TROISIÈME PARTIE. — TROISIÈME SOIRÉE
an dimanche, avait annoncé que TËglise célébrerait la grande fête le vendredi suivant. Frank avait retenu scrupuleusement cette annonce ; et le mercredi, quand tout le monde fut réuni, quand les places auteur de la table ronde furent prises, les ouvrages sortis des coffres, la soirée installée, il s'approcha du châtelain, et lui dit : « Noël, ce sera vendredi ; n'oubliez pas. .
— Eh ! sans doute, ce sera vendredi ; pourquoi me le rappeler?»
Alors, s'élevant sur la pointe des pieds et arrivant presque à Toreille du châtelain : a G* est que dans le Nord on donne les étrennes à Noël.
— Âb ! oui, oui I sois sans inquiétude.
— Frank, vous êtes indiscret, dit Marthe, qui avait entendu.
— Marthe, reprit Tenfant, il est si distrait, notre vieil ami I et il n^était pas au sermon du recteur. »
M. de Kerkoff alla chercher son livre.
« Non, pas de livre aujourd'hui, ami ; vous parlerez.
— Et que vous dirai -je? attendez-vous de moi le résumé de nos trente lectures? je ne le ferai pas.
— Non, pas de résumé ; vous me direz un mot de vous sur Noël, de vous-même, entendez-vous?
— De moi 1 allons donc ! Deux phrases de Bourdaloue valent mieux que trois volumes de mes tristes paroles.
— Sermon....
— Non, pas de livre. . .
— Mais c'est une tyrannie !
— Soit; mais vous ne lirez pas, vous parlerez.
— Oh! vraiment! c'est bien fort! Et...
— Et?... Vous serez bon...
— Eh bien!.,. »
Un signe de Louise, un regard imperceptible, presque sup- P liant, arrêta la parole de son père,
oL Eh bien, je vous obéirai, je ne lirai -pas; questionnez,
\-A)uise répondra à ma place.
— Oui, mon père, a Et vite celle-ci lui avait dit bien bas :
Inslruîsez-la, elle ne sait pas, elle rougit, elle ne peut lire^ses yeux sont malades ce soir plus que de coutume. »
KerkoiT avait embrassé sa GUe.
«c Parlez nous ce soir de la naissance de Jésus-Christ.
— Soit, puisque vous le désirez; mais il serait plus simple^ je l'affirme encore, de prendre Tun de ces volumes.
— Non, parlez.
— Vous ne prétendez pas que je revienne sur l'état moral du monde, que j'expose ce qu'il était avant le christianisme; nous nous sommes occupés bien des fois déjà, depuis ces quatre semaines, soit avec les sermonnaires, soit à cause d'eux, de ces grandes questions. Vous ne prétendez pas non plus que je revienne à la nécessité, prouvée par l'histoire de celte période, d'uae régénération radicale et universelle de Thumanité; celte nécessité ressort trop évidemment de ce que nous avons vu pour qu'il soit utile de démontrer de nouveau que de la destruction de la famille par Tavilissement de la femme et le despotisme du père, que de la destruction de la société par Fenvahissement de Tesclavage et la corruption absolue des mœurs, que de la destruction de Taulorilé par les excès mêmes du despotisUie, par l'anéantissement du sentiment religieux, par le mépris profond dans lequel Tabjection de la digniié impériale avait entraîné la puissance ; pour qu'il soit utile de démontrer, dis-je, que le monde moral marchait vers sa ruine. Oui, une étoile devait se lever, car les ténèbres régnaieul sur l'univers; oui, un enfant devait naître, car le monde n'était plus qu'un vieillard radoteur.
Observez que tout était prêt pour le christianisme : le temple de Janus était fermé, la paix régnait sur l'empire, Auguste formait l'unité romaine, la conquête avait appris la langue de la ville éternelle à toute la terre ; à son Forum tendaient toutes les routes, reliant une mer à l'autre mer,rOrient à l'Occident, le Nord au Midi ; les peuples dormaient sous les ailos de^'aîgle romaine ; une voix, annonçant la mortdu grand Pan. eût pu être entendue de l'Euphrate aux colonnes d'Hercule.
Le grand jour du réveil, le grand jour de l'accomplissement