SAINT-ÉVREMONI) ET NINON
vint à ]a mode d'être reçu chez elle , et qu'on avait raison de ]e désirer par les liaisons qui s'y formaient. Jamais ni jeu, ni ris élevés , ni disputes, ni propos de religion ou de gouvernement; beaucoup d'esprit et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanteries, et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance ; tout y était délicat, léger, mesuré, et formait les conversations qu'elle sut soutenir par son esprit, et par tout ce qu'elle savait de faits de tout âge. La considération, chose étrange! qu'elle s'était acquise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses connaissances, continuèrent à lui attirer du monde, quand les charmes eurent cessé, et quand la bienséance et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit... Sa conversation était charmante. Désintéressée, Adèle , secrète, sûre au dernier point ; et, à la faiblesse près, on pouvait dire qu'elle était vertueuse et pleine de probité... Tout cela lui acquit de la réputation» et une considération tout à fait singulière. »
Pour prendre une comparaison qui n'est pas disproportionnée , et que ce terme de probité si souvent employé amène naturellement , on peut dire que Ninon garda , à travers ses intrigues galantes, quelque chose de cette franchise et de cette droiture que la Princesse Palatine sut observer dans la Fronde au milieu des factions politiques.
Tallemant dit un mot remarquable sur Ninon, c'est qu'elle n'eut jamais beaucoup de beauté , elle avait surtout de l'agrément. Somaize, dans le grand Dictionnaire des Pré' cieuses, ne dit pas autre chose : « Pour de la beauté, quoique Ton soit assez instruit qu'elle en a ce qu'il en faut pour donner de l'amour, il faut pourtant avouer que son esprit est pltts charmant que son visage, et que beaucoup échapperaient de ses fers s'ils ne faisaient que la voir. » Mais, dès qu'elle parlait, on était pris et ravi : c'était son esprij qui achevait sa beauté et qui lui donnait toute son expression et sa puissance. De même en musique, quand elle jouait du luth, elle préférait une expression touchante à la plus savante exécution : a La sensibilité, disait-elle, est l'âme du chant. »
On a donné tant de portraits de Ninon , que je me bornerai à en indiquer un qui nous la montre dans sa jeunesse, sous son jour le plus favorable et le plus décent. Il est de la façon de M"« de Scudéry qui , dans son roman de Cléiie , aurait peint Ninçn sous la figure de Clarice, La ressemblance de plusieurs traits essentiels me fait croire que la véritable clef de ce Portrait peu connu est bien en effet celle-là :
« L'aimable Clarice est, sans doute , une des personnes du monde la
plus charmante, et de qui l'esprit et l'humeur ont un caractère le plus particulier; mais, avant que de m'engagera vous les dépeindre, il faut vous dire quelque chose de sa beauté. Clarice est donc de fort belle taille et d'une grandeur agréable, capable de plaire à tout le monde par un certain air libre et naturel qui lui donne bonne grâce. Elle a les cheveux du plus beau châtain qu'on ait jamais vu , le visage rond , le teint vif, la .bouche agréable, les lèvres fort incarnates, une petite fosse au menton, qui lui sied fort bien, les yeux noirs brillants, pleins de feu, souriants, et la physionomie fine, enjouée et fort spirituelle... Pour de l'esprit, Clarice en a sans doute beaucoup, et elle en a mSme d'une certaine manière dont il y a peu de personnes qui soient capables, car elle l'a enjoué, divertissant, et commode pour toutes sortes de gens, principalement pour des gens du monde. Elle parle volontiers, elle rit aisément, elle se fait un grand plaisir d'une bagatelle, elle aime à faire une innocente guerre à ses amis... Mais, parmi toute cette disposition qu'elle a pour la joie, on peut dire que cette aimable enjouée a toutes les bonnes qualités des mélancoliques qui ont l'esprit bien fait, car elle a le cœur tendre et sensible, elle sait pleurer avec ses amies affligées ; elle sait rompre avec les plaisirs quand l'amitié le demande; elle est fidèle à ses amis ; elle est capable de secret et de discrétion ; elle ne fait jamais de broùillerie à qui. que ce soit ; elle est généreuse et constante dans ses sentiments , et elle est enfln si aimable qu'elle est aimée des plus honnêtes personnes de la Cour, de l'un et de l'autre sexe, mais de gens qui ne se ressemblent ni en condition, ni en humeur, ni en esprit, ni en intérêts, et qui conviennent pourtant tous que Clarice est trèscharmante, qu'elle a de l'esprit, de la véritable bonté et mille qualités dignes d'être infiniment estimées. ■
Voilà une Ninon jeune , telle qu'elle put paraître en amitié et les jours où elle traversait la société des Précieuses , elle qui l'était si peu , elle qui , causant avec la reine Christine, les lui définissait si bien d'un mot : a Les Précieuses ce sont les Jansénistes de V amour, » Mais , avec son esprit d'autant plus divers qu'il était plus .à elle, elle savait 9'accommoder à tous, et elle trouvait grâce, au besoin, et faveur devant l'hôtel Rambouillet, comme, les jours où il la consultait sur Tartufe, elle rendait de sa même monnaie à Molière.
Le Portrait de Ninon, d'après M"' de Scudéry, nous en donnerait pourtant une idée trop adoucie et afiaiblie : elle avait bien autrement de verve, de saillie et de piquant. La joje était le fond de son âme et comme l'expression de la santé de son esprit; c'est elle qui a écrit à Saint-Évremond : « La joie de l'esprit en marque la force. » On a dit d'elle qu'à table, tant elle s'y montrait animée et enjouée , « elle était ivre dès la soîtpe; » ivre de belle humeur et de saillies, car elle ne bu-
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vait que de l'eau, et les ivrognes, qu'on les appelât Chapelle ou Vendôme, furent toujours mal venus près d'elle. C'était une de ses maximes a que, dans la vie, on ne devait faire provision que de vivres et jamais de plaisirs; qu'il fallait toujours les prendre au jour la journée ; et que les rides auraient été beaucoup mieux placées sous le talon que sur le visage. » Elle avait le sentiment vif .du ridicule, et elle saisissait les gend d'un trait et d'une seule image. Elle disait de M""*» de Choiseul , qui se coiffait en caricature : « Elle ressemble à un priiUemps d'hôtellerie comme deux gouttes d*eau. » Elle disait du pauvre petit chevalier de Sévigné, qui , entre elle et la comédienne Champmeslé , s'était engagé à plus qu'il ne pouvait : « C'est une vraie citrouille fricassée dans de la neige. » Son mot si gai : « Oh ! le bon billet qu*a La Châtre ! » est devenu un proverbe. Au comte de Choiseul , qui l'ennuyait un peu , et qui , un jour qu'il avait été d'une promotion , se mirait revêtu de tous ses ordres : « Prenez garde , Monsieur le Comte , lui dit-elle devant toute la compagnie ; si je vous y prends encore , je vais vous nommer vos camarades. » Il y avait eu , en effet, de déplorables choix. — Atteinte dans sa jeunesse d'une grave maladie et dont on désespérait, on se lamentait autour d'elle; chacun, à son exemple, voulait mourir, et elle, raillant un peu tout ce jeune monde , même en le consolant : c Bah 1 ditelle , je ne laisse après moi que des mourants. » Sa repartie était prompte, irrésistible; elle avait du 6n, elle avait du léger, elle avait du piquant. Elle ne citait jamais pour citer, mais ce qu'il faliait lui revenait juste à propos et s'appliquait avec nouveauté à la circonstance : il y avait de l'imagination jusque dans sa mémoire. Il y en avait toujours dans ses récits : ce ^ifon appelle des contes dans la bouche des autres était dans la sienne des scènes parfaites ^ auxquelles, pour la ressemblance des caractères et pour le tour, il ne manquait rien.
C'est par toutes ces qualités aimables et brillantes, portées sur un grand fonds de solidité et de sûreté dans l'amitié, qu'elle conquit les suffrages de tous ceux qui la virent, qu'elle fit oublier aux uns qu'elle vieillissait, et aux autres qu'elle avait été bien jeune sans cesser encore de l'être. La Fare , le délicat voluptueux , disait d'elle : « Je n'ai point vu cette Ninon dans sa beauté; mais, à l'âge de cinquante ans et même jusqu'au delà de soixante, elle a eu des amants qui l'ont fort aimée, et
les plus honnêtes gens de France pour amis. Jusqu'à quatrevingt-dix , elle fut recherchée encore par la meilleure compagnie de son temps. Elle est morte avec toute sa raison, et même avec l'agrément de son esprit , qui était le meilleur et le plus aimable que j'aie connu en aucune femme. » Et M»* de Maintenon , très-lîée dans sa jeunesse avec Ninon, mais déjà en pied à la Cour et dans la plus haute faveur, lui écrivait, en lui recommandant son frère (Versailles, novembre 4679) : «Continuez, Mademoiselle, à donner de bons conseils à M. d'Aubigné; il a bien besoin des leçons de Leontium (4). Les avis d'une amie aimable persuadant toujours plus que ceux d'une eœur sévère. »
Les Lettres de Ninon , d*un tour simple , original , et pareil au ton de sa conversation, sont très-peu nombreuses : je n*en connais qu'une douzaine d'authentiques, et elles sont adressées à Saint-Evremond. Il parait que, lorsqu'il se sauva de France en 4664, elle lui devait cent pistoies. Huit ans après, elle les lui devait encore. Saiut-Évremond , alors en Hollande (4669), parait s'ennuyer du retard : « Sa bonne foi est grande (écritil à un M. d'Hervart qu'il avait vu à La Haye et qui était de retour à Paris) , mais mon absence est longue, et, après huit années, il n'y a rien de si aisé que de ne point se souvenir des gens, quand un souvenir coûte cent pistoies. Peut-être ai-je tort de soupçonner qu'elle soit capable de faiblesse humaine. » Il avait tort, en effet. Ninon avait fait ses preuves en rendant, après des années , à Gourville , cette fameuse cassette que €6 dernier avait mise en dépôt chez elle , et dont elle avait refusé communication à plus d'un amant, successeur de Gourville , et qui aurait été assez disposé à être en tout son héritier. Au premier rappel qui lui vint de sa dette , elle fit dire à Saint-Évremond qu'il toucherait cinquante pistoies dès qu'il le voudrait. Cinquante pistoies au lieu de cent , ce n'était pas le conopte du philosophe exilé; il trouva que c'était le traiter un peu trop en amant, c'est-à-dire avec une demi-infidélité, et pas assez en ami. Il fit en ce sens quelque plaisanterie qui ne fut pas très-bien reçue. Il y avait eu malentendu en effet, et Ninon avait promis de payer le reste de la somme à une date déterminée. Avant le terme convenu , elle s'exécuta sur le tout , se
(1) Leotitium f a^mie et disciple d'Épicure : c'était le surnom philçsophique de Ninon.
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piquant d'être , en cela , plus exacte même que Marc-Aurèlo , empereur et philosophe, mais qui ne payait point d* avance ses créanciers : « Cela hausse un peu le courage , répondait-elle à Saint-Évremond ; et , quand vous y aurez bien pensé, vous verrez qu'il ne faut pas railler avec un banquier sans reproche... Je vous ai mandé que mes agréments étaient changés en qualités solides et sérieuses , et vous savez qu'il n'est pas permis de badiner avec un personnage. »
C'était juste le moment où Ninon , cessant d'être la Ninon 4© la Fronde , de la Régence et de sa première légèreté , devenait M"" de L'Enclos et passait au personnage qu'elle a de plus en plus perfectionné et soutenu jusqu'à la fin de sa vie.
Saint-Évremond , pris en faute et un peu honteux sans doute de sa raillerie à faux, s'empresse de réparer, et il écrit à Ninon une lettre où il la loue comme elle le mérite, et où il nous la représente au naturel dans ce moment de transition et de métamorphose. Je citerai une partie de cette lettre peu connue, et qui ne se trouve point dans les OEuvres de Saint-Évremond (1).
t N'en déplaise à ce vieux rêveur (5o/on) qui ne trouvait personne heureux devant la mort, je vous tiens, lui écrîHI, en pleine vie comme TOUS êtes, la plus heureuse créature qui fut jamais. Vous avez été aimée des plus honnêtes gens du monde, et avez aimé autant de temps qu'il fallait pour ne rien laissera goûter dans les plaisirs, et aussi juste qu'il était besoin pour prévenir les dégoûts d'une passion lassante. Jamais on n'a porté si loin le bonheur de votre sexe : il y a peu de. princesses dans le monde à qui vous ne fassiez sentir la dureté de leur condition par jalousie de la vôtre; il n'y a point de saintes dans les couvents, qui n'eussent voulu changer la tranquillité de leur esprit contre les troubles agréables de votre âme. De tous les tourments, tous n'avez senti que ceux dej'amour, et vous sav^z mieux que personne qu'en amour
Tous les autres plaisirs ne valent pas ses peines.
Aiyourd'hui que la fleur de votre grande jeunesse est passée ( le mot est rude , mais vous me l'avez écrit tant de fois , que ce n'est que le répéter), vous retenez tant de bonne mine sur votre visage, et conservez tant d'agrément dans l'esprit, que, n'était la délicatesse de votre choix à recevoir le monde, il y aurait autant de foule chez vous sans intérêt qu'il y en a dans les Cours où il y a le plus de fortune. Vous mêlez
' (1) Elle est dans le Conservateur ou Collection de morceaux rareSt avril 1788.
iiO CAUSERIES DU LUNDI.
même les vertus à tous vos charmes , et, au moment qu'un amant vous découvre sa passion, un ami peut vous confier son secret. Votre parole est la convention la plus sûre sur laquelle on puisse se reposer... »
La Correspondance de Ninon avec Saint-Évremond, à travers les événements divers et les guerres , ne fut pas très-exacte ni très-soutenue, et les quelques lettres qui se sont conservées se rapportent aux dernières années de leur vie. Quand on les retrouve s'écrivant de nouveau , ils sont décidément vieux , très -vieux l'un et l'autre, et leur plus grand plaisir est de parler du passé avec regret ou de badiner de la vieillesse avec agrément. Ninon regrette son ami et le voudrait près d'elle : « J'aurais souhaité de passer ce qui me reste de vie avec vous : si vous aviez pensé coqime moi , vous seriez ici. » A cette date, en effet, il ne tenait qu'à Saint-Évremond de rentrer dans sa patrie. Elle plaisante pourtant sur ce qu'il est plus beau et plus méritoire de se souvenir ainsi des absents après tant d'années : a Et c'est peut-être pour embellir mon épitaphe, que cette séparation du corps s'est faite. » Saint-Ëvremond avait adressé à Ninon un M. Turretin , ministre et prédicateur genevois trèsdistingué. Ninon cherche à procurer au savant calviniste toutes les ressources dont elle dispose ': « Il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la Cour, il sera traité comme un honune que vous estimez. » Ces abbés de distinction étaient , en effet , assez nombreux vers la fin , dans le cercle de Ninon ; c'étaient l'abbé de Châteauneuf, le parrain de Voltaire, l'abbé Régnier Des Marais, l'abbé Fraguier, l'abbé Gédoyn, et d'autres encore , tous gens de savoir et à la fois gens du monde et de goût.
Ninon ajoute : « J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes , mais elles ne me siéent pas mal ; j'ai toujours eu la mine grave. S'il est amoureux du mérite que l'on appelle ici distingué , peut-être que votre souhait sera accompli ; car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot. » On a fort abusé depuis- du mot distingué; nous le saisissons ici à son origine, ou du moins dans son acception la plus récente. Pour consoler Ninon de la vieillesse , on lui disait qu'elle était une femme d'un mérite distingué. En plein xvii® siècle, le mot de distingué ne s'employait pas ainsi absolument. On