autres questions brûlantes, ces jourslà même, la veille ou le lendemain, il écrivait pour la Cour des conseils sages, mesurés, tout politiques? Il pouvait entrer quelquefois du calcul dans ces vives sorties de Mirabeau à
TAssemblée; car enfin il lui fallait de temps en temps réparer et retremper sa popularité, son grand instrument. Mais ce qu'il était surtout en ces jours où il échappait aux autres et à luimême, c'était un orateur sincère, impétueux, piqué au jeu et entraîné, un orateur qui avait promis d*ètre sage, et qui tout d'un coup faisait explosion. Vers la Bn, Torateur en Mirabeau compliquait le politique et traversait Thomme d'État, comme le Rhône impétueux fertilise, enrichit et aussi parfois inonde et ravage le Comtat et la Provence. Le talent de la parole, à ce degré, est un instrument de puissance comme aussi une source d'illusion et de tentation pour celui qui le possède. Le jugement est tenté de se reverser du côté des idées solennelles et vastes qu'on exprime si bien et avec tant d'applaudissement. On aime à s'entendre tonner quand on éveille tant d'échos. Le lendemain de ses saillies parfois incendiaires et de ce qu'on a appelé ses hémorragies d'orateur, Mirabeau avait fort à réparer et à s'excuser du côté de la Cour, et il ne parvenait pas à s'y acquérir une confiance qu'on ne lui eût d'ailleurs jamais accordée qu'à demi.
Je ne puis qu'effleurer rapidement ces Notes pour en donner le ton. Les premières sont surtout destinées à battre en brèche La Fayette que la reine certes n'aimait pas, mais qu'on croyait aux Tuileries l'homme nécessaire. Mirabeau montre que cet homme soi-disant nécessaire, en paralysant tout, perd tout, et qu'il laisse descendre petit à petit la monarchie et la société avec elle, jusqu'à une entière désorganisation. Et ici l'adver- -saire à outrance se déclare ; son opposition de vues et son antipathie de nature se donnent toute carrière :
« Il n'est plus temps, écrit-il (20 juin 4790, à la veille de la Fédéralion), de se confier à demi> ni de servir à demi. On a assez de preuves que La Fayelle est également ambitieux et incapable. Il va se faire faire généralissime, c'est-à-dire se faire proposer le généralal, c'esl-à-dire encore recevoir la dictature de fait, de ce qui est la nation , ou de ce qui a l'air de la nation. Tout son projet, quant à présent, est là. Un plan. Il n'en a pas. Des moyens, il les reçoit de la main de chaque journée. Sa politique est tout entière à susciter une telle fermentation chez les voisins, qu'on lui laisse la faculté d'étendre sur tout le royaume l'influence de la Courtille. 11 n'y a de ressource à cet ordre de choses que rimbécillilé de son caiaclère, la timidité de son âme, et les courtes dimensions de sa lêle (4). Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y
(I) Phy8iologi(|ucuienl, il ist curieux d.: lompartr la forme et le vo-