TROISIÈME PARTIE
PREMIÈRE SOIRÉE
Nous avons laissé madame de Monac quittant la Grange pour aller passer quelques jours dans un couvent où elle désirait méditer sur les grandes vérités du christianisme. Après avoir exécuté ce projet, elle fut forcée de songer sérieusement à sa santé, qui se détériorait de plus en plus. Il est vrai que les rares nouvelles qu'elle recevait du Brésil, loin de la rassurer sur l'avenir de sa mère, le lui présentaient sous les couleurs les plus sombres ; le silence absolu que son mari gardait à son égard, une préoccupation constante dont elle taisait la cause, augmentaient singulièrement les dispositions à la mélancolie inhérente à sa constitution. Les chagrins cruels qui depuis longtemps dévoraient son cœur avaient trouvé un soulagement positif dans les épanchements de Tamitié; les orages qui avaient troublé son âme s'étaient éloignés devant un examen sérieux du catholicisme ; le calme renaissait, mais à la superficie seulement ; la raison convaincue imposait silence à l'esprit, le cœur souffrait seul. L'organisation toute nerveuse de cette femme, trop faible pour soutenir cette lutt«, s'affaissait. Lucie exigea des confidences complètes, et elle n obtint qu'une petite partie de la vérité ; toutefois, une consultation sérieuse fut reconnue indispensable.
Lucie déclara qu'elle serait bien aise d'aller elle-même à Paris présider à celte consultation; elle, Louise et M. de Kerbtt seraient du voyage. Son fils était en garnison à Paris : quel
bonheur que cette réunion de famille ! le départ fut prompt tement décidé.
Les méd^ins les plus célèbres qu'on appela furent unanimes : un traitement rigoureux devait être suivi d^une saison d'eaux, sans quoi ils ne répondaient pas de Favenir. M. de Kerkoff reçut la triste assurance que les organes les plus importants étaient sérieusement compromis, et qu'il.était grand temps de porter remède aux ravages qu'une longue soufirauce négligée et accrue par le chagrin exerçait saus cesse sur cette constitution délicate.
Dès le lendemain. Constance prit un petit appartement aux Champs-Elysées, se soumit à une hygiène fort peu de son goût; ses amis s'installèrent auprès d'elle. M. de Kerkoff profita de son séjour à Paris pour donner à Louise de bons maîtres, et pour rinitier lui-même à la connaissance des chetsd'œuvre que renferment nos grandes collections. Cette jeune fille trouvait un charme extrême à entendre son père lui expliquer rhistoire du vieux Paris d'après ses monuments ; elle admirait avec lui les sérieuses productions des artistes illustres; Louise s'enthousiasmait à la vue des sublimes inspirations du génie ; il lui fut donné d'entendre quelques discours de nos orateurs sacrés et d'assister à de belles cérémonies religieuses dont elle goûta la pompe pieuse.
Louis de Kerkoff reçut avec bonheur cette visite inattendue de sa famille. Bientôt son père sut de lui que la vie de garnison, même à Paris, ne lui souriait pas, et qu'il brûlait du désir d'aller gagner ses éperons en Afrique. « À mon âge, disait-il, TOUS aviez deux blessures; votre nom figurait avec honneur parmi ceux des chefs vendéens ; vous attachiez à votre boutonnière la croix de Saint-Louis ; et moi, je fais panser des . chevaux, je passe des revues au Cbamp-de-Mars. Qu'il me soit donné de voir les Arabes de près I Oh I je tous en conjure, utilisez votre présence ici, et, ne fût-ce que comme simple volontaire, permettez-moi d'aller entendre le bruit des balles. »
Ces' paroles plurent au vieux général ; et aussitôt, à l'insu de-Lucie, il fit toutes les démarches nécessaires pour obtenir