TROISIÈME PARTIE. — QUATORZIÈME SOIRÉE
douleur Tattend sa doute. Sa tante, déjà très-inûrme, eat plus malade, et probablement Joanna arrivera bien juste à temps pour recevoir son dernier soupir. Pauvre Joanna!...
Ce matin j'ai su que ma lettre était restée dans la poche de la sœur Justine, et aussitôt, m' expliquant votre silence, je suis partie, regrettant bien un peu de ne pas célébrer la fête de demain avec mes chères religieuses du Saint-Gceur de Marie.
Me voici, ne me grondez pas.
— Moi , vous gronder ! ... Eh ! pourquoi î vous avez bien fait tout ce que vous avezfait ; seulement, une autre fois, assurezvous que vos lettres ne sont pas restées entre les mains de la sœur Justine. On prend des précautions.
— Votre ordonnance n'a jamais perdu vos lettres?
— Eh ! mon Dieu, oui, cela m'est arrivé. Mais quelle est donc cette amie dont je ne vous ai jamais entendue parler ?
— Vous vous êtes bien plus occupé du mauvais côté de ma vie que du bon. Tout le monde a ses amies dangereuses et non dangereuses. Joanna est de celles ctont on ne parle pas, parce qu'il n'y a rien à en dire.
Voici son histoire : Son père employé dans le corps diplomatique, épousa, à Lisbonne, une femme fort belle et fort riche, très-peu instruite, mais pleine de foi. M. de Saint- Valentin mort, elle se retira du monde, et éleva Joanna dans la pratique chrétienne lapins exacte. A quatorze ans elle la plaça * dans la pension oh j'étais. Joanna a été souvent mon ange tutélaire. Ruinée par une banqueroute , madame de Saint- Valentin est morte de chagrin; sa fille n'a pas voulu se marier ; elle rit de peu, et trouve le moyen de faire beaucoup de bien, Joanna est chrétienne dans la force du mot; mais Joanna a une imagination de feu; et sans sa piété, je crois qu'elle aurait pu se laisser aller a bien des désordres. Elle a reporté son activité sur les œuvres de charité ; elle s'est consacrée aux êtres souf* frants, et son âme, sans rien perdre de son ardeur, se domine elle-même ; mais Joanna ne se remettra pas de la mort si terrible de son frère. Ce pauvre Adolphe!... Son père l'avait placé tout petit dans un déplorable établis3ement. 11 ne savait
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rien de Dieu ; dans la maritie il n'a pas connu un seul prêtre. Il était bon, mais Ignorant, ignorant à l'extrême. Aussi comment est-il mort?... Oh! la pauvre Joanna !... Voilà comment mourra mon mari, mon vieil ami : la fièvre jaune, le délire, pas un instant pour se reconnaître comme j'ai demandé à Dieu de le convertir ! Voilà peut-être comme est morte ma mère 1...
Et Constance fondit en larmes.
En vain M. de Kerkoff chercha-t-il à calmer Tamertume de son cœur, dont toutes les plaies se rouvraient à la vue du déchirant désespoir de Joanna. Les lettres que cet excellent homme attendait du Brésil n'étaient point encore arrivées, et il était lui-même sans données certaines sur la fiù de cette femme dont toute la vie avait été si légère.
Les larmes de Constance cessèrent enfin, et M. de Kerkoff profita de ce moment pour lui parler de Franck, dont il avait à lui donner d'excellentes nouvelles. M. de Châtaignier goûtait de plus en plus Tamabilité toute naïve de cet enfant, et paraissait disposé à lui assurer sa fortune.
Franck grandissait, et sa mère, qui ,v jusque-là, avait pu suivre elle-même l'éducation et l'instruction de ce fils pour lequel elle prévoyait tant de dangers, sentait que bientôt elle ne répondrait plusaux exigences delaneuvièmeannéed*ungarçon. Elle frémissait à l'idée de se séparer de lui, et bien plus encore à la pensée de tous les périls dont il serait environné en pension. Que de fois elle avait sollicité de M. de Kerkoff un avis formel! et jusqu a ce jour son vieil ami avait éludé la question. Elle revint à la charge, et lui représenta que le mois d'octobre approchait, et qu'il importait de prendre un parti. Franck était arrivé à l'âge où les études sérieuses comnciencent ; fort, bien portant, docile et soumis à sa mère, qu'il aimait tendrement, heureusement doué du côté de l'esprit, cet enfant donnait les plus grandes espérances.
M. de Kerkoff", élevé dans les collèges, connaissait par expérience combien il est facile d'y perdre le plus bel ornement de l'enfance, combien souvent aussi le contact des idées fausses est funeste dans un^âge aussi tendre. La position toute excep