DEUXIÈME PARTIE. — BRIËME SOIRËE
profitent d'uû iostent de calme, j'ai administré le sacrement des mourants à ce malheureux imprudent. J'exerce depuis cinquante ans le ministère, et jamais mon eœnr n'a autant souffert : dans nos campagnes, les i^ies sont si pures, en général, si simples, qu'à F heure suprême Fespoirne nous abandonne pas. Gomment Dieu ne serait -il pas miséricordieux et clément pour ces pauvres d^esprit, pour ces malheureux dont la vie est une pénitence constante? Quand j'ai à faire, sur une de ces bouches, la sainte onction en prononçant cette prière : « QueleSe^neur, par cette saintô^ onction et sa pieuse miséricorde, vous pardonne tout ce que tous avez fait de mal par le goôt ou la parole, » je ne sais, mais il me semble qu'un ange me répond pour le pauvre mourant : N'a-t-il pas à ac* cuser la grossièreté de son ignorance, si Dieu lui reproche la grossièreté de ses paroles? Acbacfue onction j^i une confiance analogue. Mais ici, vous le dirai-je ? oh ; je frémissais ! ce pauvre enfant... avait4l veillé sur sa langue? n'avait-elle point nié la vérité, combattu la foi? n'avait-elle point porté le désordre dans l'esprit de ses compagnons et dans le cœur do quelqne jeune fille? Oh ! voyez-vous, madame, il y a tant à craindre pour ces beaux jeunes gens!... Ses yeux n'avaientils point communiqué le feu de leurs désirs? leur langage est si puissant! et ses oreilles, oh! n'avaient-elles pas entendu quelques-unes de ces paroles qui portent la mort à Tâme , quelqu'un de ces tristes serments qui tuent la vertu dans le cœur? ses mains n'avaient-elles pas touché les armes qui donnent la mort? ses pieds, où Tavaient-ils conduits? cette pauvre jeunesse I ses voies sont si multiples et si dangereuses I Et cette poitrine brisée, quel cœur renfermait-elle? était-il pur ce cûsur de tout amour Mâmable? était -il exempt de toute haine, de tout ressentiment? battait-il pour Dieu et pour les hommes? Je ne puis vous rendre mes angoisses : jamais inquiétudes n'ont été plus vives. Enfin, je me suis retrempé dans ma foi ; j'ai ^oulu bannir ce qui, après tout, n'était qu'un rêve de mon esprit, un jugement très- téméraire, sans doute ; je me suis rap* pelé ces pairdes : « SHl eêt dam Ui péthéê^ il$ lui urtmt re-
2» CMJSniES W-»^. •
tjiif i » eUiftBODi derapôlce saiai Jiic()iieB»»à Jj^ofesk di.ee sacreoMit; je me stû» raDimé par cet ocacle sacré : Heureux otmm qui mmrmi doiM U Seigne^. Dieu n'a {»s domié k tenifM. à cet mCant ^ sa recoimaitre. Cette mort eet terrible, mais le Dieu boa et dément aura sans doute tenu coe^tte à ce maUmireux de la rapidité du coup par lequel il Ta frappé. PiMa, cette longue \ie qui semblait promise à tant de (brce et de jeunesse, ces trésors perdus en un instant ! oh ! la souveraine bonté placera dans la balance ce qu'elle a 6té!.«..
Je yeux espérer, madame, car Tespérance est un devoir.
Ce pauvre jeune homme, il a baisé avec ^fosioB &sûOFe l'image du Sauveur mort en croix ; il m*a semblé qu'il suivait les prières par lesquelles TEglise adresse ses adieux aux âmes de ses enfants.
Vous savez, madame : « Partez, âme ehrétienne, pariai de ce monde, au nom de Dieu, le Père ToutrPuissmt qul^vous a oéé ; au nom de Jésush Christ, fils du Dieu vivant ; an nom de TËspritrSaint qui est descendu sur vous; au nom desAngfls et des Archanges ; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nbm dee. Patriarches et des Prophètes; au nom des saints Apôtres et des Ëvangélistes ; au nom des saînls Martyrs et des Confesseurs... Habitez aujourd'hui dans le lien de paix ; que Sinn, la cité céleste, soit votre demeure, i»
Hélas ! quand je suis arrivé à ces mots : a Je tous recommande, mon très-cher frère, au Dieu Tout4^uissant^ je vous remets entre les mains de votre Créateur, ïh le pauvre jeane homme a rendu le dernier soupir.
Ah I monsieur de K^off , quelle triste mort 1-
— Biea triste, sans ddute ; et cépendimt, mon bon raeteur, comme nous l'enyierions encore pour une fouie de nos eon* naissances du monde I
— Quoi ! monsieur, qu'ave»*vous dit ?
•^ La vérité. Ici l'incrédulité est inconnue, ici tmit henmie, pour ainsi dire, meurt dans l'amour de son Dieu, toigonrs Te»péranee ferme la tombe; mais ailleurs il n'en est point ainsi.
DEUXIÈME FimBE.— MlttlfE SOIRÉE. 21»
Si Yolie Âi&e 6gt leUemeiit aieetée ptr une imqfâélfBdem* rieasA, ^'^ooveriez-voiis, mon brai abbé» tuprèft àê ces bonwi6& doâi ^toute la vie a été uae suite de ^violatîoos 4e k loi de Dieu ; où le crime de la jeunesse s'uHit au crime de ia vieillesse ; che:& lesquels les passions n*ont jamm reconnu de ^ frein ; cbez lesquels, en un mot, la religion n*a pasev un joor, et qui meorent ainsi» en présence d^im prèire que b eonvenaoee a (ait appeler^ alors que Ton savait que sa parolene se« rait plus entendue?
-^Ët cela s'est tu, nsonsieur de Kefkoff?..*
— ' Et cela se voit^ encore tous le» jmirs, num htm recteur.
Mais comment supporteriez-veus les derniers moments de 1 une de ces pauvres femmes qne des lecHures pernieienses, que des liaisons aussi dangereuses encore ont'perperties-jttS()u*à la rcndte absf^nmeni ineréénle, niant Dieu à -ses derniers monienls, appdant encmre le pfaâstr à son aide, repoussant le si>ne âB la rédemption avec horreur» avec frénésici et demandant des parfums et des fleurs, jurant amour étemel à Tobjet (l'une flamme adnHère, se cramponnant à la vie pourfeir le néant, s'enivrant de -sophismes, d'errenr, de pimion, pour ne pas Vêir le jour de^ Tabime, et mrourant ainsi dans un paro]rysme de rage irreHgiense !
— Ileasîear de Kerkoff l.i.
— Om, mon bon pasteur. Ne désespérez pas; Fonction sainte des mahdes aura porté ses fruits ; Eugène *** a trouvé /rraoB devant le senverainjuge.
— Ou'il vous entende ! Mais que m'avez-vous dit f vous avez faitnn Toman, on ne meurt pas comme cette dame?
— On meurt comme celte femme, bon' pasteur.
— Qoe Dieu^e garde de t{uitter mon modeste troupeau I > {u'il D^ninve point son serviteur par de tels spectacles, par le telles douleurs 1 Vous me redonnez courage, et je vais re- <jurner anprësdu corps de ee pauvre enfant. Adieu.
— Quel saint homme, ami I Quelle simplicité I quelle âme ! :uellechÉrlté! '
— Voilà le prêtre, Constance ; voilà le miniêitê du bon
CAUSERIES MJ SoIr.
pmimÊr. Bl (pie Ton ëMeqm li prêtre ne 8e»t rien, fM Thabitude de la douleur endurcit eoa âme 1 cjoquaate afw de mi- Bistàre, et la poitrine de l'abbé le Blanc est oppressée et ses yeux sent pleins de larmes !...
Cet accident est afirsui! Panvre jeune homme 1 quelle triste nuMPt!
— Mon Dieu ! qu'il est horrible de song«r à linstant qui suit la mortl qu'il est affreux de,t<»Bber de la Tie ésm réternité I
Je suis glacée de tout ce que je viras d'entendra,^di0iM ne pouvez TOUS représenter ce qui se passe «n moi. là est inquiet à tort, ce bon curé; mais quel récit vous lui avai lait ! je ne dormirai pas de toute la nuit. Je vais voir celle femme. Qh ! dites«moi qu^ue chose de consolante
— Soit, chère amie. Voyons si ma vieille méfiMnre im servira assez pour vous redire un admiraUle passage de Tabbé Gerbet; j'ai quelques raisons de croire qu*il n'est que nsrrateur.
<( La mort du chrétien est le chef-d'osuvw de la parole de vie^ et comme la confession^ qui purifie Thomme, le prépare à recevoir tous les dons divins» elle a sa part, sa grûde part, dans lacréationdes saintes morts.Ceat alors sartoM, c'est sur le seuil de Téternilé, que Tâme de F humble chfétien apparaît dans ses magnifiques proportions et, si je puis le- dko^ avec C0tte haute stature morale qui dépasse celle des plue 8iri>limes mourants de notre ancien monde. Seorate, ymkn ma)-tre, Secrate dissertant w face de la mort pour prouver qu'elle n'est pas un mal« était-il aussi grand, dîles-moi« éleilil aussi beau que ce philcusophe chrétien qui résiwiait toute sa sagesse en oe dernier trait de lumi^ : M ne er oystts jm$ quHl fût st doux de mourir I Si vous aviez à fi^ffe le por- . trait de ces deux têtes, pour laquelle réservemz^vous l'expression la plus inspirée? L'un pardonna à la mort, Taulre Feinbrassa, Pourquoi {^urez-vous? estice doneiin péshéipae de mourir? disait un jeutie villageois expirant^ i sa iaaûUe agenouillée autour de lui. De pareils mole nous sont vulgai-
DEUXrÈllE I'iUlTI&.-^«BlliW SOIRÉE. «M
r«g« Ofow^ qm tvet éerit le Fhéâon, rom, le peiirtve h jnMis adaiiré d'une immortelle agonie, qae ne vous est-H donné d*élfe ie tôtoma de ce que nous voyons de nos yenx, de ee que BOUS entendons de nos oreilles, de ee que «aue saisissons de tous les sens intimes de rime, lorsque, par un ceneours de circonstances que Dieu a faites, par une complication rare de joies et de douleurs, la mort chrétienne, se révélant sous un deni'^our nouveau, ressemble à ces soirées extraordinaires dont le crépuscule a des teintes iaconnues et sans nom t Quels tableaux alors t quelles apparitions! Vous en citerai-je une, ô Platon ? Oui, au nom du piel, je vous le dirai. Je Tai vue il y a quelques JGurs, mais dans cent ans je dirais encore qti*il n*y a que quelques jours que' je Vm vue. Vous ne comprendrez pas tout ce que je vais vous dire ; je ne peux vous parler de ces choses que dans la langue nouvelle du christianisme; mais vous en comprendrez une grande partie. Sachez donc que de deux âmes qui s'étaient attendues sur la terre, et qui s'y étaient rencoivtrées« et que Dieu avait unies par le nom d'époux et d* épouse, en ouvrant devant elles une longue perspective de ce qu'on appelle bonheur; que deeesdeux âmes, l'unearrivait par une vehMSté pare à la vraie foi, an moment où Tautre arrivait parnne sainte mort à la vraie vie : Tune sortait des ombres de Terreur, eoBune l'autre était près de sortir des ombres de la terre; l'iMM se disposait à participer pour la première fois au plus auguste mystère du Christ, latsqtie l'autre aHait le recevoir ooiBme une traneition dernière à latommunion éternelle. Or e'était.une ehose Minte , constante , désirée des anges et des hommes , fue ces deux Ames pussent accomplir .chacune sa eeusmonieniOtt j^tôt cette communion une et double^ dans le même Ken, à k même heure, à côté l'une de l'autre, eoilime à la veille d'un voyage qui eépare,. on prend en eommuo un dernier repas de -famille^ U était juste aussi pour celui qui allait paetir et qui aveètdemMKléavee tant d'instance la foi iKnr eelle qm restait , il était juste qu'il vit de ses derniers regard9 deseendre en ette le Dieu qu'il allatt ^joindre, afin ^Q*il pût dife^ans toute l'étMdne de son cœur : If aifitenonl,
yMMP-^^nl M* voir& salut ^ qui a'est ni te mien ni te* siei», mais k nôtre,* ô ai#n Dieu I Et, Gomme le pauvre mriaée ne pouvait riter k réglîee «ssisler au saint flamfiee, le sacrifice vmi à lui, «t^ par une 4jspai)se misérieordieuae, sa chambre près* qae funèbre fut transformée en sanctuaire. Ë» faee à» ce lit, (}iki était déjà comme une espèce d auie), où Tami mourant du Christ/ofirait à Dieu sa propie mort, .on éleva un crucifix et un aulel om lomystère du Xlbrist mooranl allaièae renouvaler. Elle y suspendit des ornements et des fleurs,, car nne première commimîon est toujours une féèe ; mais les broderjes que sa tmm attacha au«devant da l'autel rappelaient une autre fêle: elles avaient été portées dans unemitre eéréinonfe, dans un autre jour quaoBlui de la séparation ; et après avoir été depuis lors mises à l'écart > elles sortaient de nouveau ; ettes reparaîssde&t la comme pour nous dive que la joie de ce monde n'esl qu'im tissu à. jour, bien frêles et que nos espérances ne sont guère qu'une parwe qui se décbire. Tcxi^ à coup cette chambre, sombre jusqu'alors^ s^aira de la. lumière qui jaillissait des flambeamc de Tant el;. comme la mort téflélurettse s'illaBEÛne, pour le juste, des rayons que Dieu tie^ en réserve pour tes dernieiis regards. Le eacrifiee commenfa, et U.ëtait minuit. Pourquoi fut-il célébré à cette faeore? Je vous %n dirais bien use raison que les hommes savent ; maîsîeerois queleaaogesée Dieu eo savent d'antres eneore, parce qu'ib cocrnaissent tontes les mystérieiiser coocordasces des fnogsmils, (tes heures et ées nombres sacrés. G'-était l'heiwe de la naissance du Christ, consoaMnaieur de notas foi, auteur denetre Ciel; et il y avait4à*anssi, je vous l'û dît, entre ce lit de mertet cet autel, une dotÉdenaissanoe,- Vmat aa ciel, Tautieà k loi : réanion rare et-privil^iéei^fc cvois à èesiiarmoniee des^faanres'en faveur do certaines ftmés^ je crois ^né le temps, ni faotasque, si souvent rebeHr à nos amngemeiite profiarnes, est sous h main de IMemsTn rhytlmie, sompte et docile, qtii obéit.mienx que nons iàe le paEisons anr eonvenances dea ëlos. Lé sacrifice donc oonsmença à miimit; Tout uae
. DEUXIÈME F^Sm. -r-JtBIlME SOIRÉE. ««
fainilk y a^istait. et avec eUe.ua vni fidèle à toutes. Iw d(Mt^ leurs. Vous dire quelles pensées, quelles éfiaotioufi {ta^sàreot alors dans toutes ces âmes» je ne.ressayçr^i p^: luille 4'eDir6 elles QB ^it elle-mêcne ce que Dieu lui. a fait sentir. Coquiiq en un jour où le ciel est moitié sombre, moitié ser^ûn^Jin éclair jQ* en traverse pas moins, en up instant, tQutl] espace d'un pôle à Taulre ; ainsi en était-il du senti^ient et de la prière au milieu de cette admirable scène. Ides éclairs de Tàme étaient, en quelque sorte, présents à la ibis sur tous les points de Té*tendue que-Dieu a donnée au cœur de l'homme, depuis^ i^ pensées les plus douces jusqu'aux plu&dédiiraates; car tous les contrastes étaient réunis dans cette chambre sacrée ; ils y étaient représentés, sensibles, vivants : cet autel pMPé,. qui semblait ado^ à un cercueil ;, oe»fleurs quipsédisaient, paraû iesglac^delamort, l'approche de Téternelet invisible priià* temps; cet^e garde-malade, au sombre habit, qui sa traftit commfi une mprt voilée, qi face de l'aube et de l'étole. du prêtre, symbole d'immortalité ; ces vêtements blancs de la première comniimiante» de l'épouse de Dieu, qui allaiont se ehanr ger en la robe n(Hr9 de la veuve de rhomme> cette prenûère et cette dernière communion mêlées ensemble; ces sangbla et ces actions de grâces qui se confondaient dans chaque éifiie^) cette hostie part^ée entre l'époux et l'épouse, deohle vûtique, pour lui delà mort,! peur «lie de la dorieur ; toute cette famiUeensei^e daua un pieux sâence, rà l'on n*entttd«i que des Jarmes qui tombaient sur des livres de prièfe ; et au mo^ ment de ce prostarnemeni général, h iéteseule^du- moucaiit soulevée aur sa oouche, . dominante, ealme etsereiote; to«ie» ces téiy» inclinées p^r la Couleur I Et si ce divin spectacle, m expressif, si parlant, n'était Im-méme qu'un voile qui eouwmt dautres merveilles saintes ; si je vous disais que celle qui restait avait demandé la loi au lieu du bcfnheur, et que*<;elni qui partait avait, jeune et heureux, offert sa vie pour lui obtenir la foi; si, lorsqu'il vit enfin cette grâce descendue du ciel, mais comme une flamme qui venait, en consumant sa vie, accomplir rholocauste qu'il avait préparé, si, dis-je, à cette vue.
CAtJseRiES MJ som.
recMfltanl ses forces défaillantes, il avait tracé en quelques lignes, et sousla forme d'une élévation vers Dieu, un des plus sublimes testaments de résijB^nation tendre et d'héroïque amour que Tàme d*un chrétien ait jamais inspirés au cœur d*un époui ; si, portant tour à tour ses pensées vers les anges du del, et ses regards sur les êtres chéris qui entouraient son lit de mort, ces deux apparitions se confondaient parfois dans son esprit de telle sorte qu*il semblait prendre les unes pour les autres, Dieu permettant cette douce méprise pour que la transition de ce monde à Fautre lui fût plus unie et plus simple; si, au moment où il venait dé quitter la terre, son image , peinte sous des trtiits d^à si beaux dans tous les cœurs qui le connaissaient intimement , commença néanmoins à y grandir encore, à s'y transfigurer, parce qu'ils décou'vrirent totttà coup dans de modestes papiers, qu'il avait cachés, des traees, des reflets de son ftmé jusqu'alors inconnus, semblables à ces sillons de lumière que laisse après elle une apparition qui s'évanouit : non je ne puis vous dire ce que j'ai vu et senti. J*ai lu antrefoisles méditations dessages sur le monde futur; je les ai interrogés sur les secrets de la mort et de la vie f mais les clartés que j'en ai reçues soht bien ternes près des révélations qui ont éclairé cette grande et sainte nuit ! Jamais je n^ai senti si vivement, en deçà de la tombe, la présence dé ce qui est au delà ; jamais le voile qui s'élend entre les deux mondes ne m'a paru si transparent : jamais je n^ai eu une pareiHe intuition de notre immortalité ! Je prie Dieu de me réserver ce souvenir pour l'instant de ma mort ; car s'il mé réapparatl alors, il me semble que mon dernier rêve de la terre irase joindre, par une gradation presque insensible, à la première vision qui suit le grand réveil (1) ! rt
(i) H. r«U>é G«rbert) JHahgwi de i^of», loe. «iu
DEVXIËME PARTIE.» Ofi^lÊME SOiRËE. MB
ONZIÈME SOIRÉE
Je vous ii^mercie d'être yeou à la messe ce matin, ami. Vous avez donc demandé à Dieu de bénir celte année qui va commencer ?... Triste anniversaire que celui-ci I... A vous je puis a vouer les sombres souvenirs qu'il ramène ^ à d'autres, jamais !
Il y a donc douze ans aujourd'hui que j*ai quitté mcm nom, la maison de mon père, ma petite chambre de jeune fille l... Que j'ai pleuré! j ai tant souffert depuis douze anst c'est une suite de rêves, de cauchemars que ces onze années.
Je n étais pas heureuse chez ma mère»., je vous l'ai dit et vous le saviez déjà ; mais j'étais calme, mais j*espérais, l'avenir est si long à dix-sept ans! Je passais pour riche, on médisait jolie, j'étais un bon parti... oui... j'espérais!...
Oh ! je me souviens du jour où pour la première fois on me parla de M. de Mornac. Ma mère me mena au bois de Boulogne; c'était bien rare ; la veille nous étions allées à un grand bal à la Marine ; j'avais beaucoup dansé. Après quelques quesliiHis sur mes danseurs, nous remontions les Champs-Elysées; ma mère me demanda si j'aurais quelque répugnance à épouser Un marin. Elle me 6t alors une description pompeuse de l'existence de l'homme de mer ; elle me peignit, sous l'aspect le plus charmant, la vie de liberté de la femme du marin , les déHces du retour, les consolations de TabseBce' justement par l'indépendance; elle entremêla tout ce beau discours de perles d'Orient, dechâ-, les de rinde, de pierres du BrériU de perruches, de perroquets, d*oiseaux de paradis; bref elle me mit sous les yeux une vraie féerie, puis elle me demanda à brûle-pourpohit si Je ne serais pas bien heureuse de voir ce héros, son bel uni- .
forme, ses matelotSi sa frégate, ses oiseaux, ses diamants, ses châles, tout cela à mes pieds. Elle me fascina tellement que je répondis oui avec un aplomb qui Tétonna. Oh ! mon ami, je me croyais, destinée à être reiqe de Golconde, pour le moins, si j'étais assez heureuse poiir plaire à quelque marin.
En femme habile, ma mère me laissa réfléchir, savourer le bonheur d'un beau rêve où tout était or, diamants, gloire, bonheur. J'éclaboussais toutes mes amies avec mes parures et le bras de mon grand homme. 11 avait vaincu I... que sais-je? Abd-el-Kader... J'avais un équipage superbe, des chevaux persans, des nègres pour me servir; puis, et cela me flattait assez, j'allais seule dans le iiion^e, je quittais le toil un peu orageqx de ma mère; et on ne m'accompagnerait plus dans la rue. .
c( Eh bien I reprit ma jnère, après une longue pause, pendant laquelle mon imagination avait joui de tous ces biens, Tun de tes polkeurs d'hier, capitaine de frégate, jeune, bien tourné, aussi connu par ses états de service que par sqn amabilité, riche, tenant à tout ce qu'il y a de mieux à Paris, t'a distinguée et a parlé de toi à D. Manuel. Veux-tu écouter ses propositions? C'est un coup du ciel, mon enfant,, et Dieu veille sur toi d'une manière bien visible^ ton père te protège de làhaut. Quel établissement ce serait pour toi!... inespéré!... Baronne, riche, indépendante, par conséquent j^naais séparée absolument de ta mère : quatre croix, une de Grèce, une de je ne sais où, puis la croix de Saint- Louis et celle de ja Légion d'honneur!... »
Je fus stupéfaite, ravie, je ne pouvais plus parl^.
Le soir, M. de Mornac me fut préj$enté. U ne me plut pas entièrement, et cependant je déclarm que je n'avais aucune objection éclaire; le lendemain, il remettait 20,000 francs à D. Manuel, mon beau-père^ et quinssi^ foiurs après j'étais installée dans un délicieux appartement du houlavard de la Madelçjae* Oh ! j'avais des perles, de« diamants, des erépoDS, des châles, des fourrures, des pecruches et des mémoires ! •• Vous savez le reste.