TROISIÈME PARTIE. — TREIZIÈME SOIRÉE
i^jères contre Terreur de nos frères ) prenons part au banquet sacré, suivons l'hostie sainte , suivons notre Dieu au milieu de nos campagneâ fleuries, mèions-nous à la foule ; j'ai vu les rois, les princes et les princesses, les grands corps de TEtat, larmée, publier par leur présence à cette grande manifestation leur foi, et celle de notre patrie en la présence réelle.
— Mais pourquoi cette poftipe presque mondaine ?
— ^ Chère amie, je ne vois pas ici de pompe presque mondaine. Diderot vous répondra : •
« Des rigoristes absurdes en religion ne connaissent pas Fefifet des cérémonies extérieures sur le peuple, ils n'ont . jamais vu notre adoration de la Croix le Vendredi-Saint, ni Fenthousiasme de la multitude à la procession de la Fête- Dieu, enthousiasme 'qui me gagne moi-même quelquefois : je n'ai vu jamais cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de' leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, "^cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique, entonné par les prêtres et répété aflfectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles n'en soient émues et que les larmes m*en soient venues aux yeux ; il y a là-dedans je ne sais quoi de sombre et de mélancoliqne (l). »
Quelque sceptique qu'il soit, vous le voyez, Diderot est ému, Diderot est entraîné; mais Diderot ne croit pas, et Diderot est faux, il n'y a rien là de sombre pour celui qui croit. En voulez- vous la preuve? écoutez le chantre des * martvrs. ^
« Où va-t-il, ce Dieu redoutable dont les puissances de la terre proclament ainsi la majesté ? 11 va ser reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, qui lui présentent, comme au jour de rancienne alliance, des temples innocents
(1) Did'ero-t, salon 1765.
CAUSERIES DU SMR.
et des retnito champêtres. Les humbles de cœur, les pâu^ra, les en&nts le précèdent ; les juges, les guerri^^, les potentats le suivent ; il marche entre la simplicité etla.grandëur... Les fenêtres et les murs de la cité sont bordés d'habitants dont le cœur s'épanouit à cette fête du Dieu d'amour. Le nouveau-né tend ses bras à Jésus, et le vieillard penché vers la tombe se sent tout à coup délivré de ses craintes v je De sais quelle assurance de vie le remplit de joie à lar vue dn Dieu vivant (l).i>
— Le dimanche a rem{dacé le jeudi, n*est-<e pas, pour cette fête?
— Oui , en France ; et le dimanche de TOctave on celèbre en ce diocèse la fête du Sacré-Cœur de Jésus.
— Pourquoi dites-vous en ce diocèse ?
— Parce que cette solehnité varie quant au jour. A Paris , elle est fixée au deuxième dimanche de juillet. ~
— Je vous avouerai , mais bien bas , que je n'ai pas une grande dévotion pour cette fête.
— Et pour quelle, raison ?
— Cette imag^ de Notre-Seigneur ouvrant sa poitrine est si ridicule!
M. de Kerkoff ne put retenir un éclat de rire homérique, qui scandalisa beaucoup madame de Monac.
— Quoi ! vous trouvez cette conception belle?
— Eh I chère amie , s'il fallait juger des choses saintes , des choses spirituelles surtout , par les représentations que la sottise humaine a prétendu en faire, nous aurions à bannir de nos croyances la plus grande partie de celles que nous conservons avec le plus d'amour, avec le plus de respect. Et d'abord Dieu^rien que cela. Connaissez-vous quoi que ce soit de plus rjdicule que toutes les- caricatures du P^e tout-puissant, de Dieu créateur ? Connaissez-vous quoi que ce soit de plus malheureusement conçu que presque tous les tableaux de la Sainte^Trinité ? Convenons-en, l'incréé ne peut être repré-
(1) Chateaubriand, Génie du christianisme. .