TROISÈIME ' PARTIE. — HUITIÈME SOIRÉE
M. de KerkofP demanda un cheval i et , suivi de quelques domestiques, il dirigea sa course rapide vers les roches noires, espérant y parvenir à temps pour sauver, peut-être, quelqu'un de ces malheureux pêcheurs , ou au moins pour recueillir leurs cadavres si la mer les repoussait vers le rivage.
<K Le Monsieur ne sauvera personne, disait Penfant, le vent a fait sombrer la barque et les hommes sont perdus ; j^ai été poussé, je ne puis- dire comment, sur un banc de sable, et j'ai pu gravir le rocher, mes vêtements m^ont peut-être soutenu sur Teau. »
Il raconta que , pris par ce terrible coup de vent, le péril s'était immédiatement manifesté, et il ajoutait : ce Comnle c'est demain la fête de la Compassion de la sainte Vierge, le patron a commencé à dire les litanies , puis nous avons chanté le Stabat.
J*ai pris mon chapelet, et je le disais quand la vague m'a emporté. Oh ! je l'ai bien vue chavirer, les trois marins sont sous la barque, ils sont perdus I...» Et l'enfant jpleurait; à son bras pendait encore le chapelet dont il parlait. Peu à peu , la chaleur, quelques gouttes de vin, ranimèrent ses forces, et bientôt il put dire à madame de Monac, que les trois hommes de la barque étaient étrangers au pays ; c'étaient des contrebandiers qui l'avaient pris à Tune des îles voisines de la côte, car il n'avait jamais connu ses parents , il se croyait enfant abandonné ; ce chapelet et une petite médaille de sainte Anne, pendue à son cou, étaient les seuls indices de son origine bretonne. c< Ces deux choses ont été trouvées avec moi , disait-il. »
« Je suis femme de marin, lui dit Constance, et puisque la mer fa jeté ici, j'aurai soin de toi. »
L'enfant, placé ainsi par Y Etoile de la Mer ^ sous la protection de madame de Monac, reçut tous les secours dont il avait besoin, et bientôt il s'endormit dans un bon lit, finissant la prière qu'il avait commencée sur le' bateau naufragé.
Kerkoff ne cessa ses infructueuses recherches qu'à la nuit.
40i CAUSERIES DU SOIR*
La mer ne rapporta rien. U était trop tard quand il rentra à La Grange pour retourner chez lui. Il fut, convenu qu'il y coucherait. Sa fille adoptive lui redit le récit du petit mousse, et elle ajouta : La Vierge m'a donné un enfant de plus ; gisait, p^t-étre sera-ce le mari dlvonne?
Après avoir entendu elle-même Fhistoire des courses de son vieil ami sur les rochers, ses inutiles démarches, elle ajouta : a.Cet enfant m'a parlé d'une fête de la Vierge, de la Compassion , je crois. Dites-moi donc quelle est cette dévotion. Je rignorais.
— Demain sera le vendredi de la semaine de la Passion, et, en ce jour, l'Eglise vénère les douleurs de la mère de Douleurs.
L'enfant a raison. Les jours pendant lesquels les souvenirs de la passion du Sauveur nous sont plus spécialement rappelés approchent, et comme les souffrances du fils, absorbent Tattentipn des fidèles, il était simple et bon de consacrer un jour spécial à la méditation des inefifables douleurs de Marie; n'a-t-elle pas eu aussi sa passion, elle, la mère du Christ; et pour qui a-trelle souffert sinon pour les hommes?
Mais cette passion de Marie , qu'elle date de loin , chère Constanee ! ne commence- t^elle pas avec sa dignité de mère? Suivez sa vie, et vous trouverez que toute cette vie présente un enchaînement de peines, de tourments, de douleurs.
— Vraiment, la glorieuse mère de Dieu ! . . . -— Le Christ est-^il venu en terre , je vous le demande ,
pour se glorifier, pour glorifier sa mère : non, chère amie, le Christ a pris un corps pour souffrir dans ce corps , pour expier nos fautes , pour subir toutes les douleurs; et, par une conséquence assez simple de cette volonté divine, il n'a i exempté personne, parmi ceux qui lui tenaient 4^ près dans sa mission terrestre, des souffrances humaines. Sa mère, ses disciples, ont tous vécu dans les tourments ; le glorieux privilège de Marie, des apôtres, a été la douleur.. »
Suivons la Vierge du jour de l'Annonciation au jour de sa mort.
TROISIÈME PARTKï. - HKOf lÊME SOIRÉE.
En recevani h visite de TaB^e, en âcôutanèse^f parois», ku vierge de Nazareth a touticompm, eialdr%qii^$il]e r4^ttde«vee cette soumission que vous admirez : ce Je suis la servante' du Seigneur, qu'il me spk fait seloiii votite pavole. lo Elle sait -qu'elle sera sa destinée. Elle connaît d'avance quelles seront les inquiétudes de loseph, quelles aearoQt sesangotBsesde.mère et d'épouse, à quels dédains elle sera soumise ; elle eaduiift avec uiii^ patience et une discrétion (fcûcfa ne peut trop vé« nécer, une peine secrète qu'un mot pouvait dissiper. Le jouf de la manifestation n'était pas venu,«elle garda le silence.
— Vous le dirairje, je ne comprends pas ce silence ao-^ gélique. . .
— Les jours viennent. L'édit Kaippelle à Betfaléhem; toutes les maisons sont fermées , la porte d'une étable seule est ouverte, Marie va donner la vie à son précieux enfant. Où le déposera-t-elle? dans la crèche ! qui le réchauffera ? l'ba-leine du bœuf et dç Tâne F oh 1 je vous le demande, que n'^ùtelle pas à soufirir ! Vous êtes mère I
Les jours viennent encore ; la loi de Moïse doit être ac«compile. Le sangde l'enfant coule, Tenfànt suit sa voie; et la mère, Constance?
Les jours se succèdent, et Marie et son premier né entrent au temple : la mère pour se purifier, le fils pouv élre présenté au Seigneur. Quelles paroles entendra celle-ci , que lui dira le prophète? s'il Balue le Sauveur du monde, s'il a vu son salut , n'ajoute-t-il pas : « Et le glaive percera votre âme.» Oh I Marie sait tout ; elle ne peut se tromper ; elle n'i*gnore pas les prophétie ; elle n'ignore pas le sort réservé au Messie; non, le glaive ne transpercera pas son cœur, car son cœur est transpercé.
— Et k'voyageen Egypte, cette fuite si pénible, si triste, cet exil loin de la terre de la pairie ; cette pauvre mère enle^ vaut son fils aux bourreaux. Oh I oui, ami, les joies de la maternké ne sont pas des joies pour la mère de l'homme de douleur. Pauvre mère, pauvre enfant !
Puis^oettefiUe des rois que va-t-eUe voir là, dans la maisnv
4ei Causeries do som.
de Natarethf Joseph traydliaiit, son fils Paidant d^'à, mais la misère habitait ce foyer. Oh I oai, pauvre mère, pauvre eniant.
La miske pour soi, ce n'est rien, mais la misère pour son enfanll
*- Oui, saasdoulei rien n'est épargné à Marie, et si Tentant grandit, si elle jouit de ces années déjà pénibles comme vous le dites si bien, autre chose Tatlend. Ne le perdra-t-elle pas à Jérusalem? ne le cherchera-t-elle pas? Et, tandis que lui, préludant-i sa glorieuse carrière, parle au temple et étonne, à 12 ans, les docteurs; elle, dans les larmes, emploie trois longsjoursà le demander en vain aux passants, et quand elle le retrouve, quand elle lui adresse de tendres reproches, que lui répond«il?... Il faut le dire^ ces paroles sont dures : a Pourquoi me cherchez- vous ? Ne savez vous pas qu'il faut que je sois occupé de ce qui regarde mon père. »
Cette réponse a tout dit à Marie ! Elle seule a pu la comprendre; elle a le secret de son fils ; que les autres, que Joseph ne comprennent pas, eUe a tout entendu ; ce fils ! il n'attend que les jours .comptés pour remplir les prophéties.
— Permettez moi de vous arrêter et d^observer combien même au point de vue humain , ceci est l'histoire de la mère. Eh 1 mon Dieu, Tenfance seule, la première enfance de nos fils est à nous ; aussitôt qu'ils peuvent, pour ainsi dire, se passer de notre main ,^ leur marche à travers la vie commence ; les voilà nous quittant, écoutant lès docteurs ^ oh I nous n'avons à nous que leâ jours de la faiblesse. Triste pensée, et si elle m*accueille en pensant à mon fils, que ne dut pas sentir Marie? Oui, le glaive transperse son cœur.
— Toutes ces souffrances ne sont rien encore. Constance; les années, pendant lesquelles se passent obscurément dans la boutique du faiseur de jougs les jours de THomme-Dieu, s'écoulent, il quitte Marie, Theure de la manifestation est venue, l'eau du Jourdain Ta tavé des souillures qu'il n'avait pas ; sa mission commence ; il est occupé de ce.quiregarde son père; s*il tait un miracle devant sa mère aux noces de