‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 205 sur 259 · TROISIÈME PARTIE. — 01S21ÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — 01S21ÈME SOIRÉE

Je ne vous toîs plus, et il n'a fallu rien moins que cette belle carpe péché dans ma chère rivière pour vous ramener à la Grange elle a été prise bien à propos puisque c'est maigre aujourd'hui, à cause des Rogations, c'est un petit carême que YOsRogalions. En cette Bretagne l'abstinence est continuelle, j'ai YU dans mon journal qu'un évéque dont j'ai oublié le nom a supprimé le maigre de ces trois jours, et je lui en sais un gré infini; puîsse-t-il être imité par tous ses collègues. C'est bien assez dans ce joyeux temps Pascal, de saint Marc, du vendredi et du samedi.

— Vous avez bien' envie 'de me faire déclamer contre le maigre, n'est-cepas, Constance? Je garderai un prudent silence*. Je respecte les lois de TËglise et les actes de ses pasteurs.

J'aime les Rogations, j'aime ces belles processions parcourant pieusement, au lever du soleil, nos landes fleuries, nos bruyères parfumées^ j'aime cette poésie du christianisme, cette naïve confiance de ses enfants. E\)urquoi suivent-ils en foulenos chemins creux, nos haies embaumées par l'aubépine, le mériàieret le genêt, sinon pour demander au Créateur de bénir les moissons naissantes, del)énir cette terre qu'il aime puisqu'illui accorde une une si splendide beauté. Ces mille voix implorent la clémence du Tout -Puissant, elles répètent avec ardeur ce chant que nous connaissons déjà, le Kyrie Eleison; les reliques des saints ont quitté le sanctuaire, la vénération dont elles sont l'objet, rend plus pressante encore l'invocation adressée, avec tant de componction» à ceux dont elles rappellent le souvenir.

— Vous avez dit la naïve confiance , ami , est-ce que vous avez prétendu insinuer que cette confiance ne serait pas fondée?

— Dieu me garde d'une telle pensée. Je suis loin de croire avec quelques esprits forts que Dieu ne peut changer les lois de la nature. Si j'ai parlé ici de poésie, c'est que rien n'est réellement plus poétique, à mes yeux, que ces longues files de pieux pèlerins récitant les litanies au milieu des champs déjà embellis par le printemps. Je vous le déclare, parmi tous ces

bons bretons il n^en'est pas un dont la foi soit plus siitiple que la mienne. Quoit le Dieu qui a c^êé FunÎTers, qui Teille à sa conservation, ne pourrait rien pour nous? Sommeillant dans un repos éternel, il livrerait son œuvre à elle-même? Moi» je crois et de toute mon âme à la rédemption » je ne croirais pas que son auteur entend, écoute nos supplications! Mais je serais absurde, chère amie. Les prétendus penseurs auxquels j^ai fait allusion àTinstant, ont reçu il y a longtemps un démenti complet de la part de l'humanité tout entière. Que fait-elle depuis Adam, sinon prier, c'est-à-dire demander ce dont elle manque ? Et croyez-vous de bonne foi qu'elle se soit enquisede la conformité de ses demandes avec les lois de la nature, lois qu elle ne connaît pas encore trèsbien .

Je demande à Dieu, et du fond de mon cœur, mon pain quotidien, je lui demande de bénir mes moissons, je lui demande avec Içs bons pêcheurs que je voyais, il y a peu d'heures, agenouillés sur la plage, de rendre leur pêche abondante et j'espère qu il conjurera les orages, qu'il remplira les rets de ces confiants matelots et je crois que la nature soumise à sou auteur obéit ù sa voix.

Ce matin j* ai aussi uni ma prière à la prière de nos paysants; avec eux j'ai placé nos champs sousla gardede celui qui donne aux corbeaux leur nourriture, au lys de la vallée sa brillante parure. Oui, j'aime ces grandes litanies qui nous viennent du Dauphiné, où saintMamert les établit vers la fin ducinquième siècle.

— Qui est-ce qui a eu la première idée de la procession de saint Marc?

— Saint Grégoire-le-Grand, au sixième siècle, pour obtenir de Dieu la cessation d'une peste qui ravageait Rome.

A la prière, TEglise unit Fabslinence.

Croyons-le, Constance, la providence régit le monde et icibas rien n'arrive que par la volonté ou la permision de Dieu; il veille sur nous, nous dirige suivant ses desseins et pas un cheveu ne tombe de notre tète autrement que par sa Yolonté.

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— Les Rogations précèdent l'Asicepsion? .

— Oui, jeudi l'Eglise célébrera cette solenpité.

—II me semble que ce jour-là devrait êlre un jour de deuil.

— Et pourquoi ?

— Parce que notre Sauveur quitte la tere;

— Il ne la quitte, chère Constance, que parce que sa mission est accomplie. Noire-Seigneur est venu parmi les hommes pour leur apporter la loi nouvelle, leur apprendre, par ses exemples à la pratiquer, les racheter par sa mort. U a donné la loi , il a répandu son sang pour nous.

Bien plus, il a prouvé sa mission divine par ses miracles, par sa résurrection, il a institué les sacrement; dans la sainte Eucharistie, n s^-t-il pas laissé aux âmes leur nourriture, n*at-il pas constitué l'Eglise qui continuera son œuvre? Que lui reste t- il à faire? U lui, reste à remonter vçrs son père, à reprendresa place dans le ciel, à en ouvrir les portes àceux qu'il aappelés à Théritage paternel. Levainqueur delà mort entrera le premier dans la Jérusalem céleste, emmenant avec lui les captifs qu'il a conquis (1). S'il n'ouvre le. Paradis, il rester^ fermé. Remontez donc, ô mon Sauveur, hâtez- vous : envoyez aux Apôtres le don promis par votre père (2).

Non, l'Ascension ne sera pas un jour de deuil pour l'Eglise, car elle conserve, dans le sacrement des ajutels, présent au milieu de nous son divin époux, la victime ^de l'holocauste éternel; car TEglise a appris de sa bouche qu'il est nécessaire qu'il s en aille, qu'il remonte vers son père, elle attend l'esprit de vérité, l'Esprit saint qui enseigne toutes choses.

Les anges, les chérubins, les Irônes et le^ dominations attendent le roi du ciel, rentrant dans sa gloire à la tête des saints qu il a délivrés; à sa suite niarchent Abel, Noé, Abraham, le ppre des croyans, Isaac, Jacob, Joseph, Job, Moïse, Phînées, Samuel, Ezéchias, Elisée, Isaïe, Jérémie, le roi Prophète et cette troupe innombrable de justes, de toutes lan-

(1) Saint Paul.

(?) s tint Luc.

gaes, de toutes nations qui se sont sanctifiés par Fobsenranoe exacte de la loi naturelle. Que belle est l'entrée triomphale du Fils dans le royaume du Père \ — Descendez des nues et racontez-moi ce mystère?

— Le temps de l'exil du fils de Dieu était donc terminé, son corps, vous le savez, avait pris tous les caractères des corps glorieux. Il s'élail (ait voir aux disciples et aux Apôtres; enfin, le quarantième jour <c il mangea avec eux, suivant le récit des ic actes des Apôtres et leur recommanda de ne pas quitter Jea rusolem, mais d^atteudre la promesse duPère que tous avez, « dit-il, entendue de ma bouche ; car Jean a baptisédans Tean, <c mais vous serez baptises dans le Saint-Esprit sous peu de a jours. » Notre Seigneur, invisible au milien de ses disciples, les conduisit à Béthanie, dans la maison de Lazare qa*ilayait ressuscité, de Lazare qu'il avait aimé.

Là, sans doute, se trouvaient Marthe et Stlarie ; quelques auteurs très -vénérables prétendent que la sainte Vierge était alors dans cette maison et qu'elle y reçut les derniers adieux dece fiIsqu'elledevîMt bientôt rejoindre dans leciel. L'Ecriture, TOUS ne Tavez pas oublié, ne dil plusun mot delà sainte Vierge à partir du Calvaire. Qtioiqu'i] en soit, cette dernière TÎsite que (ait le seigneur Jésus à Lazare, à cet homme qu'il a aimé, à Marie, sa sœur, Marie qu'il a aimée, à Marie, qui a arrosé ses pieds des parfums les plus précieux, qui a assisté à sa mort, à sa sépulture; qui, la première a annoncé la bonne nouvelle; cette visite, dis-je, le dernier acte de notre Sauveor me comble de reconnaissance. Quoi ! le Seigneur ne veut pas quitter la terre sans se manifester à ses amis, c'est à ses amis qu'il accorde sa dernière ]^nsée; il s'arrête pour se montrer à eux, il s'arrête dans son triomphe, pour leur témoigner son afiection!.. et il est des hommes qui ont osé déclarer que le christianisme est une doctrine glaciale, qu elle condamne les sentiments naturels à Tbomme?.. Malheureux... Ils ne connaissent donc pas ce qu'ils accusent. Us n'ont donc jamais étudié la vie du Sauveur, ils ont méconnu ce trait, qui» à lai seul, dément tant de calomnies*

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Jésus dirigea son eortége vers la moiïtagne ties Oliviers, où quaraate-trois joursavant, il avait tant souffert, cettepierre encoreeiï)preit)tedelasueur(lesaog,qu*il avait répandue dansson agonie, allait ser\'ir conrime de piédestal à son triomphe ; delà il adressa ses derniers adieux à la foule muette des Apôtres, des disciples; il réitéra ses anciennes promesses, il renouvela l'annonce de la venue du Saint-Esprit, étendant les mains sur eux, 'il les bénit une dernière fois, promit encore qu'il allait préparer les places glorieuses destinées aux vainqueurs du monde, a au même instant on le vit monter au ciel, non avec ' ce rapidité, ni par une vertu étrangère, comme autrefois Enoch « et Elle, mais par sa propre vertu, et en s'élevant peu à peu, tt comme on voit s'élever un nuage de fumée qui sort d'un « parfum de myrrhe ou d'encens mis sur des charbons arec dents (1).

Une nuée déroba enfin aux regards de la multitude le roi du

ciel.

Vous avez vu Constance, le fils de Dieu, naître dans une étable; le voilà remontant vers son père après avoir rendu l'homme à sa glorieuse destinée.

Notre Sauveur a voulu laisser sur la terre un témoignage sensible de son ascension, « il imprimasi fortement les vestiges de ses pieds sacrés à l'endroit d'où il s'éleva au ciel, qu'ils y demeurèrent longtemps gravés (2) . »

A cet instant un domestique vint avertir M. de Kerkoffqu'on le demandait. Il trouva dans le vestibule Gratien qui lui annonça que M. de Fouville l'attendait dans son cabinet de travail, où il l'avait fait entrer. Kerkoff se hâta de prendre congé de madame de Monac, et de serendie auprès du nouvel arrivé, .

Gratien, questionné par son maître, le rassura sur la santé de M. Louis, M. de Fouville en avait eu de bonnes nouvelles par l'un de ses amis, récemment revenu d'Afrique.

Kerkoff hâta les allures de son cheval, et bientôt il eut rejoint

(1) Instructions sur les fêtes,

(2) Ihid. Voir le livre déjà cité pour la preuve de ce fait,

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son %/m, qui saM prendre le mdiodre détour lui «pprit que Dieut pottr le repos de M*"^ de Mooac, avait disposé de sa mère. Une lettre fort courte et. fort sèehe de D. Maoud avait porté à sa oonnaissanoe cette mort, conséquenoe inévitable de la maladie, dont la pauvre femme était atteinte depuis longtemps ; midadie fatale que Ton cherchait à cacher à Ccmstanoe. M. (te Fou ville avait reçu une autre lettre d*un ag^it diplomatique qui lui donnait à entendre que D. Manuel lui même touchait à sa dernière heure; son laconisme s^expliquait ainsi. Il n*avait pas même écrit à sa belle. Glie, et se reposait sur ses amis du soin de la préparer à cette cruelle nouvelle.

On tint un conseil auquel Lucie fut appelée ; il fut oonvedu que la soirée était trop avancée pour rien feire avant le lendemain.

Fouville était très-fatigué, on se sépara.

Lucie craignait pour son amie, Timprévu de ce coup. U était bien vrai que Constance n'avait jamais reçu la plus l^ère preuve de tendresse de sa mère. Il était vrai que tous les malheurs dé sa vie reni<M3taient commeà leur source, à r égoîsme de cette femme, fatale pour ainsi dire, à ceux qui lavaient aimée, et cependant, Constance portait à sa mère un attachement profond.

Lucie exigea qu*on la laissât agir; elle se rendrait le lendemain à ]a Grange et disposerait peu à peu cette pauvre femme à cette douleur imprévue.

De grand matin, Lucie était debout ; elle alla demander à Dieu les forces dont elle sentait le besoin pour accomplir la pénible mission imposée à son amitié, par sa tendre sollicitude pour madame de Monac. Celle-ci s^éveillait à peine quand vit entrer madame de KerkoS ; cette visite matinale Teffraya et avec raison ; elle en demanda la cause et bientôt elle oompril qu'une grande douleur la menaçait. Elle passa d'une inquiétude à une autre et sa pensée ne se porta pas sur le Brésil.

Lucie nomma Fouville et fit allusion à son arrivée subite en Bretagne ; Constance se figura que la vie de son mari élait

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menacée et die se liyra à la plus grande éot^enr ; le Qom de sa mère fut alors prononcé et Timagination de sa fille s^arrèta simplement à une maladie grave. Elle parlait de départ, de devoirs à remplir, elle se livrait à une aetivUé désespérante.

Profitant d^un moment de calme, Lucie lui proposa de venir àKerkoS avec elle, où elle retrouverait MM. de FouvUle et de Kerkofi, auxquels elle confierait ses projets. Ce plan fut admis, et bimtôt la vpiture s'arrêta au perron de KerkofiT.

Le général et son ami rentraient, et ils reçurent cette pauvre femme, qui lut dans les yeux de Tancien aide de camp de son père la triste nouvelle qu'on lui cachait encore.

Sa douleur fut bien vive, et dès qu'elle put maîtriser ses premiers sanglots , elle 3'informa des derniers mcmients de sa mère. Elle Faimait d'autant plus qu'elle pensait que le seul sentiment affectueux, puissant et durable, voué à sa mémoire, viendrait d'elle»

Les soins de Fouville furent on ne peut plus touchants ; à toutes les questions qui lui étaient adressées, il ne pouvait ré« pondre que par un silence désespérant.

En vain M. de Kerkofi* cherchait-il à persuader à Constance que le silence gardé par D. Manuel, sur les derniers moments de sa femme, ne devait pas être interprété d'une manière défavorable. D. Manuel était catholique ; il habitait un pays où tout le 'monde recevait les secours de la religion. Il n'avait riep dit parce qu'il n'y avait rien à dire; il semblait, au reste, qu'il se fût étudié à laisser dans l'ombre tant de choses si bonnes à connaître alors que la douleur nous visite ! Constance se désespérait ; elle repoussait tous les raisonnements, toutes les inductions ; elle restait persuadée que la mort de sa mère avait été trop soudaine pour qu'elle eût pu se réconcilier avec Dieu.

On lui cachait cette au)re lettre, et on avait tort peut-être, car elle eût accepté plus facilement une inquiétude éloignée sur sa propre existence que cette pensée d'une fin aussi imprévue que malheureuse.

Nous ne chercherons pas à rendre le déchirants pectacle que présenta Kerkofi pendant toute cette journée ; Constance donnait à peine à son vieil ami le droit de lui adresser une consolation, elle les repoussait toutes. Son imagination s'assombrissait de plus en plus.

Elle n'admettait pas que sa mère eût pu se rapprocher de Dieu ; elle n'admettait pas qu^elle eût pu même avoir une pensée, un souvenir pour sa fille; elle se livrait à une douleur désolante, presque coupable même, vis-à*vis de ce vieillard qui r aimait si tendrement.

Fouville prétendait que Ton ne pouvait regretter ainsi une mère aussi peu mère que la veuve de son général, et Toraison funèbre qu'il lui consacrait restait par bonheur inconnue à Constance. Fouville était peu chrétien, peu charitable, et jugeait hommes et femmes du haut de son intraitable honneur militaire ; devant ce juge inflexible, celle femme élait bien criminelle, il était curieux le débat établi entre Lucie et le soldat. Celle-ci excusait et Tautre repoussait l'excuse; Tune pardonnait, l'autre condamnait sans pitié. Je ne comprends pas votre miséricorde, disait-il ; vous, pure comme un ange ; vous, dévouée comme une sainte ; vous, mère avant tout; vous, épouse irréprochable; vous, dont toutes les actions sont un acle de vertu ; vous voulez que j'épargne la mémoire d'un être dont toute la vie a été consacrée au plaisir, à Tégoïsme le plus étroit, qui n'a aimé que soi, qui a trahi tous ses devoirs ! Oh I c'est impossible. Et Lucie invoquait en vain une foule de circonstances atténuantes, l'aide de camp les repoussait; à peine permettait-il à madame de Monac de payer un léger tribut à la nature; ses affections, ses intérêts, avaient été selon lui trop froissés pour qu'elle pût pleurer avec sincérité cette marâtre au cœur sec, aux procédés hautains. Lucie admettait, elle, cette tendre affection dont la mesure est en dehors du domaine des intérêts, en dehors même de la ligne ordinaire ; elle sentait que la douleur de son amie s'accroissait du manque de sympathie qu'elle trouverait partout; elle comprenait le cœur de Constance, ses inquiétu*

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