PREMIÈRE PARTIE. — PREMIÈRE SOIRÉE
Eh bien, trompé dans ses espérances, entraîné par je ne sais queUe fatalité, on maudit la vie, on appelle U mort, on aspire au néant.
Mais serais- je donc trompée ! . . . N'aurais-je rien à apprendre devousî — Pas grand'chose que tous ne sachiez , je vous assure. . —Je serai donc bien malheureuse; carj*ai beau faire, et je souffre, et j'ai toujours souffert, et je n'ai trouvé aucun remède en moi-même! Et, encore une fois, j'attendais ce remède de TOlre expérience. Il n'y a donc pas de soulagement à cette maladie de Pâme? puisque vous ne m*en indiquez aucun et que TOUS me renvoyez à ce que je sais ; mais je ne sais rien, moi. — C'est ce que nous examinerons , ma chère Constance. Vous êtes bien malade» je ne le vois que trop ; mais votre coBur est bon et pur, votre esprit juste : avec cela nous arriverons. Laissons pour ce soir ce sujet, je ne veux que jouir du plaisir de vous revoir sous ce pauvre toit. Je suis si heureux de vous retrouver aussi naïve qu'à quinze ans, aussi simple qu'alors ! je vous sais un gré infini de vous être sou* venue de moi, d'avoir compté sur ma tendre affection. Aussi serai-je tout à vous. Vous avez raison, ce n'est pas ma faute, si bien des choses ont mal tourné. Éloigné de vous, je ne pouvais que hasarder quelques conseils que l'on n'a pas suivis. Je n'avais de droits sur vous que ceux que me donnait la vieille amitié qui m'unissait à votre père, droits un peu vieux, un peu méconnus- par D. Manuel votre beau-père; je nepou- Tais agir. On vous a mariée bien jeune, je le sais, à seize ans; on a peu réfléchi à cette grande affaire; mais vous avez, croyez-le bien, des chances de félicité; la vie n'est peut-être pas le beau roman que vous vous êtes fait.
Vous êtes fatiguée, l'heure s'avance» rentrons; demain nous reprendrons cette causerie; dormez bien dans cet ermitage. — J'y serai calme, mon vieil ami, j'y dormirai et j'y ferai des rêves heureux; bonne nuit.
Dès que M. et madame Kerkoff se trouvèrent seuls, la conversation suivante s'engagea entre eux :
— - Elle est diarmante votre pupille, mon ami, et je' mie sens un attrait tout particulier pour elle. II se réveille, car je me souviens de son séjour ici quand elle y passa quelques jours avec sa mère, il y a quinze ans, ce me semble ; celle-ci ne me produisait pas le même effet.
— * Cette pauvre enfant abandonnée vous conviendra, Lucie. Elle est simple, aimante, et par-dessus tout fort digne d'intérêt, car elle est fort à plaindre.
Voici son histoire : Son père, le général de Saint* Yves, était, comme vous le savez, le plus respectable des hommes et des plus distingués.
Elevés ensemble, nous sommes restés liés de la plus tendre amitié jusqu'à sa mort. Saint-Yves, dans ses campagnes, avait épousé une Espagnole riche, belle, mais bien peu digne de luij vous Pavez vue, et vous l'avez jugée. Après quelques années de veuvage et quelques aventures, cette Andalouse accepta les vœux d'un triple aventurier, jeté par la diplomatie de l'Amérique du Sud sur le pavé de Paris.
Dom Manuel Cabellero y los sanctos est un vrai Robert Macaire ; que Dieu le garde au Brésil, où il est avec sa femme.
Ce misérable a vendu sa belle-fille, qui ne s'en doute pas, je l'espère au moins, à M. de Monac, officier supérieur de marine, homme des plus séduisants, des plus capables, mais un vrai roué. J'ai fait, dans le temps, tout au monde pour empêcher ce mariage, vous devez vous eji souvenir : Sëdnt- Yves m'avait si souvent recommandé sa fiUel... Loin de m^écoûter, on a soustrait mes lettres, on a pressé les choses. Maîtresse de sa fille, dont nous avions eu la faiblesse de lui laisser la tutelle, la veuve de mon pauvre ami l'a sacrifiée, à son insu peut-être. Depuis lors nos relations ont cessé; et indisposée par sa mère contre nous, à cause même de mon opposition à ce mariage. Constance n'a connu la vérité qu'à mon dernier voyage de Paris, et non par moi.
Un aide de camp de son père, Fouville, membre de sa tutelle comme moi (car elle n'a pas de parents, cette paavre Constance], détruisit d'autant plus facilement les préventions