PREMIÈRE PARTIE. — TROISIÈME SOIRÉE
n'est moins connu que le christianisme, si ce n*est par le vrai chrétien. ^
Aux yeux de bien des gens, le chrétien... c*est un sot ou un tartufe. Ce n* est pas cela. Aux yeux de bien des gens, c'est un être à part, sévère, ennemi des hommes et très-ami de soi, ou bien un béat déroulant un chapelet, récitant une prière, assis ou endormi devant un autel, un véritable ascète de rinde... Ce n*est pas cela. Aux yeux de bien des gens c'est une vieille femme, aimant son chien et personne autre, déchirant l'univers entier, égoïste, querelleuse, ennuyeuse; ou bien un prêtre bien rigide, bien exalté, bien ignorant, bien suffisant, bien haineux. Ce n'est pas cela. Un chrétien, c*est un homme qui accomplit tous les devoirs que Dieu lui a imposés, toutes les lois qui lui ont été données; voilà le vrai saint, voilà l'homme dont j'entends parler.
— Vous croyez que cet homme sera heureux dès ce monde ?
— Oui, chère Constance, je crois que cet homme-là sera aussi heureux qu'on puisse Têtre sur cette terre d'épreuves, de misères, de sacrifices, de maladies, de mort; oui, je crois cela, parce que je crois que le christianisme est l'ensemble des lois données par la Divinité et parce que je crois que le propre de ces lois est d'assurer la félicité humaine, tant elles sont en harmonie avec notre nature.
— Vous ne pensez pas comme tout le monde, mon vieil ami
— Certes non, je ne pense pas comme tous les hommes, je le sais bien. Que voulez- vous,, j'ai soixante ans ; j'ai beaucoup vécu dans le monde. Je Tai peut-être un peu connu, et j'ai dû réfléchir : j'ai cherché, moi aussi, le bonheur, car tout homme le cherche et mes déceptions m* ont donné un peu d'expérience. Je ne dirai pas que je me suis réfugié dans le christianisme, mais je dirai mieux la vérité en déclarant que j'ai heureusement trouvé le christianisme. Certes non, jene^ pense pas comme tout le monde, car une bonne partie de ce monde cherche le bonheur sans le rencontrer, n'est-ce pas?
2S CAUSERIES DU SMR.
et ce inonde se garde bien d'entrer sur le terrain du chris* tianisine. Bien plus, il y a entre le christianisme et le bonheur que Ton prétend rencontrer, toute b différence qu'il y a entre la paix et là guerre.
Pour bien des gens la félicité suprême cjest la jouissance, le plaisir!.*.. Atcz-tous essayé du plaisir, tous étes-TOu» plongée dans toutes ses joies ? Avez-Tous trouvé un plaisir sans fin, sans bornes» sans lendemain ? Non ene<»re ! vous dit-on ! vous avez mal cherché. Et l'on cherche, et la froide vieillesse et la mort viennent avant que Ton ait trouvé. Et ce sont choses essentielles, inévitables. J'ai bien vécu parmi les hommes, et je vousTavoue, je n'ai point vu d'heureux parmi les amis du plaisir.
--^Et vous me ferez l'honneur, cher ami, de ne me pas ranger dans ce troupeau d'Epicure; mais enfin il y a des gens qui ne placent pas là leur félicité, et qui sont heureux, très-heureux.
— Peut-être, mes chrétiens.
— ^Non pas vos chrétiens.
— Vous ne les connaissez pas.
— Je les connais, vous dis-je.
— Là est toute la question, chère amie, le bonheur de vos heureux est peut-être tout chrétien, ou plus ou moins chrétien. Je vous l'ai dit, on se connaît très-peu en christianisme, et vous êtes femme à vous y être trompée. Je ne vous en voudrais pas du tout d'être tombée dans une erreur positive à cet égard . Pour la résoudre cette question , il me suffira de vous expliquer ce que c'est que le christianisme, puis de vous demander si vous le reconnaissez ; mais il est tard, votre fille vous appelle.