IV
3M CAVgBRIiBB DU IVWhU
Croirail-oa qu- entraîné par sa conviction, par aoa eôorage,
Mailet du Pan, au lendemain de la Terreur, au printemps de 4795, sans y être obligé en rien que par son ardeur de plume et son besoin d'aller au feu, ait été près de retourner à Paris : « Croiriez-vous, écrivait-il à Tabbé de Pradt à cette 4»i0, q.u'on me presse chaque semaioa de revenir 4 Paris? jËt croirie^^-voij^ qu'un tour de roua de plus et je pars? 9 II étaiJt bien pr^s de céder à l'impétuosité française ce jour-là . Il brûiait de venir prendre parla ce combat d'opinions, où se distinguaient alors l'abbé Morellet et tant de journalistes courageux tels que Lacretelle , d'anciens constitutionnels , des hommes de 89 ralliés aux royalistes et faisant corps contre i^ Conventio.i). MaJlet ne pardonne point aux Princes émigrés de ne pas comprendre ce mouvement spontané des Sections de Paris, de ne pas le favoriser de toutes leurs forces ea agiéant la fusion diès constitutionnels : « Avec un million d'édus, uo million de libres, écri* waitHÏ ai» comte de Sainte-Aldegonde (23 septembre 4795), on idécidait de haute lutte la victoire des êeetÀo&â. On m*a £ait de Paris des instances réitérées à ce sujet. Mais que puis^je? l'ai sollicité, remiOfitré des ministres, des grands seigneurs : pas ua liard. On perdra des milliards à se faire haUre , mais pas lu^i écu pour se sauver. Je vous dirais des choses exécrables sur ce sujet, tout mon sang en esi soulevé. » Le icanoo de Vendémiaire tiré par Bonaparte eût, dans tous les cas peut^e, coupé court à ces espérances. De petits incidenits , teés qu'un Bonaiparte qu*oa rencontre , sont de ces ifloprévus qal comptiquei^ la marche naturelle des révolutions.
iQuoi qu'il en août, Màllet du Pan, depuis Thermidor et avant ie canon de Vendémiaire , avant l'équipée de Qiiilieroa , avait eu un violent accès d'espérance; il avait senti de son coupd'oBiil de tacticien que c'était le moment ou jamais d'agir , et qu'avec uxie charge a fond on pouvait enfc^cer l'armée ennemie, c'eajt-à-dire la Convention. Depuis lors une pareille chance jitô se retrouvera plus à ses yeux , et , même à la veille du 4^ FruQtidar, il n'aura qu'un retour d'espcôr bien douteux ^ t)ien fugitif.
€'est qu'à ceUe date, il n'avait plus rien à ap[M*endre sur les Princes émigrés et sur ieurs irrémédia^es chimères , et qu'il pressentait que la solution prochaine , même quand elle produirait un roi et un ms^tiw, oe l'irait pas chercher de leur o^é.
HAtLBT BO PAN. S87
Mallet ^it déjà dans ces dtspositioi» trè&«|>ed e&pétBni&ê quand il publia à Hambourg en 4796, quelques mois après les événements du 4 3 Yèndémiairè, sa brochure intitulée : Correspondance politique pour servir à VHièMre du Républicà" nisme français. La partie remarquable de cette brochurfiiest i' Avant-propos et l'Introduction , dans laquelle Mallet reprend ce tableau tiint de fois tracé de la Révolution et le grave en traits de JuvénaL Dans sa brochure publiée à Bruxelles en 1 793, nous l'avons vu s'adresser plutôt aux chefs des Cabinets et aux princes français qu'à la France même : ici , c'est le contraire; il désespère de l'étranger, et c'est pour la France qu'il écrit, c'est pour ceux du dedans qu'il s'agit de ramener. Son but a été de dire ce que ne peuvent et n'osent dire à Paris une foule de gens sensés. Et puis sa parole même, fût-elle inutile, il ne peut la retenir : « Je vais faire, écrivait-il , une moisson de mécontents. J'ai écrit comme j'écrirais dans vingt ans. Il ne reste d'autre bien que l'indépendance, il faut s'en servir à se soulager, n
Je n'analyserai pas l'Avant-propos et l'Introduction, qui mériteraient d'être lus en jcntier. L'objet de Mallet serait de prouver que la vraie liberté ne se trouve que dans une monarchie modérée , et que dans la république on a la servitude. Il tient à rassurer d'abord ceux du dedans qui peuvent se figurer, d'après les déclamations des exagérés, que la monarchie amène nécessairement avec elle l'oppression de la pensée et l'interdiction du raisonnement :
« Il a'est formé, dit-U , en Europe utie ligué de sots et de fatiatiquès, qui, s'ils le pouvaient, interdiraient à l'homme la faculté de voir et de penser. L'image d'un livre leur donne le frisson; parce qu'on a abusé des lumières, ils extermineraient tous ceux qu'ils supposent éclairés; parce que des scélérats et des aveugles ont rendu la liberté horrible, ils voudraient gouverner le monde à coups de sabre et de bâton. Persuadés que, sans les gêna d'esprit, on n'eût Jamaid Vu de révolution, ils espèrent la renverser avec des imbéciles. Tous les mobiles leur sont bons, excepté les talents. Pauvres gens qui n'aperçoivent pas que ce sont les passions beaucoup plus que les connaissances qui bouleversent l'univers, et que, si l'esprit a été nuisible, Il faut encore plus d'esprit que n*en ont les méchants pour les contenir et pour les vaincre ! »
Tout cela est fort spirituel en même temps qu*habile, ei rentre bien dans la ligne habituelle de Mallet du Pan. Autant il est peu de l'école de Jeau-Jacques et du Contrat social,
autant il aime à se proclamer de celle de Montesquieu, a Si je pouvais faire en sorte, disait Montesquieu, que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie , ses lois ; qu'on pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le plus heureux des mortels. » Or, l'impression que produit Rousseau en politique est toute contraire : il fait que chacun, après l'avoir lu, est plus mécontent de son état. Cette épidémie de Constitutions politiques, a qui succéda alors en France et en Europe aux pantins et aux aérostats » (deux modes du jour), date de lui :
« Pas un commis-marchand formé par la lecture de VHéloUe , dit Mallet du Pan, point de maîlre d'école ayant traduit dix pages de Tite- Live, point d'artiste ayant feuilleté Bollin, pus un bel-esprit devenu publiciste en apprenant par cœur les logogriphes du Contrat social, qui ne fasse aujourd'hui un» Constitution...
« Cependant la société s'écroule durant la recherche de celte pierre philosophale de la politique spéculative; elle reste en cendres au fond du creuset Comme rien n'offre moins d'obstacles que de perfectionner Vimaginaire, tous les esprits remuants se répandent et s'agitent dans ce monde idéal. C'est là une des causes principales des succès qu'ont obtenus les nouveautés gallicanes. Elles laissent en arrière d'elles tous les systèmes de liberté connus^ elles enivrent l'imagination des sots, en même temps qu'elles allument les passions populaires. On commence par la curiosité , on finit par l'enthousiasme. Le vulgaire court à cet essai comme l'avare à une opération de magie qui lui promet des trésors, et, dans celte fascination puérile, chacun espère de rencontrer à la fin ce qu'on n'a jamais vu, même sous les plus libres gouvernements , la perfection immuable, la fraternité universelle y la puissance d'acquérir tout ce qui nous manque et de ne composer sa vie que dejouiS' sances. »
Nul, on l'avouera, n'a mieux connu et plus expressément décrit la maladie sociale de son temps que Mallet, et on croirait, par endroits, qu'il n'a fait que décrire celle du nôtre, celle de ce malin : c'est que, sauf de très-légères variantes de surface, c'est bien la même maladie qui, après cinquante ans, nous travaille encore et cherche son issue ; elle la cherchera longtemps. Ces grandes épidémies morales par lesquelles passent les sociétés, et qui les transforment, qui ne les laissent pas après ce qu'elles étaient devant, usent bien des générations, et constituent les véritables époques de l'histoire (4).
(1) Ce sont des maladies de croissance, disent les partisans de la per-
Comme le petit nombre d» médecins consciencieux et sévères , Mallet du Pan est plus hardi à sonder et à décrire le mal qu'à proposer le remède. L'avenir, il le sait peu, et il n'en dit jamais plus qu'il ne sait. Bien fou, selon lui, qui proposerait des conjectures : « Les conjectures sont à pure perte , et les prédictions des folies. » Les contemporains pourtant veulent à tout prix des solutions, et se plaignent qu'on les en laisse manquer. C'est le reproche qui lui fut fait dans le temps même pour cet écrit de 4796 : « Il est naturel aux infortunés, disait-on, de croire que celui qui développe si bien les causes de leur misère connaît aussi les moyens de les soulager ; au contraire, son livre éloigne l'espérance, il n'assigne aucun terme à la Révolution , et on se trouve plus malheureux après l'avoir lu qu'auparavant. » Et en effet, le seul remède qu'indiquât Mallet du Pan, ce lointain remède de la monarchie constitulionnelle, est présenté par lui d^ns des termes qui marquent, bien à quel point il en sentait l'incertitude dans son application à la France ;
« Si jamais, disail-i], un Législateur tire la France de l'oppression de ses légistes et la ramène à un gouvernement, ce ne peut être par une législation simple adaptée aux convenances primitives. Son habileté et son bonheur seront au comble s'il parvient seulement à mettre en harmonie d'anciens préjugés avec les nouveaux, les intérêts qui précédèrent et ceux qui suivirent la Révolution : fragile^ mais désirable alliance deVautoriié monarchique ei delà libérien contre laquelle lutteroni sans cesse les souvenirs^ soit de la touie-puissance royale, soit de l'indépendance révolutionnaire.., »
Il pressentait combien le génie français , toujours dans les extrêmes, et composé d'insouciance et d'impatience, était peu propre à cette lulte conlinuelle, à cet équilibre qui exige suite, vigilance, et modération jusque dans le conflit.
Il a dit ailleurs un mot terrible et qui nous jugerait bien sévèrement. Exposant dans son Mercure britannique, peu de mois avant sa mort, en janvier de l'an 1800, le caractère de la grande commotion qui allait continuer de peser sur le nouveau siècle et qui ouvrait une époque de plus dans l'histoire
fectibllité et de l'éducation progressive du genre humain. Cette pauvre humanité est un rude enfant et qui coûte terril^lement à élever. Le fait est que, même en visant à des choses impossibles, on obtient à la longue des choses possibles auxquelles on n'eût jamais atteint autrement.
390 CAUiSfeÀlBâ lit LU1<^DI.
des vicissitudes humaines, il y montrait en vi>ai philosophe que le caractère de cette Révolution portait avant tout sur là destruction de toutes les distinctions héréditaires préexistahtes, que c'était au fond Une guerre â toutes les inégalités créées par Tancien ordre social , une question d'égalité en tltl ihot ! « C'est sur ce conflit, ajoutait-il , infiniment plue que sur la liberté, à jamais inintelligible pour les Français^ qu'a porté et que reposera jusqu'à la fin la ftévolution. » Espérons que, même en tenant moins à la liberté qu'il ne faudrait (ce qui est trop évident), nous la comprendrons pourtant assez pour démentir'un pronostic si absolu et si sévère.
Je ne veux pas abuser. Ceux qui liront ces Mémoires de Hallet du Pan y trouveront nombre de lettres iritéressatites qui montrent dans l'intimité, et avec le ton qui est propre à chacun, l'abbé de Pradt, Montlosier, Mounier, Lally, Portalis. Il y passe une grande variété de personnages qui causent fômilièrement et se peignent eux-mêmes sans y songer. Le sé^ jour de Maliet en Allemagne fut fertile en relations et en rencontres. Lorsque Genève fut annexée à la France (avril 4798), trois Genevois furent, par le Traité de réunion, déclarés à jamais privés et exclus de l'honneur d'appartenir à la nation française, et nommément à leur tête Maliet du Pàn. Il ne lui restait plus, s'il voulait encore parler au public, qu'à sortir du Continent, car il n'y avait plus un lieu où il pût imprimer en sûreté une ligne contre le Directoire : « Je n'ai été toléré ici, écrivait-il de Fribourg-en-Brisgau à l'abbé de Pradt, que sous la promesse d'y garder le silence. Que voulez-vous donc que je fasse en Allemagne?... Votre Continent me fait horreur avec ses esclaves et ses bourreaux, ses bassesses et sa lâcheté. Il n'y a que l'Angleterre où l'on puisse écrire, parler, penser et agir. Voilà ma place, il n'y en a plus d'autre pour quiconque veut continuer la guerre. »
Il partit donc et débarqua en Angleterre le \^ mai 1798 ; il s'y sentit à l'instant sur une terre forte et où régnait un esprit public puissant. Il y dressa aussitôt sa batterie de guerre, Son Mercure britannique^ publication destinée à combattre avec suite et par des tableaux mêlés de discussions la politique du Directoire : « L'expérience est perdue, disait Maliet, si on ne la grave pas au moment même par des écrits qui en fixent l'impression. » La passion déclarée et le parti pris de l'attaque
n*empêchent point dans te Mercure la sagacité et, jusqu'à un certain point, Timpartialité des jugements. Tout ce que dit Mallet sur ces hommes qu'il traite en ennemis» les Sieyès, les Carnot, est à prendre en considération. II apprécie aussitôt la grandeur du rôle de Bonaparte, et signale dans le fait du 48 Brumaire une métamorphose inconnue : a Attendons la moisson, disait-il, pour juger de la semence. » Il n'eut que lo temps d'embrasser d'un coup d'oeil son nouvel horizon de combat. Il mourut à l'œuvre, je l'ai dit, au printemps de 4800, et la plume lui tomba des mains de défaillance, comme l'épée aux plus vaillants.
Aujourd'hui, sans recourir â des publications volumineuses et difficiles à rassembler, on pourra, grâce aux Mémoires de Mallet du Pan, avoir sous les yeux la série de ses observations essentielles, de ses ju|;etnents et de ses descriptions concernant la grande période historique dont il a été l'un des combattants, mais surtout l'annotateur assidu et passionné. C'est un livre qui restera, je le crois, comme celui de l'un des meilleurs médecins consultants dans les crises socisiies (4).
(1 ) Les ciirieux trouverftieiit dan» ]t totné XT do SpHtatenr du Norû des articles sur Mallet du Pan , qui résutnent bien Toplnion des contemporains éclairés, au moment de sa mort : on y pmmet à sa mémoire la justice lente et sûre qui lui est rendue aiiuourd^hui.
Lundi 15 septembre 1851.