DEUXIÈME PARTIE.— ONZIÈME SOIRÉE
— Ni Dieu oi l'Eglise n'ont mis les chifibns en rang de compte dans le mariage, et je tous assure qu'au ciel on s'occupe fort peu de corbeilles : les usages du monde sont venus s'interposer au beau milieu des choses les plus sérieuses pour les rendre difficiles.
Sachez donc que j'ai \u à un mariage, digne des regards du mondele plus brillant, la jeune fille qui allait à onze heures recevoir le sacrement de mariage, s'y préparer à sept en recevant la sainte communion, et, de son côté, à l'insu de tous, son futur mari en faire autant. J'ai vu cela, moi, et voire élégance n'eût rien trouvé à critiquer dans l'ensemble et le détail de la toilette, du déjeûner, de tout enfin.
—C'est admirable, mais comme c'est rare!
Si cette théorie du mariage chrétien était admise comme principe de conduite, je vous déclare que je ne pourrais rien imaginer de plus parfait ; mais, par grand malheur, elle n'est pas mise en œuvre, ou si rarement que jamais je ne l'ai vue réalisée. Ne restons pas dans votre idéal, voyons comment les choses se passent tous les jours.
Que rêvent-ils, ces malheureux qui vont s'unir par un lien
éternel? .
Croyez-vous qu'ils se soient enquis de leurs vertus réciproques? de leurs principes? non, certes. Soyons justes, leurs famffles n'ont pas eu plus de soucis qu'eux de ces choses': les parents ont su ce qu'il faut savoir : les notaires ont compté, l'affaire est bonne, le contrat est dressé i signé ; elle est riche, il a un million... Que répondre?...
— Dieu au moins sera-t-il appelé à cette union?
— Oui, sans doute, on ira à l'église; mais qu'est-ce que Dieu a à faire là où l'argent est tout?
— Cette jeune fille est-elle appelée au mariage?... Qu'estce que cela signifie? est-ce que toute femme n'est pas destinée à
^ubir la loi de l'hymen? Eh 1 non, sans doute... Oh ! ceci paraît ^xlraordinaire ! Constance, au jour où nous vivons, le célibat
^l une monstruosité que l'on repousse comme impossible.
JEtle christianisme, lui, pense que la virginité est l'état par
excellence» ei il n*admet le mariage que comme un remède à la concupiscence; il ne le condamne pas, gardez-Tous de le croire ; ce serait une bien grande erreur : tous Ta^ez tu, il en fait un sacrement; mais, considérant Thomme au point de Tue où il doit être tu, au point de Tue de la sanctification, il donne la préférence au premier état, au célibat.
— Que d^obstacles, en effet, à la sanctification dans le mariage!
— Oui, sans doute, les obstacles sont nombreux ; les devoirs sont si multipliés et si grands !
Celui-là, chère Constance, qui court au mariage comme à une source de joie est un fou. Le mariage chrétien n'invite point Thomme au plaisir; encore une fois, en lui ioat est grave.
Et, en effet, il est indissoluble. Quoi qu'il arrive, voilà deux êtres enchaînés Tun à Tautre; point de restriction à ce principe. Ainsi la femme perdra ses charmes; la maladie la rendra infirme; son humeur sera pénible, insupportable; elle oubliera son devoir et son honneur : elle sera toujours la femme de cet homme, qui, lui, deviendra vicieux, ivrogne, joueur, dissipateur, infâme, n'importe; elle sera sa femme, le lien ne se rompt pas, la foi est jurée à toujours.
— Cela fait frémir.
— Oui, sans doute, mais 11 en est ainsi. — La raison lui échappe à cet homme ?
— Il reste votre mari.
' — 11 n'a plus d'amour pour moi, il Ta porté à une autre?
— N'importe, il est votre mari; il est coupable, trèscoupable, vous êtes très à plaindre ; mais il en est ainsi.
Qu'avez- vous fait, après tout, en vous mariant , sinon de vous exposer à ces si tristes éventualités? Le christianisme est-il ailé vous prendre par la main pour vous conduire au pied de ses autels? vous a-t-il fait violence?
Loin de là : il vous a dit tout d'un mot : le mariage est institué pour porter à deux le fardeau de la vie. Porter à deux; mais cette dualité n'amène-t-elle passes conséquences?