TROISIÈME PARTIE — CINQUIÈME SOIRÉE
plus à passer de longues années dans le vestibule, pensons au purgatoire. ^
L'office de ce jour rappelle les anciens rites particuliers aux pénitents, rien ne se perd dans la liturgie. Lisez cet office avec grande attention.
Les paroles que \ous adresse le prêtre en vous donnant les cendres sont admirables : a Souviens-toi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière.» L'image de la mort, de notre néant, au début de la pénitence!... Ces paroles De contiennent-elles pas toute notre histoire? D'où sommesnous sortis? que sommes-nous? où allons-nous ?
Par les cendres commence la sainte quarantaine.
— Vous m'avez assez entretenu de la nécessité de la pénitence pour que je ne vous dispense pas de revenir à ce sujet aujourd'hui : ce serait bien le cas de reprendre notre conversation de tout à l'heure et de m'expliquer ce que vous entendez par vie intérieure ; vous avez tourné la difficulté avec une prestresse admirable.
— Le temps me manque, j'y revieyadrai ; mais ce sera inutile si vous avez lu le livre deM.Chassayquejevousaiindiqué(l).
— Eh bien, Lucie me le lira demain.
— Je veux bien vous faire grâce de la pénitence ce soir, puisque vous voulez qu'il en soit ainsi, et cependant comment parler du carême si son objet m'est interdit?
— Pourquoi le carême est-il fixe à cette époque de l'année?
— La sainte quarantaine doit nous préparer à la grande fêle de Pâques, et par conséquent la précîéder. Pâ(|ues fixe le carême; je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'Eglise suit dans ses (êtes la vie de notre Sauveur, vous avez fait cette remarque. Le jeûne est aussi institué pour nous rappeler celui du désert ; notre vie tout entière doit être calquée sur celle de THomme-Dieu.
A peine s'est-il soumis au baptême, à peine sa mission a-t-elle été annoncée qu'il s'enfuit au désert, et avant sa glo-
(t) La Femme chrétienne dans ses rapports avec le monde.
rieuse prédication, il se prépare par rabslinence et la solitude à l'œuvre du Père.
Je ne sais si vous avez médité ce qui se passa au déserf pendant la retraite du Sauveur; celte méditation vous donnerait l'intelligence complète de Fesprit du carême cbrétieo.
Notre-Seigneur recherche la soUtude» parce que dans la solitude Tesprit se livre aux pensées sérieuses ; parce que dans la solitude le cœur, dégagé du bruit du monde, accepte les résolutions généreuses ; parce que dans la solitude nous vivons, pour ainsi dire, devant Dieu seul. Là. dans le silence des passions, il se communique plus facilement à nous. Le Christ au désert pratique Vabstinence; il refuse à son corps toute nourriture, il châtie la chair, lui, la pureté par essence, il prélude aux ineffables douleurs de la passion par celte épreuve du jeûne ; il nous enseigne qu'on n'arrive au royaume du Père qu'en subjuguant le corps par la pénitence:
Que se passe-t-il encore au désert ? la chose du monde la plus étonnante !
L'Ho(nme-Dieu permet .au malin esprit de le tenter. D veut être homme, et tellement homme qu'aucune de nos misères ne lui soit étransrère.
J'appellerais d'une manière toute particulière. Constance, votre attention sur la tentation du Sauveur, si vous ne tous étiez pas promis de lire Tœnvre dont je vous parlais à Tinslanl (1). Je suis très certain que vous serez frappée des réflexions que vous y trouverez sur cette circonstance de la \ie de Notre-Seigneur.
A l'exemple du flls de Dieu, recherchons lasolitade, pratiquons Tabstinv^nce, re|X)ussons la tentation.
— Oh ! ceci est le plus difficile.
— Fortifié par les grandes et fécondes méditations du désert , maître de son corps, soumis par l'abstinence , rbomuie est bien fort contre Satan, surtout s il est bien convaincu qu'il
(1) la Femme chrétienne dans ses rapp(nisavec le wtonis^ parll. TâI''? Chassay.
TROISIÈME. 'PARTÏfi. ^ ClfîQUIÊME SOIRÉE. 5T7
ne doit pas seulement se nourrir de pain , mais de la parole de Dieu, s'il croit fermement qu'il ne doit adorer que le Seigneur son Dieu, et ne servir que lui ; s'il garde cette parole : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu , il sortira certainement vainqueur de sa lutte contre l'ange des ténèbres.
La grâce de Dieu ne manquera pas à qui imitera le jeune du désert.
Et je vous le demande, quoi de plus simple, encore une fois, le principe de la pénitence admis , que cette sainte quarantaine , que cette petite portion de l'anaée consacrée à un devoir important? '
Ne vous y trompez pas , la mortification» est de précepte ; personne ne reçoit en naissant l'heureux privilège d'une dispense de cette obligation. De là le malheur des riches, si souvent rappelé par l'Evangile.
La richesse est un mal, non pas en elle-même , mais parce que devant elle disparaissent la privation , la mortification forcée , la mortification de position , de condition. 11 nous est nécessaire de rechercher ce que le pauvre trouve à toute heure; et les imitons-nous ces abstinences, ces dures privations dont il souflre et par lesquelles ils se sanctifie ?
Nous nous endormons dans la mollesse, et la mollesse et l'oisiveté, que donnent-elles, sinon la mort ? Mortifions notre corps , bannissons et les vaines facilités de la vie confortable et les délices de la paresse ; pensons à la croix, faisons plus , portons-la avec joie, et remercions l'Eglise, dont la sollicitude ïnaternelle a institué le carême.
Il me reste à vous dire l'histoire du carême : vous savez qu'il remonte aux apôtres. Au reste, lisez le livre que je vous ai indiqué (1), et il vous instruira à fond sur tout ce qui a trait à cette matière. »
Dans ce moment M. de Kerkoff fut interrompu par une femme de chambre qui annonça à madame de Monac que ^^ar ihe paraissait souffrante et demandait à la voir.
(O Instruction sur les fêtes.
SIXIÈME 80IBÉE.
M. de KerkoS fut rassuré, le lendemain, sur la sanié de Marjhe , il ne s* agissait que d'une simple indisposition. Sa mère témoignait depuis longtemps* le désir de rentrer chez elle ; on combattait ce projet , on gagnait un jour , puis ud jour ; ccp<*n(lant mars avait ramené quelques belles journées, déjà rhiver fuyait, quelques Qeurs apparaissaient , les soirées perdaient de leur longueur. La santé de la mère, commecelle de la fille, semblait remise; les prétextes même disparaissaient , il fut convenu que le lendemain de la Saint-Joseph, la Grange reverrait ses propriétaires. On toucherait alors à la semaine de la Passion et au printemps. M. de Kerkofl avait impérieusement exigé que le 19 "se passât encore sous son loil ; pour justifier cette persistance , il lui suffit de dire à sa femme que, par une singulière coïncidence, ce jour rappelait à madame de Monac de tristes souvenirs, le 19 mars étant Tanniversaire de la mort de son père et le jour de la fête de ce père si aimé, si vénéré.
On rcîcevait de fois à autre des nouvelles d'Alger. Louis annonçait que son corps était désigné pour une expédition contre les Arabes du désert ; sa bonne conduite lui attirait l'estime de ses supérieurs, et sa justice, sa bonté, lui .méritaient Taffeclion de ses hommes.
11 parlait avec enthousiasme à son père de l'organisation do son régiment , de Tinstruction de ses Cavaliers , de ses chevaux, de sa vie toute militaire. H semblait heureux, et cependant avec quelle tendre affe(îtion il se rappelait au souvenir de sa mère , de Louise, de Constance ! Souvent il consacrait une petite page à sa sœur chérie , et avec quelle chaleur il lui recommandait leurs parents si tendrement aimés I