‹ Causeries du lundiChapitre 26 sur 49 · SAINT-ÉYREMOND ET NINON. U · texte numérisé non relu

SAINT-ÉYREMOND ET NINON. U

était distingué par une qualité ou par une autre : mais être distingué tout court, c'était' à faire au xyiii*" siècle et surtout au xix** de mettre en circulation ce mot-là. Aujourd'hui , tout le monde est distingué , comme tout le monde a le ruban de la Légion-d'Honneur à sa boutonnière.

Ce peu de lettres qu'échangèrent Saint-Évremond et Ninon donnerait lieu à bien des remarques littéraires et morales. Elles sont d'une parfaite sincérité , et la nature humaine né s'y déguise et ne s'y guindé en rien : on lui voudrait par moments quelques effoits de plus pour se tenir au-dessus d'elle-même. Saint-Êvremond a beau écrire à Ninon : « La nature commencera par vous à faire voir qu'il est possible de ne vieillir pas ; » il a beau lui dire : « Vous êtes de tous les pays, aussi estimée à Londres qu'à Paris ; vous êtes de tous les temps , et , quand je vous allègue pour faire honneur au mien , les jeunes gens vous noinment aussitôt pour donner l'avantage au leur : vous voilà maîtresse du présent et du passé... ; 9 malgré toutes ces belles paroles , Ninon vieillit , elle a ses tristesses , et sa manière même de les écarter peut sembler plus triste que tout : a Vous disiez autrefois , écrit-elle à son ami , qde je ne mourrais que de réflexions : je tâche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'un autre. De quelque sorte que cela soit , qui m'aurait proposé une telle vie^ je me serais pendue. Cependant on tient à un vilain corps comme à un corps agréable. On aime à sentir l'aise et le repos. L'appétit est quelque chose dont je jouis encore... d Cette idée ù'appétit revient souvent entre eux et se mêle assez naïvement aux plus vives tendresses môme de Tamitié : a Que j'envie ceux qui passent en Angleterre , écrit Ninon , et que j'aurais de plaisir à dîner encore une fois avec vous ! N'est-ce point une grossièreté que le 'souhait d'un dîner? L'esprit a de grands avantages sur le corps : cependant ce corps fournit souvent de petits goûts qui se réitèrent , et qui soulagent l'âme de ses tristes réflexions. » Ne tenir plus à la vie que par le corps et sentir que' ce corps diminue et dépérit chaque jour, c'est là ridée générale qui règne dans cette dbrrespondance des deux spirituels vieillards , et qui finit par affecter assez péniblement le lecteur. On sent mieux qu'eux encore tout ce qui leur manque dans un ordre 4'espérances élevées. Us s'en aperçoivent

eux-mêmes à leur tour, à l'heure où ils perdent leurs amis les plus chers. Ninon voit mourir Gharleval , son vieil ami le plus fidèle ; Saint-Ëvremond voit mourir M"* de Mazarin , qui était toute sa ressource et son soutien. Ninon essaie de le consoler par une lettre sentie et sensée qu'elle ne peut s'empêcher de terminer par ces mots : « Si l'on pouvait penser comme M"* de Chevreuse, qui croyait en mourant qu'elle allait causer avec tous ses amis en l'autre monde, il serait doux de le penser. » En parcourant ces pages , on se prend à désirer entre ces deux vieillards aimables un ressort , un mobile de plus , ne fût-ce qu'une illusion. Leur morale terre-à-terre désole ; leur horizon baisse à chaque pas. Saint-Ëvremond ne croit en rien à l'avenir, et toutes ses espérances, comme tous ses bonheurs, 8e terminent pour lui au moment prochain ou présent : a Je n'ai pas en vue la réputation, dit-il... : je regarde une chose plus essentielle, c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort... Il n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse i|ue moi... Vivez; la vie est bonne quand elle est sans douleur. »

Lui , qui a ai bien pénétré le génie des Romains , voilà pourtant ce qui lui a manqué peut-être pour être leur peintre durable et définitif; il a laissé cet honneur à Montesquieu. Au milieu de tout ce qu'il avait dans le bon sens et dans le jugement de si bien fait pour les comprendre, Saint-Évremond manquait de cet amour de la louange et des grandes choses , de cet esprit d'élévation qui inspirait en tout le peuple-roi et qui animait les Épicuriens même de la belle époque, tels que César, lesquels pouvaient penser comme il leur plaisait, mais qui, dans l'action, démentaient si hautement leur doctrine. Or, Montesquieu avait cet amour et ce ressort généreux en lui , et c'est par là, autant que par son talent, qu'il lui a été donné de faire un ouvrage admirable, un monument, tandis que Saint- Ëvremond n'a lajssé qu'une ébauche supérieure.

Comme il faut pourtant toujours un motif plus ou moins prochain et une récompense , à défaut de la postérité les'deux amis se donnent des loqanges et des compliments d'une lettre à l'autre : « Plût à Dieu que vous pussiez penser de moi ce que vous dites ! écrit Ninon ; je me passerais de toutes les nations. Aussi est-ce à vous que la gloire en demeure. C'est un chefd'œuvre que votre dernière lettre. Elle a fait le sujet de toutes

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