PREMIÈRE PARTIE.— DEUXIÈME SOIRÉE
ces peines sont Traies et profondes. Voyons, ouYrez*moi votre fime ; je tous avoue que je tremble d'aTance de ce que j*aurai à y découvrir.
— Vous y trouverez bien des misères et surtout du découragement; mais non, grâce à Dieu, de ces maux produits par les grandes passions ; oh non ! je n*ai pas de tristes aveux à vous faire, mon âme est pure ; mais je supporte mal une foule de chagrins que vous connaissez, au moins dans leurs causes, et, par-dessus tout, je ne m'habitue pas à ne pas être heureuse, je veux du bonheur.
— Ob, je commence à comprendre, et je vous avoue que je respire ; j'avais craint tout autre ehosa. Séparée de votre mère que des circonstances imprévues ont entraînée loin de la France et de vous, unie beaucoup trop jeune à un mari que vous connaissiez à peine, et dontyous avez été presque toujours séparée, j'avais craint, le dirai-je, que votre pauvre cœur ne se fût égaré, et je m'attendais à quelque malheureuse confidence. Certes vous n'êtes pas heureuse ; vous êtes même cruellement éprouvée, puisqu'il est assez probable que votre mère ne reviendra plus en France et que votre mari, avec les excentricités qui le caractérisent, surtout avec les tendances que je lui connais, cherchera toujours le plaisir et l'avancement, et ne s'occupera jamais, ni de vous, ni de vos enfants. Je le sais, vous avez de mauvais jours; mais, voye^-vous, être heureux ce n'est pas facile, ce n'est pas commun.
— Et cependant Dieu nous a faits pour le bonheur.
— Eh bien, oui.
— J'en reviens à mon mot d'hier : ou il n'est pas juste, ou
il n'est pas bon.
— Ou peut-être ne sommes-nous plus dans les circonstances où il nous avait placés ; car il faut faire notre part aussi.
A mes yeux, le vrai mot de toute la vie est là. Oui, Dieu avait fait l'homme pour le bonheur; mais il faut que quelque grande catastrophe soit venue déranger l'économie de l'huma- Dîté : car, franchement, livrée à elle-même, elle ne me semble
pas prendre le chemin qui doit la mener au bat vers lequel die tend. Elle interroge toute la nature, elle demande à tous les êtres les jouissances qui peuvent étancbersasoif ardente de félicité; et trompée dians sa recherche, elle se replie sur elle-même, elle s'adresse à toutes ses passions, à tous ses instincts. Cette dernière tentative a-t*elle comblé le. vide de son âme? Non ; cette marche désordonnée, où la conduit-elle, sinon au dégoût, au désespoir et à la mort ?
Si notre expérience n^était basée que sur quelques faits in« dividuelsi nous pourrions douter; mais depuis que nous possédons des histoires, Tobservation n*a pas cessé d^étre identique, le passé ressegible au présent. Et, comme vous le disiez. Constance, il y a au dedans de nous une idée, un sentimrat tellement fort du bonheur que ce sentiment a certainement une cause. Grande énigme dont, comme tant d'autres, j'ai cherché le mot; après bien d'autres, je l'ai trouvé.
— Ohl dites, parlez vite, soyez bon.
*-^ Vous souvient-il de cette histoire qu'on vous a fait apprendre avant toutes les autres?
~De VHisioire sainte de Tabbé Gaultier î Oui, je m'en souviens; mais qu'est-ce que Jacob, Ésaù, Joseph ont de commua avec le bonheur...? Ce pauvre Joseph vendu par ses frères, et Jacob si éprouvé, et Ésaû si dupé ! Oh! je vous en prie, pas de patriarches, fût-ce Abraham, et dépêchez-vous. Ces gens-là ' n'ont pas perdu le bonheur, ils ne l'avaient pas.
^•Vous souvenez^vous de la chute du premier homme? peut-être Adam trouvera-t-il grâce devant vous, car il avait eu le bonheur lui, et il l'a perdu. Vous souvient-il et de la cause pour laquelle il fut chassé du paradis, et des terribles paroles de Dieu? Pour moi, le mot de Thumanité est là ; de là votre histoire, de là la mienne. Voilà le point de départ, voilà le point d'arrivée.
<*- Je ne comprends pas très-bien.
-—Soit; mais avant tout, permettez-moi une question: oroyei-vous aux saintes Écritures? les admettez-vous?
— Oh 1 mon ami, je ne les repousse pas, bien av contraire.
PREMIËRE PARTIE. — DEimËME SOIRÉE. I i
je les liens pour très-yrâies ; mais, tenez, je ne les connais pas et je ne suis pas aussi incrédule, Dieu m'en garde, qu'igno^ rante. En pension on nous a enseigné le catéchisme à peu près oomme la cosmographie, puis nous avons fait notre pre^ . nuère communion. Oh ! c'était un beau jour que celui-là : yous savez, nous étions toutes en blanc; j'avais un si joli vqile de mousseline des Indes, une si jolie robe pareille, avec un joli fichu brodé. Ma tante m'avait donné un beau mouchoir garni de valencfênnes; mon oncle, un bien beau livre avec un fermoir d'argent, je Tai encore; ma mère était venue avec son emfieur pour faire poser mon voile et ma couronne de roses Uanehes ; nous étions charmantes, et le soir on nous donna des glaces. Après k première communion, ma mère m'a re* prise chez elle. Je vous avoue que dans le monde on parle peu des saintes Ecritures; aussi, je vous le répète, je crois, mais je ne sais pas; je vais à la messe quand je le puis ; j'ai fait baptiser mes enfants ; quand il fait beau, je mène ma fille à Saint-Roch, avec moi, le dimanche ; je ne danse pas pendant la senmine sainte, et j'entends de bons sermons de charité quand je reçois des invitations de gens de mes amis : voilà ma religion.
— Voilà donc réducation qu'on leur donne, mon Dieu; voilà comme on les prépare à être femmes et mères ; et on les lance dans le monde avec ce bagage, et elles n'échouent pas toutes!... Oh I cela est miraculeux. Voilà leur première communion, les souvenirs qu'elle leur a laissés ! ... Et elles seraient heureuses!.. . et elles rempliraient leurs devoirs, si nombreux; si pénibles, et elles supporteraient leur vie, remplie de dé* boires, de dégoûts, de passions, de peines, de souffrances, de chagrins... 1 Oh! je n'y conçois rien. La Providence a sans doute veillé sur vous. Constance, d'une manière bien spéciale, en vous laissant une cc»)science pure et la foi. Mais revenons à notre conversation.
S'il vous souvient de votre cours Gaultier, Dieu avait créé riiomme à son image, l'avait placé à la tète de la création dans le paradis terrestre où il était parfaitement heureux. Mais bientôt, ayant écouté le serpent, ayant désobâ à Dieu, s'étant
rendu coupable, il fut chassé de ce lieu de délices, comme tous le savez, et condamné à la mort et à toutes les souffrances de la vie. Voilà donc une félicité parfaite changée en une suite de jours mauvais, terminés par la mort. Cette sentence n*est pas portée seulement sur Adam et sur Eve, elle est portée aussi sur toute leur race ; et à peine est-elle prononcée, qu'elle est exécutée. La terre devient stérile pour Thomme ; il ne mange plus son pain qu'à la sueur de son front, et la femme enfante dans la douleur. De ses deux iSlsTun tueFautrel la mort et son cortège ont pris possession du monde; l'homme a connu toutes les douleurs : le bonheur n*est plus sa loi, sa vie, tant s'en faut ; il lui reste à peine l'espérance. Voilà cette lamentable histoire. Pour moi elle explique notre énigme.
Créé pour le bonheur parfait, pour le plus grand bonheur qu'il pûtobtenir, l'homme l'a perdu par sa faute. 11 est dans un état de punition : c'est un ange déchu qui se souvient des deux. Dans son exil ilaconservélesentimentde sa destinée, ilaencore un mot de sa langue maternelle. 11 voudrait la parler, cette beUe langue ; il ne le peut. Il aspire sans cesse vers cette patrie, vers ce premier état; mais il ne sait plus quelle route tenir pour arriver à ce but tant désiré : et sans cesse il tombe de fatigue et d'épuisement. Le Dieu qui l'a puni est bon cependant : une promesse a été faite en même temps que la sentence fatale a été prononcée. Ce Dieu est juste, il tiendra sa parole ; les jours d'épreuves passeront et ils seront remplacés par des jours de félicité complète.
S'il en est ainsi, la chute de l'homme explique ce qui sans elle serait une énigme sans mot.
Cette grande catastrophe est, au reste, l'un des souvenirs constants du genre humain. Recherchez dans les religions les plus anciennes, aux Indes, en Chine, en Grèce, en Perse, les traces de cette croyance ; et vous la retrouverez si bien, que s'3 est un dogme de la religion primitive qui se soit conservé, c'est cdui-là, ainsi que l'espoir d'un Rédempteur. Je vous ferai grâce de cette démonstration; tous ne l'exigez pas, puisque TOUS croyez à l'authenticité de la Genèse.