TROISIÈME PARTIE, — CINQUIÈME SOIRÉE
«c Vous amuser, chère amie, ceci m'est impossible. Voyons cependant : voulez -vous un grand déjeuner chaque semaine?
— Manger, toujours manger ! c'est bien peu divertissant.
— Un bal!... mais je réunirais tous nos voisins, depuis M. de la Pipardière jusqu'à madame de ***, que je n'arriverais pas à une polka tant soit peu animée.
— Me voyez-vous valsant avec M. de la Pipardière?
— Et que faire? Je ne suis pas très-embarrassé pour toi, Marthe. Je réunirai tous les enfants du voisinage, vous aurez un grand goûter, et toute la maison à votre disposition ; nous terminerons la journée par une superbe loterie. »
Marthe, ravie de ce projet, remercia M. de Kerkoff, et alla voir si quelque oiseaux s'était pris à ses lacets.
« Eh bien, oui, il faudrait vous amuser; car, après tout, vous n'êtes pas faite à noire vie retirée et grave; vous êtes jeûne, vous.
— Mais Louise?
— Oh ! Louise a ses plaisirs à elle. Louise a ses joies, Louise ne fuit pas un bal, un concert; mais elle n'éprouve pas le besoin de ces distractions. Son éducation a reçu un autre cachet que la vôtre.*
liucie a compris la vie à un autre point de vue que bien des femmes, et vous pouvez en juger, sa fille et elle sont heureuses.
— Oui, je ne doute pas de leur bonheur.
— Deux voies se présentent devant nous : la voie mondaine, la voie grave ; la voie du plaisir, la voie du devoir.
— Mais elles peuvent se confondre.
— Se confondre! . . . chère enfant, je ne sais pas. Suivons, je vous en prie, la journée d'une femme du monde;
j'ouvre au hasard ce livre que Lucie viens de recevoir : La Femme chrétienne dans ses rapports avec le monde (1), et j'y trouve cette page empruntée à madame de Gasparîn :
c< Le soir, ne sontce pas les bals, les enivrements de Fa-
(1) Par M. l'ahhé Chassay.
3GG Causeries du soir.
« inour, cet éclat de lumière» ces luttes de la beauté, ces re- « gards, ces hommages, ce tumulte qui soulèyent tout ce qu'il « y a de passion dans le cœur? On a passé la nuit dans la K brillante cohue des salons ; on rentre fatiguée, incapable de « réflexions sérieuses; on s'endort sans que la pensée ait pu « se fixer sur Dieu, car nous n'appelons pas prière ce mura mure des lèvres où le nom du Seigneur revient parfois, (( tandis que l'âme se dilate encore des fumées de la flatterie ; « car nous n*appelons' pas méditation ces rêveries de la eon- « science, bientôt surmontées par le sommeil. Et le matin ! « le malin, n'est-ce pas la lassitude, la pesanteur de la tête, . « Tendolorissemenl des membres, toutes les fantasmagories de tt la veille qui passent sous les yeux à demi fermés? iV est-ce « pas le souvenir de succès, de déboires profanes? N'est-ce pas (( la soif de briller encore, d'éclipser des rivales, de séduire? « N'est-ce pas le besoin de l'agitation, le dégoût de tout ce qui a peut forcer l'esprit h se replier sur lui-même? Dans ce ma- (c tîn des femmes du monde, qui commence vers le milieu du « jour, y aurait-il du temps pour Fétude de l'Evangile?...
(i Si, de fortune, entre la mondanité du jour et la monda- « ni(é du soir, quelques instants de solitude étaient laissésàune « telle femme, elle ne saurait qu'en faire? Une lecture substance tielle, une réflexion, elle devient incapable de tout cela. Les « combinaisons de toilette, la pose d'une garniture, lesenfre- <( vues avec la couturière, les courses dans les magasins, ce c( sont là ses éludes. La conversation s'appauvrit, les mots y « remplacent lesjdées, la médisance en fait ordinairement les c( frais, l'envie de produire de reffet la métamorphose parfois <c en une pesante disscrtalion où des questions profondes sont « tour à tour abordées et tranchées; elle peut conserver quelce que chose de vif, de piquant dans la forme, mais de fait elle « est vide, elle est misérable.
ce Dans l'existence d'une femme ainsi livrée au monde, on ce ne trouve plus que des surfaces, que le besoin de vivre en ce dehors de soi-même.
ce Dieu, l'âme, il y a du temps, il y en aura toujours pour