‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 149 sur 259 · TROISIÈME PARTIE- — PREMIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE- — PREMIÈRE SOIRÉE

peine, ses sanglots» et pas un mot ne sortit de sa bouche; elle fit en silence les préparatifs de son départ. La voiture attelée attendait sous sa fenêtre ; elle s'y précipita, entraînant sa fille après elle.

Quelques lieues furent parcourues sans qu'une seule pa* rôle fut prononcée. Kerkoff, absorbé dans une méditation profonde» semblait étranger à toute autre chose qu'à sa pensée.

Constance, émue par cette sorte de stupeur, chercha sa main et la. serra; un sourire triste la remercia. <( Il est déjà bien loin, le temps est beau, sa traversée sera courte et heureuse.

— Que de jours avant sa première lettre !

— Oui, bien des jours 1 ... Il faut pourtant me faire à cette correspondance si rare, si éloignée; il faut maixitenant m'habituer à bien des choses, à bien des idées.

— Et vous l'avez laissé partir 1

— Il le désirait, et je lui en sais bon grjé ; un jeune officier doit aimer la guerre.

— La guerre I et vous prononcez ce mot comme un

autre.

— Pourquoi pas?... Dieu permet la guerre, et il se nomme le Qieu des armées.

— Et les dangers!...

— Je les ai courus. Notre heure sonne quand il plaît à la divine justice, au coin du feu, au pied d'un palmier ; qu'importe Je moment, pourvu que Famé soit prête? Dieu, qui peut tout, a des grâces particulières pour le soldat. Louis a choisi le noMe métier des armes, il doit en subir les chances; les champs de bataille ne sont pas plus meuniers que le pavé de Paris; là-bas, il s'affermira dans le bien, dans le devoir et rhonneor ; près du danger, on pense à Dieu, on ne Toubliô pas quand le canon gronde. Au milieu de ce que vous appelez Je beau monde, son âme s'énerverait, s'aplatirait ; le coeqr dépérit au sein de cette vie de plaisirs feciles, de jouissances constantes; l'honneur s'en va avec les transactions forcées, Dieu est oublié au sein de la mollesse ; l'homme s'appauvrit et

se rapetisse par la satisfaction des sens ; il s'agrandit et se fortifie aux luttes de la Tie de privation ; aux dangers de la guerre, le caractère se trempe, et Tâme ne perd rien de sa naïveté. Mais la balle de F Arabe ?

— Mais la coupe empoisonnée du plaisir?

— Vous êtes stoïque, vous êtes enthousiaste» malgré vos cheveux blancs.

— Non, je ne suis pas ce que vous croyez ; mon cœur se brise, sans doute, à la pensée du péril journalier des armes; mais je n*ai pas laissé entrer mon fils au service sans réfléchir aux conséquence de celte carrière; je n'ai pas rêvé pour lui la vie de garnison et d'antichambre : j'ai espéré que s'il ceignait un sabre, ce serait pour s'en servir contre les ennemis de sa patrie. J'ai espéré, en père, qu'il échapperait par celte route aux énervements de l'oisiveté, aux enivrements du monde facile, aux hontes de ce que j'appelle, moi, dans ma vieille langue, le déshonneur, si fréquent, si toléré dans ce que l'on appelle la belle jeunesse.

— Mais sa foi?

— Elle est plus en sûreté sous les palmiers du désert qu'au balcon de l'Opéra. N'importe où soit le fils, Dieu entendra les prières de sa mère ; la Vierge fidèle veillera sur celui que Louise a placé sous sa protection. Constance, j'avais perdu la foi dans le monde, je l'ai retrouvée trop tard, sans doute, car on y revient toujours trop tard, sur les champs de bataille. Louis l'emporte, cette foi ; il est plus heureux que nooi, il la gardera.

— Où puisez-vous ce courage?

— Une seule pensée me le donne : mon fils accomplit un devoir.

— Le devoir.... mais le devoir chrétien n'est pas là.

^ Le devoir chrétien est làj Chère en&nt, pour Louis, Dieu l'a fait soldat, il doit combattre. Le devoir, Toyeit-vous, c'est l'accomplissement de la fonction que nous rempKssons dans la société dirétienne : le magktrat a les siens, le prêtre a les siens. La Providence nous assigne à tous un poste, Tessen-

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