‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 21 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE, -i-QUATUlÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, -i-QUATUlÈME SOIRÉE

et encore une fois, c'est T histoire du christianisme qu'elles contiennent.

— Comme je veux vous croire, et que j'aurais de bonheur à comprendre ainsi ce que je n'avais jamais pu soupçonner même ! H a fallu une bien grande puissance à cette doctrine pour s'établir, pour vaincre un monde où elle devait trouver si peu de sympathie.

— Oui certes, il a fallu une grande puissance pour qu il en fût ainsi, et cette puissance a été nécessairement divine, car, vous le savez, l'Evangile n'a jamais admis la force ; il a été prêché par les hommes les plus pauvres et les plus obscurs. Et quelle puissance de vérité ne lui a-t-il pas fallu, ou plutôt quel miracle pour que dans cette Rome, où l'esclave, m'oins ((u'un homme, était destiné aux plaisirs du maître, ce maître arrivât à briser avec lui le pain des saintes agapes, où le mattre a dû reconnaître en lui son frère, son égal; le maître et l'esclave égaux à Rome!... Quel miracle n'a-t-il pas fallu pour que le prêtre indou reconnût dans le paria son frère, son égal ! A ce seul point de vue, la religion apparaîtrait divine. Que n'a pas fait ce saint amour des hommes, et que ne fait-il pas de nos jours ^et tous les jours? Visitez les hôpitaux, et demandez le nom de ces femmes penchées sur le lit des malades. Celle-ci est la sœur de cette belle et aimable femme, Tornement de toutes les fêtes; celle-là était, il y a deux ans à peine, la plus séduisante jeune fille des bals ; cette autre avait des millions en dot; cette petite sœur avait étonné le monde par ses talents, et aujourd'hui elle soigne une idiote qu'elle quittera pour une imbécile. Voilà le saint amour des hommes et le saint amour de Dieu .

Eh bien. Constance, que vous semble de ce christianisme si froid et si glacial ?

Le voilà, et vous n'en apercevez qu* un petit coin encore. Quand Dieu se mêle des choses, il les fait grandes, vraies et belles, et l'homipe se trouve à l'aise dans ses œuvres, dès qu'il connaît leur merveilleuse harmonie.

— Oh 1 oui, mon ami, merci de vos bonnes paroles.

CINQUIÈME SOIRÉE

— Quelle bonne chose que d'être aimée ! . . . Vous n'avez pas remarqué» vous, ce matin la figure de votre fille, quand vous lui avez rerais ce joli livre sur lequel vous avez écrit quelques mots ; quelle expression, mon Dieu, avait son visage quand vous lui avez dit : « Garde cela en souvenir de mon afiection, a car tu sais que je t'aime !... »

Et il y avait tant de vérité dans votre accent !... Vous l'aî^ mez votre fille, oh ! vous Taimez bien. Et moi, personne ne me témoigne d'affection. Depuis la mort de mon père, pas une bouche ne m'a dit une parole tendre.

— Je n'ai jamais pu me rendre compte de la façon d'être de votre mère vis-à-vis de vous.

— Ma pauvre mère bien belle, bien femme du monde, a eu une bien grande fille en moi.

Vous savez combien j'étais jeune quand nous perdîmes mon père. Ma mère tant admirée du vivant de son mari le fut tout autant après sa mort, plus peut-être ; elle était brillante, riche. Reléguée en pension, puis à la maison, je^ne devais pas paraître, j'étais un extrait d'âge. Aussi mon adolescence a été peu heureuse ; remariée à cet étranger qui l'a tant trompée, à peine mes seize ans furent-ils accomplis qu'elle s'empressa d'accorder ma main à M. de Monac, attiré vers moi par ma belle position future et supposée. Vous savez peut-être le reste.

— Oui, je sais que M. de Monac, que l'amour du plaisir entraînait, vous délaissa promptement, et que tandis que Paris retentissait des succès de votre mari, vous deviez vivre dans la retraite et dans la gêne.

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— Si je n'avais eu à sou£frir que de ce délaissement, que de cette obscurité, j'eusse bientôt pris mon parti, mais telle n'était pas ma destinée. Tantôt M. de Monac Toyait un monde immense, et je devais faire les honneurs de son salon à tonte une société de femmes trop connues et d'hommes leur allant ; tantôt je devais suivre mon mari dans les maisons les moins bien famées, et vivre au milieu de gens dont, en vérité, je n'entendais pas la langue; c'était une vie d'enfer, de plaisirs, de jeu, de bonne chère, que sais-je ? Et j'avais dix-sept ou dixhuit ans, et là peut-être il n'y avait pas une femme digne de Vèlre. Dieu m'a bieu protégée. Je cédais à la force en suivant dans ce monde mon mari, qui certes ne tenait pas à ma vertu, mais qui jouissait des succès de mes dix-sept ans. Pas^un conseil de ma mère, pas un avis ; oh ! mon père veillait sur moi au haut du ciel, car Je ne suis pas tombée. Cette vie d'enivrement avait tout éteint en moi, je ne connaissais pas autre chose. Des principes, je n'en avais plus ; ce qui m'a sauvée, je l'ignore; je n'aimais pas mon mari, quoiqu'il soit séduisant et aimable, il y a je ne sais quoi en lui qui m'a toujours repoussée. Cet amour qu'il prodiguait à ces femmes, tout cela me disposait peu à être même bien pour lui. Notre fortune soufifrit bientôt de cette prodigalité constante et à ce moment commença pour moi une série d'autres chagrins, ohl de vrais chagrins. M. de Monac, fatigué de la marine, rêva une position diplomatique ; il lui fallait des protections, dès lors il compta sur ma jeunesse pour arriver. Quels hommes il me présenta, mon Dieu... ! C'étaient des hommes puissants, de ceux-là qui donnaient des places !... Quels propos il me fallut entendre, et comme je repoussais tout , quels orages dans mon intérieur I Que j'ai eu à souffrir 1 Et ma mère, qui ignorait sans doute le fond des choses, à laquelle je ne l'eusse jamais révélé, comme elle me traitait! comme elle me repoussait, comme elle donnait raison à mon mari ! Tout espoir de places diplomatiques fut bientôt évanoui ; mon froid glacial y mit bon ordre. Je devins alors un objet d'horreur pour M. de Monac. Sa fortune s'absorba vite dans des spéculations hasar-

dées; la mienne appartenait à mes enfants, je la défendis. Ce fut un enfer. Enfin la fortune lui a sans doute été favorable, il a pu reprendre une vie brillante et joyeuse. Nous vivons sous le même toit, quand il est à terre et à Paris, mais nous avons bien peu de choses communes ; il dîne le plus souvent avec nous, et voilà tout. Et cependant il exerce sur moi une sorte de tyrannie. Enfin il est parti pour un de ces voyages qui durent des mois et des années, et par bonheur il m*a permis de rester auprès de vous.

— J'en bénis le ciel, ma pauvre enfant. Faites grande provision de vertu et de patience.

— Oh ! je suis heureuse ici; je crois qu'on m'y aime.

— Je vous Pai dit déjà bien des fois, vous avez une source de consolation dans votre fille* et dans votre fils.

— Hélas non ; ma fille est gentille, aimante, bien née ; elle promet infiniment, mais je voudrais l'élever bien, et je n'en suis pas capable; ma fille a dix ans et son père m'a déjà signifié que bientôt il la mettrait en pension. Si Ton m'enlève ma fille, que deviendrai-je ? Toute ma vie est là, en elle et en mon fils. Comment Frank sera-t-il dirigé? son père le mettra au collège à neuf ans, il me Ta dit : je ne le rêver rai plus ; il deviendra ce que sont tant d'autres enfants, un déplorable sujet.

— Votre lot est dur, j'en conviens facilement ; ne perdez pas courage, les obstacles s'aplaniront, les jours sereins suivront les orages, j'en ai la conviction ; vous portez- vous bien, au moins?

— Ma santé est profondément atteinte, non pas ma vie; ' je le sens, j'aurais le plus grand besoin de soins, et je ne me

soignerai pas, je n'en ai pas le temps. Mon imagination est frappée, je dois.mourir jeune, comme mon père.

— Vous n'avez pas, chère amie, supporté les rudes travaux de votre père. Vous n'avez pas, comme lui, dépensé votre vie à faire la guerre, ou à lutter à la tribune ; votre intelligence n'a point fatigué, usé dans ces rudes labeurs votre corps, déjà affaibli par les blessures, les bivouacs et

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