SAINT-ÉYREMOND ET NINON
les conversations que Ton a eues dans ma chambre depuis uu mois. Vous retournez à la jeunesse : vous faites bien, jde l'ai* mer. La philosophie sied bien avec les agréments de Tesprit. Ce n'est pas assez d'être sage, il faut plaire; et je vojfi bien que vous plairez toujours tant que vous penserez comme vous pensez. Peu de gens résistent aux années. Je crois ne m'en être pas encore laissée accabler. » Et c'est ainsi qu'ils^se donnaient^ par Tesprit du moins et par une louange délicate , leurs derniers plaisirs.
Il est temps de me résumer sur Ninon et de bien marquer le seul côté par où je l'envisage. Son salon rassemblait une bien plus grande variété que l'hôtel Rambouillet, et il unissait bien des genres. Il unissait au ton du grand monde celui de la bonne bourgeoisie parisienne. M*"* de La Fayette avait essayé à un moment ce rôle qu'avait eu précédemment M** de Sablé, « à laquelle, dit Gourville, tous les jeunes gens avaient accoutumé de rendre de grands devoirs, parce qu'après les avoir un peu façonnés, ce leur était un titre pour entrer-dans le monde.'» Mais la santé de M"* de La Fayette, et son humeur qui la portait à ses aises, ne lui permirent pas de faire longtemps ce rôle. Ce fut en grande partie celui de Ninon. Elle avait pour cela plus de gaieté que M"** de La Fayette, et plus de soli* dite que cette autre femme d'esprit de la même date, M"^ de La Sablière (4). C'était donc chez elle et par elle que la jeunesse débutait volontiers dans la société. On y causait et on n'y jouait pas. Les mères tâchaient d'y introduire leurs enfants. M"*' de Sévigné, qui avait eu tant à se plaindce de Ninon sur la personne de son mari et sur celle de son fils , voyait sans crainte son petit-fils, le marquis de Grignan, lui rendit- des devoirs. La mode s'en mêlant et la considération couvrant tout, les femmes avaient fini par rechercher extç^mement Ninon, « Les femmes courent après M'*" de L'Enclos , disait M™' de Coulanges, comme d'autres gens y couraient autrefois. » Et làdessus M"* de Sévigné écrivait à M. de Coulanges : a Coi4)inelli me mande des merveilles de la bonne compagnie d'hommes qu'il trouve chez M"' de L'Endos; ainsi elle rassemble tout
(4) Elle-même Ninon avait coutume de compare^ M^t de La Fayette à ces riches campagnes de Beauce qui rapportent d'excellent froment^ et Mme de La Sablière à un joli parterre qui charme les yeux.
sur ses vieux jours, quoi que dise M""* de Coulanges, et les hommes et les femmes. » Aucun livre ne nous rend mieux ce qu'était dans les derniers temps le salon de M"** de L'Enclos, que le Dialogue sur la Musique des anciens , par l'abbé de Cbâteauneuf : c'est une conversation qui se tîent-chez elle, et où on l'entend dire son mot avec goût , avec justesse, et en excellente musicienne qu'elle était. En sortant de là , les interlocuteurs continuent de parler d'elle et de se redire ses diverses qualités aimables. L'abbé Fraguier l'a également peinte en une page fort juste; et l'abbé d'Olivet (bon Dieu! que d'abbés à propos de Ninon ! ) , dans un Éloge en latin de Fraguier, nous le représente au moment où il voulut écrire en français et se former au bon goût de notre langue : a A cet effet, dit d'Olivet que je traduis, il s'en remit de son éducation à deux Muses ; l'une était celte célèbre La Vergne (Madame de La Fayette) y tant de fols chantée dans les vers des poètes, et l'autre qu'on a suriiommée la moderne Leontium (Ninon), Toutes les deux en ce temps-là tenaient le sceptre de l'esprit, et passaient pour les. arbitres des élégances...* La dernière avait été façonnée de telle sorte par la nature qu'elle semblait une rénus pour la beauté , et pour l'esprit une Minerve. Mais, quand Fraguier commença de la connaître, Fâge lui avait dès longtemps retiré ce qu'elle avait eu de dangereux, pour ne lui assurer que ce qui était profitable et salutaire. » — Savez-vous bien, me dit un plaisant à qui je viens de faire lire ce même passage en latin , qu'à la manière dont parle votre abbé d'Olivet, je vais conclure qu'au xvu® siècle M"*" de La Fayette et M^* de L'Enclos, par leur fonction d'oracles du goût<ians le monde, ont été les deux premiers vicaires de Boileau? — C'est en des termes plus ou moins approchants que tous les derniers contemporains de Ninon parlent d'elle. Est-il besoin de rappeler que l'abbé de Cbâteauneuf, un jour, lui présenta son'fiUeul Voltaire, âgé de treize ansiet déjà poëte? Elle sembla pressentir ce que serait bientôt cet enfant, et elle lui légua par son testament 2,000 ît, pour acheter des livres.
De Montaigne et de Charron à Saint-Évremond et à Ninon , et de Ninon à Voltaire, il n'y a que la main , comme on voit. C'est ainsi que, dans la série des temps, quelques esprits font la chaîne.
Et maintenant, quand on a parlé de Ninon avec justice, avec
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charme, et sans trop approfondir ce qu'il dut y avoir de honteux malgré tout, ce qu'il y eut même de dénaturé à une certaine heure, et de funeste dans les désordres de sa première vie , 41 faut n'oublier jamais qu'une telle destinée unique et singulière ne se renouvelle pas deux fois, qu'elle tient à un incomparable bonheur, aidé d'un génie de conduite tout particulier, et que toute femme qur, à son exemple, se proposerait de traiter l'amour à la légère, sauf ensuite à considérer l'amitié comme sacrée, courrait grand risque de demeurer en chemin, et de flétrir en elle l'un des sentiments, sans, pour cela, se rendre jamais digne de l'autre (1).
(4) Je conseille de relire , à ce propos , ce que dit si sensément et si énergiquement Jean-Jacques Rousseau au livre V de ÏÊmiley dans le passage qui commence ainsi .- «< Je ne saclic que la seule W^ de L'Enclos, etc., etc. ; » et la note quiprécède.