TROISIÈME PARTIE. — PREMIÈRE SOIRÉE
que son fils'fût compris dans la formation d'un nouveau corps de cavalerie que Ton organisait en Algérie. Grâce à ses an* ciens camarades, la nomination de son fils ne se fit pas attendre. Quel chagrin pour Lucie que cette nomination I Toute* fois, elle comprit bien vite la juste ardeur de son fils ; elle lui sut gré de soupirer après la gloire et de dédaigner les plaisirs de Paris.
Louise eut un entretien secret avec son frère; elle lui promit de ne pas s'éloigner de son père ni de sa mère pendant son absence. La courageuse jeune fille lui paria avec enthousiasme de sa noble résolution ; elle lui recommanda de ne pas oublier Dieu au milieu des hasards de la guerre.
« N'oublie pas, frère, lui disait-elle, sur cette terre d'Afrique, que saint Louis, ton patron et le mien, fut aussi brave guerrier que grand saint. Notre Dieu, vois-tu, aime le courage des hommes comme Thumilité des femmes. » Elle lui demanda de ne jamais se séparer d'une petite médaille tirée de son sein et bénite à Notre-Dame-des- Victoires. c< Le cordon qui l'attache est fait avec les cheveux de notre mère, ajouta-t-elle. »
Le départ pour les eaux devenait prochain ; il fut convenu que Louis s'embarquant à Toulon, son père et Constance devaient l'accompagner et de là gagner les Pyrénées; ce voyage, suivant les médecins, serait favorable à madame de Monac.
Lucie et Louise soupirèrent ; elles attendraient le retour de M. de Kerkoff à Paris j elles n'exprimèrent cependant pas un regret.
L'heure des adieux fut déchirante. Lucie aimait son fils avec passion ; mais Lucie, élevée dans les principes de l'honneur le plus sévère, savait qu'elle-même avait déposé dans le cœur de son fils le germe de la vertu qu'elle voyait se développer en lui; elle s'était, de longue main, préparée à ce grand sacrifice, et du jour où Louis, pour la première fois, parut devant elle avec un sabre, elle désira qu'il soutînt l'honneur de la France. Lucie redoutait bien plus les dangers de la garnison que les périls du champ de bataille. Elle se fortifia
Sie CAUSERIES DU SOIR.
par la prière contre la peine cruelle de ce départ, et elle eut lo courage de presser son fils sur son cœur, en lui recommandant d'être digne de son père.
Louis de Kerkoff, une fois en route, sentit le sacrifice qu'il faisait à ce qu^il regardait, avec raison, comme un devoir; il admira la fermeté de sa mère et de sa sœur, car Louise, les yeux gros des larmes de la nuit, Tavait embrassé sans pleurer, li se demanda d*où venait ce courage; il pressa sur sa poitrine la petite médaille bénite, et le noble jeune homme pria.
Toulon fut trop yite atteint, et pour le père, et pour le fils. Ces deux âmes s'entendaient, ces deux cœurs battaient à l'unisson. Le bateau à vapeur était prêt et quittait le port le lendemain. Dans cette dernière nuit, le vieux général donna à son fils une foule de détails sur ses plus secrètes volontés ; peut-être la mort le frapperait-elle pendant cette absence. Il Im recommanda Constance et ses enfants. Louis remit à son père son testament ; et, quand Taube apparut, il lui demanda avec une simplicité touchante de le bénir. M. de Kerkoff prononça une courte prière; Louis la redit en son cœur; puis le père étendit sur la tête de son fils sa main, jadis si redoutable aux ennemis de la France, et appela les grâces du ciel sur celui en qui re- '" posaient ses espérances. Il Tembrassa, et Theure sonna. « Voilk ma première croix de la Légion d'honneur, je te la remets ; tâche qu'elle brille sur ton habit quand nous nous retrouverons.!» Louis serra|la main de son père; bientôt il mit le pied sur le vaisseau ; la vapeur mugit, et un dernier regard fut échangé, regard aussi long que triste. Quand le vieux général eut perdu de vue toute trace du bateau, il se dirigea vers une église, il pria longtemps; ses larmes coulèrent une à une sur ses joues brunies, et une tristesse profonde s'empara de son cœur. Il cherchait Louise, et Louise lui manquait; il rentra chez lui par le chemin le plus long pour se remettre des émotions qui se combattaient dans son cœur.
Il trouva Constance baignée de larmes : elle pleurait, disait-elle, et pour Lucie, et pour Louise, et pour elle. Le calme apparent de son vieil ami la glaça; elle comprima, non sans