MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE
DE
Recueillis et mis en ordre par M. A. Sayous.
(.a vol. in-8<>, Amyot et Cberboliez, 4851.)
Ce que cette publication a de neuf et d'opportun m'a déterminé à en parler cette fois encore. Ceux qui ouvriront ces volumes y trouveront à chaque page des pensées qui sembleront à notre adresse ; et Ton a besoin de se rappeler certaines modifications essentielles qui se sont produites dans la société depuis cinquante ans, pour ne pas se laisser aller à ce tropd^analogie et de ressemblance.
Mais si la société a changé et s'est améliorée dans quelquesunes de ses conditions réeUes, le caractère de la nation n'a point changé, et ce caractère a été parfaitement connu et décrit par Malletdu Pan qui, eu sa qualité d'étranger, était plus sensible qu'un autre aux légèretés , aux imprévoyances et aux inconstances françaises. Malouet lui écrivait en 4791 : « Nous qui raisonnons juste, nous ne rencontrons presque jamais avec précision aucun événement, parce que les actions des hommes ont fort peu de ressemblance aux bons raisonnements. » Cela est vrai pour tous les peuples et pour tous les hommes; mais
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cela est encore plus vrai en France, car la nature française résume en elle avec plus de rapidité et de contraste les défauts et peut-être aussi les qualités de Tespèce.
Mallet du Pan appartenait à ce groupe de constitutionnels dont les chefs à l'Assemblée constituante, Mounier, Malouet, Lally, voulurent en 1789 quelque chose d'impossible, mais d'infiniment honorable, le juste accord de la monarchie avec la liberté ; on peut dire que Louis XVI, en tant qu'il pensait et voulait par lui-même , était de cette nuance. C'est ce groupe qui triompha en 48U lorsque Louis XVIII donna la Charte , et qui ne perdit point espérance tant que le monarque put et sut s'y maintenir. Sous la Restauration, dans les premières années, on croit apercevoir distinctement la place de Mallet du Pan entre MM. de Serre, Camille Jordan et Royer-Collard. Homme d'observation toutefois et de bon sens avant tout, absolument étranger par ses origines comme par ses habitudes d'esprit aux doctrines du droit divin, il est évident pour ceux qui le lisent que, s'il avait vécu, il ne se serait nullement considéré comme enchaîné à la Restauration, et qu'il eût fait mieux que consentir à l'essai de monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe : il aurait cru un moment y voir la réalisation tardive de ce qu'il avait longtemps désiré et de ce dont il avait désespéré tant de fois, l'établissement d'un gouvernement mixte, devenu enfin possible en France après ces trente ou quarante ans d'une éducation préliminaire si chèrement achetée. Mais jusqu'où serait allée la confiance de Mallet du Pan, s'il avait poussé jusque-là sa carrière et s'il avait vécu l'âge d'un Barbé-Marbois? Aurait-il cm le port à jamais atteint? Aurailril eu foi dans une stabilité qui dépendait de tant d'efforts combinés et de tant de sagesses incertaines? Lui, l'observateur intègre et rigoureux, qui excellait à approfondir, à analyser et à décrire une situation politique, et à chercher les racines des choses bien au-dessous des surfaces, il n'est pas douteux que, s'il avait vécu jusque-là et s'il eût conservé jusqu'à la fin sa fermeté de pensée, il eût plus d'une fois froncé le sourcil et remué la tête aux discours de ceux qui se seraient félicités devant lui d'avoir à jamais conquis et de posséder pleinement et sûrement le régime tan souhailé.
Derrière la bourgeoisie satisfaite, il aurait continué d'apercevoir les graves et perpétuels symptômes généraux d'invasion
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qu'il ayait dénoncés le premier dans ces termcîs, en 4794 ; après avoi^ parié de la grande et première invasion des Barbares contre l'Empire romain : c Dans le tableau de cette mémorable aobversion , disait-il , on découvre l'image de celle dont l'Europe est menacée. Les Huns et les Hérules, les Vandales et les Goths ne viendront ni du Nqrd ni de la mer Noire, il$ sont au miti€H de notts. » Car c'est Mallet du Pan qui, le premier, a proféré cette parole, répétée depuis par d'autres. Celui qiii, & l'ouverture de la Révolution, pensait ainsi, n'était pas homme à s'endormir chez nous sur l'oreiller d'une monarchie constitutionnelle quelconque ; il avait besoin de s'assurer qu'elle n'était pas minée dessous.
Nous continuerons de le suivre hors de France, en faisant remarquer un seul point pour l'explication morale de sa conduite : c'est que Mallet du Pan n'était point Français. Il avait résidé en France durant huit années^ travaillant au Mercure moyennant un traité conclu avec le libraire Panckoucke ; il f avait défendu en honnête homme ce qu'il croyait les bous principes; par suite de l'estime qu'il s'était acquise^ il avait été, att moment de son départ, chargé d'une mission par Louis XVI , f qui m'honora de sa confiance , dit-il , sans m'honorer jamais de ses bienfaits. » Cette mission remplie, Mallet du Pati était libre ; il pouvait donner ses conseils à qui il lui plaisait , sans manquer à aucun devoir de pairie ou d'honneur. Se considérant comme un simple membre de la grande société européenne tout entière en péril, il était plus libre que Jomini lui-même ne le put être en portant ailleurs l'habileté de sa science militaire et de sa tactique , car, lui Mallet , il n'avait jamais été à proprement parler au service de la France.
Cela dit pour ne laisser aucun embarras dans l'esprit du lecteur, continuons de suivre Mallet hors de France et dans son rôle d'observateur et d'informateur excellent.
Nul n'a mieux saisi et noté que Mallet du Pan les diverses étapes et les temps d'arrêt de la Révolution : à Paris dans le Mercure^ et à Bruxelles dans sa brochure publiée en 4793, il n'avait cessé de l'étudier, de la caractériser dans sa marche d'invasion et dans sa période croissante : après le 9 Thermidor et depuis la chute de Robespierre, il va la suivre pas à pas dans sa période de décours, absolument comme un savant médecin qui suit et distitigiie toutes les phases d'une maladie.
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Robespierre mort et la Convention délirrée d'une terreur inouïe ainsi qde toute la France, le caractère de la Révolution change à Tinstanl; Mallet n'hésite pas à marquer les signes nouveaux qui indiquent qu'elle vient de passer à une tout autre phase. Tous les grands acteurs qui avaient jusque-là joué les premiers rôles ayant été ou mas3acrés ou mis en fuite et dépopularisés, « la Convention, dît-il, et ses partis se trouvent dépourvus de gens à talents et à caractère, ou possédant Un degré même médiocre de capacité administrative. Ce sont des valets qui ont pris le sceptre de leurs maîtres après les avoir assassinés. « C'est bien là le caractère en effet des Thermidoriens purs ; et, montrant les causes qui rendent impossible sur ce terrain bouleversé et ensanglanté la formation de toute grande popularité nouvelle : « Tous ont appris à se défier, ajoute-t-il, de cette périlleuse élévation ; fussent-ils tentés d'y aspirer, ils n'y parviendraient pas, car les racines de toute autorité individuelle sont desséchées : ni l'Assemblée, avertie par l'exemple de Robespierre, ni le peuple, dégoûté de ses démagogues, ne le souffriraient. On peut donc regarder l'existence des idoles populaires et des charlatans en chef comme étant irrévocablement finie. » C'est ce qui arriva eh effet ; l'ère qui s'ouvre à dater du 9 Thermidor n'est plus celle des grands meneurs, mais des intrigants , le règne des Barras.
Pour savoir lire les journaux du temps , pour distinguer la vraie note sous le masque gonflé et retentissant que gardent encore après le 9 Thermidor les orateurs de la Convention, il faut une clef. Mallet du Pan en avertit les correspondants qui le consultent : < Chaque séance est un mensonge de plusieurs heures, à l'aide duquel on déguise ses propres intentions. La crainte d'être soupçonné d'idées contraires à celles que l'on professe fait exagérer encore la dissimulation. Les papiers publics qui transcrivent les débats de la Convention ne représentent donc que l'histoire d'une mascarade. »
Cette Convention, ainsi décapitée et privée des chefs qui faisaient sa terreur et sa force , n'est pourtant pas à mépriser ; Mallet du Pan n'a garde de s'y méprendre , et , en général , il pense que « c'est un mauvais conseil que le mépris de son ennemi. »— « Individuellement, dit-il, la Convention est composée de pygmées ; mais ces pygmées, toutes les fois qu'ils agissent en masse, ont la force d'Hercule,-^ celle de la fièvre ardeuie. »
Quant au peuple, au public en France, à la masse de la population, Mallet la connaît bien ; il ne lui prête ni ne lui ôte rien, quand il la montre, au sortir du 9 Thermidor, n'ayant qu'un désir et qu'une passion, le repos et la paix, avec ou sans monarchie, et plutôt sans monarchie s'il est possible :
M GeUe-ci (c'eai-à-dire la monarchie), écrii-il à Tabbé de Pradt Je 4«r novembre 4794, n'a encore que des partisans timides. La masse commence à oublier qu'il y nit jamais eu un roi , et, une fois la paix faite au dehors et un régime doux au dedans, le peuple n'aura t^lus d'intérêt à désirer un autre ordre de choses. Ceux qui y aspirent, étant sauvés des cachots et des guillotines, se contenteront d'une mauvaise auberge , sans faire un pas pour atteindre un château , où ils seraient beaucoup mieux logés. »
Le grand corps social, qui s'est senti si près d'une destruction entière, aspire donc en toute hâte à une guérison, mais à une guéri&on quelconque, à une guérison plâtrée : qu'on la lui offre, et il s'en contentera.
Ce qui frappe Mallet aux diverses époques de notre Révolution, surtout pendant la période qui suit la Terreur, et au lendemain des nouvelles rechutes (telles que le 43 Vendémiaire, le 48 Fructidor), c'est l'absence complète d'opinion et d'esprit public, dans le sens où on l'entend dans les États libres :
« L'esprit public proprement dit, écrit-il le 28 janvier 4796, est un esprit de réâignation et d'obéissance; chacun cherche à se tirer, coûte que coûte, c'est-à-dire par mille bassesses infimes, de ta détresse générale. Depuis le 13 Vendémiaire (jour de la victoire de la Convention par le canon de Bonaparte), le découragement est général : ce qui n'empêche pas le beau monde d'aller à la Comédie en passant sur les pavés encore teints du sang de leurs parents ou voisins tués par la mitraille de Barras. Personne ne peut parler du roi à Paris sans se faire rire au nez. Les puissances y ont à peu près autant de considération : on ne doute pas de les culbuter bientôt dans le Rhin. »
Ce Genevois connaissait bien le Parisien , et cette facilité qu'il a de se tirer de tout danger qui n'est pas présent, qui n'est pas en deçà de la barrière.
H le redira sous toutes les formes à ses correspondants de toute qualité, à Louis XVIII lui-même et au comte d'Artois ou à ses amis, il ne faut pas s'exagérer les chances d'un mouvement royaliste en France. Il écrivait au comte de Sainte-Aide-
gonde, le 27 mars 4 796 (M. de Sainte-Âldegonde était rhomme du comte d'Artois) :
« Toutes les opinions se ramifient à Tinfini ; mais le premier qui sera en état de se faire roi et de promettre une tranquillité prochaine les absorbera toutes.
« L'habitude du malheur et des privations, Tétat affreux où ont vécu les Parisiens sous Robespierre, leur fait trouver leur situation actuelle supportable. La paix, comme qu'elle fût donnée (c'est une locution genevoise, mais la pensée est bonne), comblerait de joie la nation. La lassitude est à son comble, chacun ne pense qu'à passer en repos le reste de ses jours. Que Garnot ou le duc d'Orléahs, que Louis XV 111 ou un Infant d'Espagne soient roi, pourvu qu'ils gouvernent folérablement,le public sera content. On ne pense qu'à soi, et puis à soi, et toujours à soi. »
Il est pourtant deux traits d'exception à cet égoïsme presque universel, et Mallet les relève, comme il est juste de les relever aussi : 4° le peuple, ce qu'il appelle le bas peuple (mais cela s'étend très-loin ) , n'a pas cessé, selon lui, d'être atteint de son hydrophobie, il n'en est nullement revenu : a C'est toujours uu animal enragé, dit-il, malgré sa misère profonde. » Cette rage qui survit même à la souffrance et à la misère, c'est la soif de l'égalité et la haine du tyran. Et Mallet insiste en plus d'un endroit sur ce fanatisme d'égalité qui fait le fond de ce qu'il appelle la religion révolutionnaire. 2*^ Il n'est pas moins obligé de reconnaître, comme trait d'exception à cet égoïsme de la masse du public, le sentiment militaire dévoué : le soldat, l'officier a beau avoir son arrière-pensée, « des différences d'opinions et de motifs n'entraînent aucune différence dans la manière de combattre : un esprit, un sentiment communs animent tous les soldats. Nul ne veut avoir l'air d'être vaincu par des étrangers , nul n'aime ces étrangers. » Il suffit que le soldat se trouve en présence d'armées royalistes à combattre pour qu'il perde toute velléité d'être royaliste lui-même. Mallet, selon moi, n'appelle pas de son vrai nom cette disposition du soldat français à s'oublier sous le drapeau, quand il l'attribue surtout à la vanité; il faut appeler cette vanité de son vrai titre social, qui est l'honneur. Mais si , dans la froideur et le bon sens de sa nature genevoise et de sa race protestante, il n'est nullement en sympathie avec ces dispositions tant populaires que militaires du génie français , et d'où plus d'une fois a jailli l'héroïsme, on ne saurait l'accuser de les avoir méconnues.
Son honneur à lai, c'est de n'avoir jamais, même aux ino* ments les plus désespérés et les plus amers , cédé d'un point sur les conditions ou'il jugeait essentielles au rétablissement de la monarchie en France : « 11 est aussi impossible de refaire l'ancien régime, pensait-il, que de bâtir Saint-Pierre de Home avec la poussière des chemins. » Consulté de Vérone par Louis XVin, et d'Edimbourg par le comte d'Artois, dans leurs projets excentriques de Restauration , il ne cesse de leur redire : a II faut écouter l'intérieur si l'on veut entreprendre quelque chose de solide... Ce n'est pas à nous à diriger Tiotérieur, c'est lui qui doit nous diriger. »
Dans une Note écrite pour Louis XVIIÏ, en juillet 47Ô5, Mallet du Pan lui pose les vrais termes de la question que ce roi ne paraissait pas comprendre entièrement alors, et qu'il fallut une plus longue adversité pour lui expliquer et lui démontrer : <r La grande pluralité des Français ayant participé à la Révolution par des erreurs de conduite ou par des erreurs d'opinion, écrivait Mallet, il n'est que trop vrai qu'elle ne se rendra jamais à discrétion à l'ancienne autorité et à ses dépositaires ; il suffît de descendre dans le coeur humain pour se convaincre de cette vérité. » Il ajoutait qu'une partie des principes du jour ayant résisté aux horreurs de la Révolution, a la génération courante, infectée de ce levain, ne pourrait s'en délivrer qu'avec le temps et sous un gouvernement ferme et éclairé. » Il analysait successivement l'esprit des villes en général , celui des bourgeois de toutes les classes, l'esprit des campagnes où le paysan, devenu propriétaire et acquéreur des biens d'émigrés , s'accommodait très-bien du régime nouveau et ne craignait rien tant que le retour à l'ancien. Ce n'était point par un coup de main, fût-il heureux , qu'on pourrait /aire face et satisfaire à tant d'intérêts et de sentiments de nouvelle espèce et de formation récente : « Les coups de main sont pernicieux tant qu'on n'a point pourvu à leur lendemain ; » et un succès partiel n'entamerait point la République , « à moins qu'en même temps eft avant tout on ne frappât juste sur les esprits et les intérêts, en saisissant le point de conciliation auquel on peut espérer d'amener les volontés et les efforts. » Telle est la doctrine de Mallet du Pan, et Louis XVIII n'était pas mûr à cette date pour l'entendre.
Le nom du duc d'Orléans (depuis Loui&^Philippe) revient de
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touips en temps dans œUe Correspondaoœ , et cliaque fois MaiieC parie de ce jeune prince avec une remarquable estime, avec une prévision singulière. L'ayant rencontré à Londres au commencement de 4800, ii en écrivait au comte de Sainte-Àldegonde : « Je ne vous rendrai pas la fortune immense qu'a Suite id le prince, soit auprès des Anglais, soit auprès de tous les Français sensés. Il est difficile d'avoir l'esprit plus juste , plus foriné, plus éclairé, de mieux parler, de montrer plus de sens , de connaisssmces , une politesse plus attirante et plus simple. Oh! celui-là a su mettre à profit V adversité.,. » Je ne me suis donc pas trop avancé quand j'ai dit que Maliet du Pan , s'il avait vécu jusqu'en \ 830 , n'eût pas manqué d'adhérer à la tentative de monarchie constitutionnelle de Louis- Philippe; et avec son rare pronostic, dès le ^ février 4796, dans une lettre où il est questMn de ce même doc d'Orléans , il éciivait :
« Si, par une «ondiûte AompaUble a¥<ic les persanes, avee les pf éjur gés el les intérêts du temps, avec la force impérieuse des circonstances, le roi (Louis XVllI) ne retourne et ne fixe vers lui ou vers sa branche cette multitude de révolutionnaires anciens et nouveaux, royalisés à demi ou en chemin de se roy^Hser, vous les verrez prendre te premier rei qui s'arratt^era avee eux. Je veus proteste que, s'il y avait iw prince étranger aesez riche, assez habile, assez audacieux, vous verriez es France une révolution semblable à celle de 1688 en Angleterre. Ce ehangement de dynastie est, du plus au moins, le point de mire de tout ce qui compte et remue on ce moment. »
Il est curieux de voir la velléité de 4796 redevenue, par i« cours fatal des événements, la nécessité de 4830.
Et plus explicitement encore, parlant en toutes lettres d« duc d'Orléans, Mailet du Pan dira (27 mars 4796) :
« Le dae d^rléans a beaucoup de partisans. Si Fon n'y prend garde,
il réunh*a facilement la grande masse des gens qui ont été pour quelque
chose dans la Révolution, ceux qui y ont fait fortune, toute la dasse de
quatre cent mille individus qui ont acheté, revendu, ou qui aontencore
propriétaires de domaineB nirtionaux. »
On n'est pas plus clairvoyant que cela à trente-quatre ans de distance.
L'indépendance de Maliet du Pan dans les conseils qu'i} donne aux Priiices de la aMÛson de Bourbon , est donc maui«'
feste : elle n'éclate pas moins dans son attitude et sou procédé à l'égard des ministres étrangers qui le consultent. Il paraît que, quand il causait avec eux, personnellement, et même avec des archiducs^ il avait une certaine* manière d'exprimer avec chaleur son opinion, et d'appuyer le pied en l'exprimant, qui ne laissait pas d'étonner ces personnages de Cour : mais il n'en réussissait que mieux dans leur estime. Ne croyez pas que Mallet du Pan fût un avocat consultant comme un autre, qu'il se contentât de donner son avis en conscience, et qu'il se tînt quitte ensuite et content : non pas, sa conviction, toute sa moralité et sa personne même étant engagées dans les conseils qu'il donnait, il demandait sinon qu'on les suivit à la lettre, au m'oins qu'au même moment on n'agît point dans un sens directement contraire. M. de Hardenberg, ministre de Prusse, ayant persisté à le consulter , tandis qu'il- participait dans le même temps aux négociations de la paix d^ Bâle à laquelle Mallet était directement opposé, ce dernier le prit fort mal ; il interrompit un travail devenu dérisoire dans*cette nouvelle conjoncture : a Dans cet état de choses , écrivait-il à M. de Hardenberg, toute lettre de ma part devenait un acte d'importunité, une indécence jet un contre-sens. »
Ayant été mêlé en 1794 dans un projet de conciliation qu'offraient aux Princes émigrés les constitutionnels de la nuance de MM. de Lameth, et ne s'y étant prêté qu'avec une extrême réserve, Mallet du Pan apprit qu'on en jasait pourtant dans l'armée de Conëé, et il reçut de l'Envoyé anglais en Suisse, M. Wickham , une communication à ce sujet. 11 faut lire en entier sa lettre en jéponse à cet Envoyé qui ne lui en sut aucun mauvais gré; elle est toute à l'adresse de cette incurable et intolérante Émigratioa :
t Rien au reste, disait en* terminant Mallet, ne m'est plus indifférent que ces commérages. Si ^quelque chose doit affliger, c'est l'accès qu'on leur donne, et le tort qu'ils* font à la cause de ceux qui les accueillent avec tant de légèreté; il n'est pas un révolutionnaire qui ne doive rester telf en apprenant de quelle indigne manière sont traités ceux qui ont défendu avec l»plu$de constance^ et de Cfiurage-les intérêts de la maison de Bourbon.
« Vous êtes le 'maître, Blon8ieur,*de faire part de mes sentiments à M. le prince de Condé età qui vous'semDlera bon. Tant pis pour ceux qui blâmeront mes opinions sur les circonstanKMîs, je ne nai'en inquiète nullement : Smllorum magister est eventui. Ces Messieurs peuvent être
ai^ourd'hui fort tranquilles sur la qualité de la monarchie qui s'établira en France, car ils n'auront point de monarcBie du tout: Vos derniers Siuaris raisonnèrent et se conduisirent comme on raisonne et comme on se conduit au dehors^ on finira comme eux. »
Quelques mois après, il écrivait à M. de Sainte-Aldegonde à
propos de la paix générale considérée comme très-prochaine ,
et en dégageant sa pensée fondamentale de tout ce désarroi
.universel ot chaque État faisait sa paix à part et tirait à soi :
« Tous ces tracas européens ne signifient plus rien pour nous. Qu'on reconnaisse le roi ou no[i, cela ne vaut pas six liards ; c'est de la France, et non d'étrangers battus, conspués, haïs, qu'il doit se faire adopter. S'il pense autrement, il finira*eomme le roi de Sidon, par être jardinier. »
Rien qu'à l'accent, il est évident qu'avec ce fonds d'humeur républicaine pt cette conscience d'homme libre qui se retrouve à nu dès qu'on le presse trop au vif, Mallet du Pan en prend son parti pi est à bout à la vue de tant de fautes, de sottises, et d'une partie d'échecs si mal jouée : « C'est un bonheur insigne, s'écrie-t-il,.de n'être rien qu'indépendant dans des conjonctures si désespérées, au milieu d'hommes qui ruineraient, par leur façon de faire, les conjonctures les plus favorables. »
On voit à présent ," sans qu'il y ait doute y quelle franche et particulière nature d'avocat consultant et de conseiller royaliste c'était que Mallet du Pan, cepaysa?i du Danube de l'Émigration. Il s'est vu durant la Révolution de tels observateurs sagaces et capables , mais qui l'étaient dans des. conditions et dans des inspirations toutes différentes'. Mirabeau, par exemple, avait auprès de lui un homme d'un vrai mérite, Pellenc, dont il tirait grand parti, et qui, après sa mort, passa au .comte de Merey-Argenteau , puis à M. Pitt, puis à la Chancellerie de Vienne, pour revenir finalement au ministère des Affaires étrangères en France , où il à été un travailleur des plus employés et des plus utiles. Pour ceux-qui ont connu M. Pellenc, je définirai Mallet du Pan un Pellenc énergique, d'une trempe supérieure, qui n'a pas peur, qui, tonsuHé par les Cabinets, dit ce qu'il pense, mais aime encore mieux le dire à tous, au public, exhalant sa pensée, ses vues, son indignation d'honnête homme et d'homme sensé, sans quoi il est condamné à ce qu'il a appelé lui-même le tourment dit silence,