TROISIÈME PARTIE. — QUINZIÈME SOIRÉE
QUINZIÈME SOIRÉE
C'était le 24 août au soir, une voiture s'arrêta au perron du château de Kerkoff ; la portière s'ouvrit, et deux hommes descendirent successivement, puis un enfant. Ces deux hommes n'étaient autres que M. de Kerkoff et un prêtre; l'enfant si frais, si empressé de franchir les degrés, Franck deMonac. Des vases remplis de fleurs nouvelles ornaient le vestibule*; la porte du salon s'ouvrait, et à la vue ^e Franck, sa mère, sa sœur, Lucie, Louise s'élançaient vers les arrivants. Que de tendres baisers ! que de questions ! Enfin l'étranger put être présenté à la famille; son visage bruni par lé soleil, ses traits altérés parles fatigues, sa barbe déjà blanchie, ainsi que ses cheveux , donnaient à ce prêtre plus d'âge que n'en annonçaient une tournure militaire, une taille bien prise et sveîte, des dents blanches, bien rangées, une démarche facile et' élégante. La physionomie grave, douce, l'œîl intelligent et le regard franc, une cicatrice profonde au front, tout dans l'ensemble de cet homme, décelait un prêtre hors de la ligne commune ; ses habits de voyage propres, bien disposés à sa taillé, la manière dont il se présentait indiquaient une longue habitude d'une autre vie.
— Je vous amène une ancienne connaissance, Mesdames, pour laquelle je vous demande vos bontés, M. l'abbé Du Chêne, que vous aimerez quand vous le connaîtrez. M. Tabbé veut bien passer quelques jours sous notre toit, et je m'en réjouis très-fort.
M. de Kerkoff raconta ensuite que M. de Châtaignier lui avait donné Franck à ramener à sa mère, qu'il avait pu assez hâter ses affaires pour arriver ce soir même, qu'il
était encbanlé de soa voyage, et que tout tournait au gré de ses désirs. Ce peu de mots amena une sérénité complète sur tous les visages. Il était tard déjà, et la cloche da village annonçait la prière. On se leva, tout le monde disparut, et bientôt, la porte de la bibliothèque s'ouvrant, Kerkof] vit apparaître d^abord Louise, portant un gros bouquet. Lui sauter au cou, le coifier d*un beau bonnet grec, œuvre de ses heures de solitude, ce fut FaSaire d'un moment. Puis Lucie, avec son bouquet et une jolie bourse, son cadeau annuel ; puis Franck, qui avait, en route, cueilli dans un coin de lande de belles bruyères et des fleurs sauvages qu'il avait eu bien soin de cacher; puis Marthe, qui avait inventé de faire un bel essuie-plume; enfin Constance, chaînée d'un très-joli portrait de Louise au pastel, qu'elle offrait à son vieil ami ^ pour que jamais les traits de sa fille chérie ne fussent éloignés de ses yeux.
C*est que le lendemain on fêtait saint Louis, le glorieux patron du châtelain, de Tami, du père de tout œ mondr.
Kerkoff, non plus que personne, n'avait oublié ce jour; Louise devait avoir son tour : de la main de son père, e\V reçut une charmante boîte à ouvrage, remplie de dessins de tous genres, de crochets, d'aiguilles, de soie; puis au fond, un petit pli sur lequel était écrit : ce Pour tes pauvres. » Loui^^ s'élança au cou de son père, Fembrassa encore mieux cet! dernière fois ; elle avait senti un billet de banque! Sa mèr lui donnait un beau livre, Marthe un col brodé, Franck u: bouquet de fleurs d'oranger, qu'il avait été bien vite cueillir, et Constance une jolie petite pendule surmontée d*ane sta tuette, reproduisant la Madeleine de Ganova. La fête eût il complète si l'autre enfant de la maison eût été là. Tout I monde y pensa. Lui aussi avait donné son bouquet; car annonçait que pour un fait d'armes, il venait d'être propo^ pour la croix. Des larmes de joie mouillèrent les joues du bra\ M. de Kerkoff. Il lut avec avidité cette longue lettre, où to les détails d'une chaude affaire contre les Arabes étaient r .contés par un sous-lieutenant dedix*huit ans, et qui, seuli