TROISIÈME PARTIE. — QUINZIÈME SOIRÉE. 50t
ment à la fin, ajoatait que son cheval avait été tué et lui blessé à la joue d'un coup de sabre et à la cuisse d*une balle^ mais que rien de cela n'était grave et ne valait le drapeau doût il s'était emparé. Oh! quelle joie que celle de ce premier drapeau !
On passa à la chapelle. M. de KerkoS avait reçu, quelques instants auparavant, le bouquet d*épis de blé de^ valets de ferme^ les fleurs des jardiniers, lés vœux de tous; il proclama lui - même le premier fait d'armes de son fils, et les cris de : \i\e notre jeune maître ! se mêlaient aux énergiques paroles de ces hommes qui tous avaient porté le sabre et le mousquet, le plus vieux jurait et pleurait. — Qu avez-vous, Gratien? — MUIq tonnerres, mon général , je suis content, le sang de Kerkoflf ne ment pas; et contre les Bédouins encore! — <c C'est comme toi, monbrave^» Gratien était Tancienne ordonnance de M. de Kerkoff, et ne l'avait jamais quitté.
La prière se fit avec une dévotion et un recueillement touchants ; tous remerciaient et demandaient . A la fin, après le $ub tuum, M. Du Chêne ajouta : <c Et vous, bienheureux saint Louis, qui unîtes les vertus du chrétien aux vertus du grand roi, vous qui trouvâtes la mort sur la terre d'Afrique après le glorieux combats, demandez à Dieu de bénir cette maison, )el\ii qui porte ici votre nom; demandez à Dieu de bénir cette eune fille placée sous votre patronage, dont la main s'ouvre, omme la vôtre, poukr l'indigent; priez pour ce jeune homme [ui suit vos nobles exemples, oh ! valeureux guerrier ! que )ieu le préserve de tout danger, le guide dans les combats, ai conserve la foi et lui donne la force, le courage et la clélence! Priez pour nos armes et pour la Francel » En sortant de la chapelle où Lucie, sa fille et son mari :aieat restés un peu plus que les autres, prolongeant la prière Iressée à Dieu pour leur fils glorieux, mais blessé, toute la laison se dispersa pour aller annoncer aux fermiers, aux )isins, aux amis, la victoire du jeune officier, l'arrivée de m père ; le lendemain devait être un jour de fête. M. Tahbé Du Chêne, après avoir serré avec une expression
particulière la main de celui qu'il appelait aussi mou général, se retira. 11 a^ait compris que Ton avait bien des choses à se dire.
La lettre d'Afrique fut relue avec grande attention par M. de Kerkoff ; il calcula tout, pesa tous les mots, et il resta persuadé que les blessures de son fils n'étaient pas graves. 11 ne se trompait pas.
< — MaiSy mon père, ce coup de sabre le défigurera, dit Louise.
— Mon enfent, une cicatrice au visage, venant d'un ennemi est toujours belle. Est-ce que tu trouves que celle qui orne le front de M. Du Chêne ne lui va pas biœa?
— Oh mon père 1 une cicatrice de prêtre ?
— Ma petite Louise, cette téte-là, avant de porter la barrette, portait une autre coiffure j et je t'assure' que cette blés* sure vaut celle de ton frère. ^
— Peut-être, mon père ; mais <;e n'est pas sur le champ de batîiiUe qu'dle fut reçue.
— Tu es dans l'erreur : deux personnes ici ont vu M. Du Chêne la recevoir et faire tomber l'arabe qui lai porta ce coup.
— Comment? cette question sortit de toutes les bouches.
— M. Du Chêneétait officier d'artillerie avant d'être prêtre; à la prise d'Alger, ses pièces furent attaquées avec une grande résolution et défendues de même.
— Comment M. Du Chêne s'est-il fait prêtre?
— C'est une longue histoire. L'abbé que tu vois là était un rude soldat, et en bien peu de temps il avait acquis une réputation de bravoure et de sang-froid rare chez un jeuûe homme entrant au service. Il a pris part à grand nombre de combats en Afrique, et s'y est distingué comme sous Alger. Une déplorable circonstance le contraignit à mettre Tépée à la main, et il fut assez malheureux pour blesser mortellementson adversaire, qui avait été son camarade et son ami. Cette mort lui causa la plus grande douleur; il quitta le service et voyagea. A Rome, il rencontra l'une de ces inspirations qui bouleversent toute ui^e existence ; il étudia le christianisme, qu'il connaissait peu.