DEUXIÈME PARTIE. — ONZIÈME SOIRÉE
le fardeau de la viet, ce sont tous ses maux. Il vous a donné parla le programme de votre avenir. De plus, ne vous a-t-il pas dit que, si vous le pouviez, il valait mieux ne pas embrasser cet état? les paroles de saint Paul sont formelles. Oh ! ne calomniez pas le christianisme 1 accusez^vous d'imprudence, soit ; accusez la fragilité humaine, vous le pouvez et à bon droit.
Quelle folie, n'est-ce pas, que cellede ces gens qui, dans un moyen de sanctification, vont chercher un moyen d'agrandissement de fortune, de plaisirs? Que dis-je? n'a-t-on pas vu des hommes que l'infamie a marqués de son sceau indélébile trouver des alliances honorables ? Et n'a-t-on pas vu des femmes dont le déshonneur est toute la réputation trouver aussi à échanger un nom flétri contre un nom honoré jusquelà? Ne voit-on pas les plus honteuses spéculations? Et ces unions seraient heureuses ? non : les chances ordinaires de malheur suffisent sans que nous les doublions.
— Il n'est donc pas de ménages heureux ?
— Je n'ai pas dit ce mot, Constance ; je crois, oui, je crois qu'il est d'heureux ménages; mais ce bonheur qui leur suffit n'est pas celui que rêvent tant de gens. Je n'irai pas loin pour vous donner l'exemple d'une union heureuse suivant le christianisme. Le hasard me sert bien; vous avez déjeûné ce malin avec M. et madame de Clin ville?
-Oui.
— Ecoutez leur histoire.
Clinville a été élevé de la manière la plus soignée par sa* mère, restée veuve assez jeune ; elle Ta suivi partout, partout elle Ta entouré de gens distingués et religieux; son instruction, dirigée par un très-habile homme, l'a placé de bonne heure parmi TéKte des jeunes gens : l'amour de l'élude l'a sauvé de bien des dangers. Lancé dans un monde grave, il y a pris les formes sérieuses que vous remarquez en lui; des fonctions honorables lui furent dévolues : il avait conquis à trente ^8 Testime de tous. A trente ans, Clinville était un modèle de vertus, de bonnes manières, un homme érudit, chari-
table, aimable et parfaitement chrétien|; il jpassait pour riche, il ne l'était pas. Que de propositions de mariage lui furent faites! toutes étaient repoussées.
Habitué à une Tie réglée» le célibat ne lui coûtait pas; sa mère vivait avec lui, et cet amour lui suffisait : il la perdit.
Une exigence d'affaires le conduisit au milieu de nos landes ; il se trouva en contact avec la famille Blondel, gens vivant très-simplement en leur nianoir, mais gens de cœur, d'honneur, d'esprit et de principes. Là s'élevait Marie, jeune fille de vingt ans alors, non pas jolie, mais charmante; non pas savante, mais instruite; non pas brillante, mais spirituelle; non pas artiste, mais excellente musicienne, être ravissant, angélique. Marie, chrétienne de la bonne façon, avai^ été élevée sérieusement; il n'entrait pas un roman dans la maison de son père ; mais elle était familiarisée avec l'hisloîre et nourrie de la haute littérature. Marie, fille d'une mère parfais tement respectable, avait été formée de bonne heure au rude labeur de la vie; elle avait vu plus de misères que de grandes fêtes, visité plus de chaumières que de salles de spectacle. Et n'allez pas croire que Marie vécût loin de ce monde; non; son esprit, sa grâce, son beau talent étaient connus de tous les alentours. Marie ne manquait pas une contredanse, et son bon goût faisait loi. Mais Marie était aussi connue bien au loin des pauvres et des affligés, et Ton ne prononçait son nom qu'en l'accompagnant d'une bénédiction.
Je crois. Constance, à la sympathie, je crois que les âmes de même nature sont attirées les unes vers les autres. Tant est-il que Glinville rencontra Marie , qu'il la remarqua peu d'abord, puis qu'il la distingua, qu'il l'éludia, et qu'un beau jour il demanda à M. Blondel s'il lui serait donné de penser à elle. «
On exigea de part et d'autre un peu de réflexion. Marie pria beaucoup, consulta beaucoup ses parents, qui ne négligèrent rien pour connaître les antécédents de GUnville; avec une franchise toute bretonne et toute chrétienne de part et d'autre, encore, on s'interrogea sur les goûts, les habitudes.
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la manière d'être morale, et bientôt on finit par se dire un oui que Dieu ratifiait au ciel ; car là tout a^ait été fait devant lui et pour lui.
Enfin, le jour fut pris, les parents invités; la douce gaieté, la cordialité qui Tassure, devaient présider à cette noce. Le matin, les deux époux furent surpris de se rencontrer, et bien sans Favoir prévu, à la sainte table; là commençait une union que Tamour de Dieu cimenterait.
N'allez' pas croire, chère amie, que Clinville et Marie fussent épris l'un de Tautre comme deux héros de roman; pas le moins du monde; ils avaient Tun pour Vautre cet attrait qu'engendre la similitude des principes, des idées, des goûts, Feslime profonde que le temps fortifie et que les épreuves cimentent ; ils ne prétendaient pas commencer une vie de plaisir, mais une vie de devoirs; une vie d'amants? non ; une vie chrétienne à deux? oui. '
Quelques m'ois se passèrent dans une quiétude parfaite. Marie devint grosse ; Marie mit au monde un bel enfant, et quelques mois après sa naissance il rendit le dernier soupir en posant la tête sur le sein de sa mère. Ce chagrin fut pro* fond, mais il fut chrétiennement reçu. Un an après, Paul, que vous avez vu ce matin, naquit, puis Noémi; la joie habitait dans la maison de Clinville : il occupait un poste important; une révolution venant, il le perdit. Il bénit Dieu, et sa femme remercia la Providence, qui le ramenait à la campagne. Elle y trouva sa mère mourante, et les fatigues, les longs soins d'une longue maladie, la douleur amenèrent une fausse couche ; les accidents les plus graves survinrent : Marie fut à l'agonie en peu de jours. Qui vous redirait sa résignation, ses tendres adieux à son mari, à ses enfants? qui redirait le courage de ce mari, rappelant par sa foi la scène que je vous répétais hier ?
Elle fut rendue à son affection.
Vivant une bonne partie de l'année dans la retraite, ils s'occupent sans relâche de Téducation de Noémi, cette ra- >is$ante jeune fille que Louise aime si tendrement; leur vie
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est une vie de bonnes œuvres et de sacrifices; ils ne sont pas riches» mais rien ne leur manque» car ils ont besoin de peu. L*aGfection et le respect les suivent partout; Fégalité d'humeur, la douceur de caractère ne se démentent pas un seul jour ni en l'un ni en Tautre ; leur afiTection mutuelle a grandi ; ils se sont mieux connus et plus estimés.
Observez ce ménage» Constance» observez-le; tout est chrétien en lui» et malgré d'autres chagrins qu'il a éprouvés, et que je vous ai tus pour ne pas vous fatiguer de mon récit, il est heureux.
— Gomme vous, je le crois heureux, ce ménage ; mais vous avouerez que ce bonhéur-là est bien tranquille.
— Qui le conteste?
— Peut-être n'irait-il pas à tout le monde» et bien des cœurs ont pu rêver autre chose que Testime de M. de Clinville et cette affection raisonnable.
— C'est beaucoup» Testime de Clinville.
— Sans doute : mais est-^ce assez ?
Puis, mon ami, faut-il vous le dire? vous laissez dans Fombre deux choses que la femme n'accepte pas vite : la soumission et la perpétuité.
— Vous pensez que l'homme se trouve mieux de son lot ?
— La soumission... c'est un fait» le gendarme est là, et l'amour que vous dev^» cette sauvegarde de la soumission quand elle n'y est pas, que reste-t-ilî On ne peut forcer à aimer qui ne le veut pas. J'ai encore ces trois griefs à discuter avec vous.
— Chère amie» toutes les lois de Dieu ont leur sanction dans la conscience d'abord ; puis, dans l'autre vie, l'homme qui...
— N'aimera pas sera puni» n'«st-ce pas? et la femme est toujours esclave.
A demain 1 Je me sauve ; voilà Lucie qui m'appelle.