TROISIÈME PARTIE. — SIXIÈME SOIRÉE. tèi
«Pourquoi avez-vous exigé celle journée du 19 ? J'aurais voulu la passer dans la solitude la plus absolue; elle est pleine de souvenirs pour moi, et j'ai fait preuve de faiblesse en cédant. à vos instances.
— Je n'ignore pas ce que vous voulez me dire, chère Constance; ai-je mal fait? Voire retour à la Grange eût été amer.
— Il ne l'eût pas été, vous me connaissez mal encore. Ne croyez pas que le culte que je porte à la mémoire de mon père soit pour moi une source de peines et de tourments. Non, certes... Je sais que tout homme doit mourir, et la mort ne nVa jamais apparu que comme le début d'une vie meilleure. Vous m'avez si souvent redit le calme de ces heures dernières dont vous fûtes l'heureux témoin, la foi et la résignalion de cet homme de bien, vous m'avez donné tant d'espérance, ami, que ce jour-là me semble le premier jour du bonheur de mon père. Certes, je prie pour lui, mais je l'invoque en même temps. Le souvenir de cette mort n'a rien de poignant. Si pour cet anniversaire je recherche la solitude, c'est afin que rien ne m'arrache à la contemplation des vertus de mon père. Ce jour se passe avec lui : oh ! je comprendrais vos appréhensions si l'espoir ne régnait pas en mon âme. Oui, alors il serait bon d'éloigner d'elle les souvenirs; mais pourquoi les écarter s'ils ne m'apportent que des pensées de vertu; s'ils m'arrachent quelques larmes, elles ne sont pas brûlantes; si je suis triste, je ne suis pas désespérée. Tenez, on comprend mal ces douleurs-là; les meilleurs pensent qu'ils doivent enlever les souvenirs, et ils se trompent, les souvenirs sont bons et salutaires, ils deviennent une sorte de i^aume consolateur; puis, dites-vous, le souvenir, vous le c oniprimez, mais vous ne le détruisez pas.
J'irai à la Grange le matin, et je reviendrai après midi vous ï-etrouver. Oh 1 je vous en prie, ne me contrariez pas.
Quand j'étais petite enfant, la Saint-Joseph, c'était un beau j<ïur. La veille j'allais au marché aux fleurs et je rapportais un *^inense bouquet de violettes de Parme ; mon père aimait
ces fleuîs, elles me coûtaient tous mes bons points du mois. Oh ! le mois de Mars était un mois de sagesse. Le plus souvent, moi soûle dans la maison pensais à la Saint- Joseph ; c*était en cachette que je déposais mon gros bouquet dans la chambre paternelle ; je trouvais moyen de m'y glisser au moment où je savais trouver ce bon père seul. Comme je Tembrassais!... comme il me caressait !... Et le lendemain, de bon matin, il me conduisait à la messe avec lui dans une communauté dont sa sœur avait été supérieure autrefois. Puis il m'imposait le secret!...
Cette journée!... Souvent il me la consacrait : nous allions à Versailles, quelque part, je décidais en souveraine, nous dînions tête pour tête, et je commandais le festin. Oh ! c'était le bonjour de Tannée. Pauvre père!... 11 m'aimait!..
Son saint patron a veillé sur lui d'une manière parliculiëre, car dans sa vie si agitée, il avait conservé la foi. Je ne sais s*il éliût pieux, mais je sais que ce jour-là il me conduisait à la messe, comme je vous le racontais à l'instant. Pourquoi ne m*avez-Tous pas appelée Joséphine? ce bon saint Joseph eût aussi veillé sur moi.
— Qui vous a dit qu'il ne tous tient pas sous sa protection? sans doute votre père vous y avait placée, et l'a invoqué plus d'trae fois pour vous.
Saint Joseph , le père nourricier du Sauveur , m' apparaît comme le patron par excellence des petits enfants. Les chrétiens ont pour lui une vénération particulière et bien juste « car quelle grande mission lui a été confiée 1 gardien de la virginité de Marie , à quelles épreuyes sa foi ne fut-elle pas mise, et avec quelle docilité il se conforma en toutes choses aux volontés du Très- Haut ! Protecteur de l'enfance de Jésus, avec quel zèle il remplit ce devoir ! N'est-ce pas lui qui sauve le fils de Marie de la sombre fureur d'Hérode , en prenant le chemin de l'Egypte dès que l'ange lui a indiqué le danger?
Cette fuite mystérieuse ne put s'accomplir sans de grands périls ; les Ecritures ne nous ont rien transmis du séjour de la sainte famille sur la terre des Pharaons. Elles sont restées