‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 179 sur 259 · TROISIÈME PARTIEL — SIXIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIEL — SIXIÈME SOIRÉE

Ces lettres d'Afrique réjouissaient la famille , et cependant le général semblait avoir changé d'humeur depuis le départ de son fils. Louise remarquait qu'il revenait sombre de ses promenades solitaires, que ses visites à la chapelle étaient plus fréquentes , et que son regard se fixait sur elle avec une expression toute particulière. Louise lisait au fond de son cœur' une inquiétude constante et dissimulée, dont elle devinait fa-, cilement la cause.

La correspondance de Fouville attristait de plus en plus M. de.Kerkoff ; rien de- bon du Brésil.

La première partie du carême se passa sans incidents ; Lucie ne manqua pas de se plaindre de la sévérité de son cvêque, qui maintenait les lois deTEglise dans toute leur ri-

gueur.

Il est vrai que nulle part les populations n'observent avec plus de régularité le jeûne et Tabstin^nce qu'en Bretagne. Louise multipliait ses^aumônes et ses visites aux pauvres malades et à l'école des filles. Son père raccompagnait souvent ; plus souvent encore Constance s'adjoignait a elle. Comme on bénissait LouiHe I comme on lui confiait les misères les plus cachées? N'élait-elle pas l'ange consolateur, l'ange de bon secours et de bon conseil ?

Deux fois par semaine on allait h la paroisse entendre l'instruclipn du recteur ; elle ne brillait pas par les fleurs de l'éloquence, mais le bon vieillard parlait avec son àme ; il avait des paroles cousolanles-pourson troupeau , composé de brebis dociles, nourries, il faut le dire, d'herbes anières, exposées à la chaleur du jour et aux rigueurs des saisons ! Pauvres gcnsi Oh! pour eux la vie se transformait en une longue pénitence : l'abstinence était de tous les jours , la privation de toutes les heures , et pas une plainte , pas un murmure ne sortaient de ces lèvres habituées à bénir. Ils ne maudissaient pas^les riches, mais ils savaient par une expérience constante 9"o la main du riche , toujours ouverte pour eux , ne se fer- '"ait que devant le vice; ils savaient qu'au milieu des landes '^ château s'élevait , non comme un défi à la misère , mais

comme une maison de bcnédiction , car quand le conseil, Texeniple , le dévouement leur avaient-ils fait défaut ? Aussi que de fois M. de KerkofT n'avait-il pas eu à se louer de ses voisins? que de services journaliers ne recevait- il pas d'eux 1 Sa vie identifiée à leur vie se passait en un échange constant de bons procédés. Comprenant la vraie fraternité chrétienne à son point de vue pratique , il se considérait comme obligé, et devant Dieu et devant son honneur , à défendre les intérêts des faibles , à consolider (a paix au milieu dé ces populalious, à améliorer leur existence , à leur enseigner les progrès de la culture, à les aider, en un mot, en tout et partout. Il n^était pas de famille qui ne fut son obligée. Et tout cela se passait avec une admirable simplicité. Le luxe du château ne blessait JV mour-propre de personne ; car ce luxe, qui n en était pas un, portait Taisance dans bien des cabanes. ,

Ces idées de devoir, KerkofT les avait reçues de son père et les transmettait à son fils ; Louise les avait sucées avec le lait. Aussi la paix régnait là, dans ce coin de terre, car la religion y florissait.

Le carènie était le temps delà reprise des travaux. Kerkoff comptait un bon nombre de bras inoccupés après un rude hiver ; aussi le général avait il organise le défrichement d'une lande et la plantation d'une autre. Tous les jours les promenades étaient dirigées de ce côté ; c'était au milieu desgrou|>es de travailleurs que Lucie et Constauce" recevaient les confidences des mères de famille; les réclamations des jeunes filles s'adressaient à Louise, qui revenait chargée de bouquets de violettes cueillies pour elles.

Le 19 approchait, une teinte sombre apparaissait sur tous les visages. Se séparer!... Cette pensée attristait tous les cœurs. Les mois qui venaient de s'écouler avaient été si bons! La présence de Constance jet tait toujours un charme extrême et nouveau dans cet intérieur, tous l'aimaient à leur manière. La Grange était bien près, mais les causeries du foyer I... mais les causeries de toutes les heures, elles seraient perdues!.. • et rhabilude les avait rendues plus chères encore.

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