‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 206 sur 259 · TROISIÈME PARTIE. — ONZIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — ONZIÈME SOIRÉE

<Jes, inquiétudes que Fouvîlle n'envisageait que comme une faiblesse féminine. Et celui-ci cependant convenait que Lucie valait mieux que lui ; il rendait hommage à sa charité.

Le soir, le recteur, auquel la triste nouvelle arriva tard, demanda à voir Constance ; il passa une longue heure avec elle seule. Que lui dit-il? Dieu inspira cet homme si simple et si bon, car à son départ les larmes de celte pauvre femme coulaient en abondance. Elle demanda Louise, pleura avec elle, lui prodigua les preuves de tendresse les plusafiectueuses, et ce qu^elle ne disait pas on le devinait. Louise n'avait pas connu, n'avait pu juger cette femme que tous, saris doute, remerciaient Dieu d'avoir enlevée de ce monde.

Le lendemain seulement, elle eut le courage de recevoir ' M. de Kerkoff ; elle ne lui cacha pas la plaie secrète de son âme, Tamertume de sa douleur. Elle le pria de ne pas chercher à la consoler, de laisser couler ses larmes dans la solitude, et d'obtenir sans délai, du Brésil, les détails qu'il lui importait ^ tant de recueillir sur les derniers moments de sa mère. Elle manifesta l'intention de rentrer chez elle et d'y garder Louise un jour, le jour de l'Ascension, si elle avait cette bonne volonté , mais Louise seule. Etonné d'abord, M. de Kerkofif lut, sans grande peine, dans l'âme de cet ange, et donna son consentement à cette sépai^ation, quoique pénible à Luci€, plus pénible encore à sa fille. Elle acceptait, cependant, cette chère Louise, cette épreuve avec un sentiment d'admirable charité et de compassion profonde.

Il fut impossible à Fouville de cacher l'élonnement que lui

causa la condescendance de M. et de madame de Kerkoff.

Pourquoi, disait-il au général, permettez-vous le départ de

votre fille? Pourquoi l'associer à cette douleur ? — Mon ami,

iui fut-il répondu, notre point de vue est différent : Louise est *

l^abituée déjà à partager les douleurs de ses amies tout autant

que leurs joies ; Louise est déjà forte contre la souffrance,

elle sait que notre vie n'est pas tissue de soie et d'or ; aussi

JTfigarde-t-ellë le temps qu'elle passera auprès de madame

<1^ Monac comme un temps consacré à l'accomplissement

d'un devoir. Si Louise souffre, et elle soufirira, je le sais, elle aura la douce confiance quUi lui sera tenu compte de ce sacrifice : de là l'empressement que vous observez en elle, de là mon aequiescetnent. Croyez-le, nous aimons ainsi nos amis, et vous les aimez comme nous, Fouville, car vous êtes ici. Un principe chrétien et très-chrétîen, confondu par vous, à votre insu, avec un simple mouvement du cœur, vous a conduit sous ce toit. Je vais plus loin que vous, seulement vous vous sacrifiez, et je laisse ma fille se sacrifier. Vous me condamnez, et vous approuveriez ma conduite, n'est-ce pas, si je reconduisais cette femme chez elle? J'ai compris que devant moi sa douleur comprimée resterait sans soulagement. Ne pense-t-elle pas que je ne pourrais la partager complètement? avec Louise il n'en sera pas ainsi : Louise prendra part aux regrets donnés à un idéal que ni vous ni moi ne pouvons substituer à la réalité que nous avons trop connue. Il faut, croyez^le bien, respecter les douleurs, même quand on ne les comprend pas. Louise fera du bien à son amie ; voilà la question et toute la question. Eh! mon Dieu ! trouvez-vous sage la conduite des gens qui éloignent sans cesse les jeunes filles de la douleur ? Partout il faut se faire au feu ; le feu de la femme, c'est la douleur. — Soit. Mais vous les y menez à ce feu-là comme autrefois vos grenadiers à celui de Tennemi.

Avec Louise pour consolatrice, avec ses enfants, madame de Monac donna un libre cours à sa douleur ; elle ne cherchait pas à pallier, dans son propre cœur, les torts de sa mère ; elle convenait que toute autre qu'une jeune fille aussi sensible que Louise lui marchanderait les larmes; mais Louise aimait sa mère naïvement, sans calcul...

On aime sa mère parce qu'on lui a dû la vie, parce qu'on lui a coûté des douleurs atroces, parce qu'on a sucé son amoui avec son lait, parce qu'on a grandi auprès d'elle, dormi sui son sein, appris d'elle ce que l'on sait le mieux, parce quV»n l'aime enfin! Et Constance avait raison.

Puis cette mort, quelle espérance donnait-elle ? Constance était bien malheureuse!

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