TROISIÈME PARTIE. — QUINZIÈME SOIRÉE. 5ô»C
II passa toute une année enfermé dans une cellale, examinant
et méditant. Au bout de cette retraite, il prit le chemin de Je-» -
rusalem, parcourut la terre sainte, nne grande partie de la
Syrie, de T Asie occidentale ; et, de plus en plus conuraincu de
la vérité de notre foi, après de mûres réflexions, il entra au
séminaire, déterminé à se consacrer aux missions. Sa santé
a souffert d'une blessure reçue devant Gonstantine, de ses
voyages, de ses campagnes,. et il a dû renoncer à ses no-.
blés projets; un repos presque absolu lui est devenu nécessaire,
•et il est venu en Bretagne visiter une petite terre dont il est
propriétaire au delà de la forêt. Vous Favez rencontré le jour
de l'Assomption à la chapelle. Je le retrouvai le lendemain
dans la malle-poste; nous sommes allés ensemble à Paris, et je
lui ai proposé de revenir avec moi passer quelque temps ici,
ce qu'il a accepté à ma vive satisfaction.
C'est un homme très-aimable, très-intéressant; il a beau** coup vu; il est sorti de l'école Polytechnique, et je suis persuadé qu'il vous plaira. Franck Fa pris en affection.
Madame de Monac avait suivi avec un intérêt marqué l'histoire de M. Du Chêne.
M. de Kerkoff rendit compte de son voyage; il avait terminé quelques affaires graves, pour lui et pour Constance. Il resta seul avec elle, et lui donna les nouvelles les plus satisfais santés de ses affaires. Il put aussi lui assurer que M. de Chataignier,qu'il avait vu et dont il rapportait une lettre, était charmé de son pelit-neveu; charmé de son éducation, son testament était fait en faveur de cet enfant. Ce bon vieillard rendait de plus en plus justice à sa nièce, et il pensait à venir la vcrir à JLa Grange.
— Et cet abbé, dit Constance, ou je me trompe, ou il n'est pas ici pour pien?
— Dans le fait, j'ai des vues sur lui. Je lui ai proposé de passer un mois ici, avec la pensée que, s'il vous convenait; que si vous lui conveniez vous-même, il pourrait fort bien se faire qu'il se chargeât de l'éducation de Franck. 11 a grand besoin d'une vie douce, de repos. Je Fai sondé, et il est très*
poBiibie qu'il accepte; il ne m'a pas dit non. Ne hâtons rieo. Votre oncle Ta tq, et il hii plaît*
Il était fort tard, M. de Kerkoff avait besoin de repos, plus besoin encore d'être seul.
Rentré chez lui, il relut encore la lettre de son fils, déjà vieille de date ; il remercia, du fond du cœur, la Providence d*avoir veillé sur ses jours; il restait inquiet, et très-inquiet toutefois, et, quoique joyeux de ce brillant début, il sentait toutes les angoises d'un père dont le fils* brave la mort ; il écrivit longuement à ce fils, longuement au ministre de la guerre, qu*il n'avait pas tu ; il prit toutes les précautions possibles pour arriver à 6tre promptement éclairé sur les suites de ces blessures.
En vieux soldat et en vrai chrétien, Kerkoff s'agenouilla devant l'image de saint Louis, formant le milieu de la grand'croix de Tordre que son père avait portée, et il plaça de nouveau son fils sous la protection du saint roi, du héros de la.Massoure; il se recommanda lui*mème à son patron vénéré, et se prépara a dignement célébrer sa fête le lendemain.
Dès le matin, les environs de Kerkoff furent informés du succès et des blessures de notre sous-lieutenant; aussi voisins en voiture, voisins à pied, voisins en habit noir, voisins en blouse, arrivaient de tous côtés. A dix heures, l'abbé Du Chêne parut à Tautel ; la chapelle était pleine; cette chapelle remontait à la renaissance, et elle était sous l'invocation de saint Louis. Toutes les prières se confondaient, toutes avaient le même but.
M. de Kerkoff approcha de la sainte table avec sa famille; Gratien l'y suivait. Jacques Brieux, une quantité dapaysans et de paysannes , quelques jeunes filles prirent part au banquet sacré : ce fut un touchant spectacle que celui-là.
Quand il quitta la chapelle, Kei*koff fut entouré par toute cette foule; tous avaient reçu de lui un bienfait ; qui un bon conseil^ qui un secours, tous de bons exemples et de bonnes paroles.
Ce fut fête complète au château, fête au salon, fête à l'office.
TROISIÈME VikWlSi' -^^ QifR^ZlËBIE SOIRÉE. M5
fête pour les pauvres.; Nolire TieiHô ccm^aîssance iaerfoes Brieux alla se placer auprès de Louise, pour hcptielleil pitH fessait une^ai&teaffeetioxi. Quelques autrëscostutnes brelolis, si pittoresques, se remarquaient au milieu des mises élégantes des femmes; ils étaient portés par gens aimés et estimés du général, et plus d'un avait fait la guerre sous ses ordres.
La journée fut des plus gaies, des plus heureuses pour tous^ elle finit cependant de bonne heure, car chacun pensait que* la famille que Ton fêtait avait besoin de solitude.
Personne^ n'avait été étonné de la piété du général, on sa* vait partout que nul cœur n^était plus droit et plus simple que le sien; on savait que sa charité égalait sa piété, et qu'une instruction aussi variée que solide accompagnait sa foi si vive et si profonde. Si un petit jeune homme eût été tenté de lâcher une plaisanterie, aussitôt il lui eût été répondu : « Quand vous aurez été aussi brave que lui, aussi bon, aussi compatissant que lui, aussi dévoué que lui, quand vous pourrez lutter de science avec lui» il vous sera permis d'en rire, jusque-là taisez>vous, et cherchez à Timiter.» On racontait et ses brillantes campagnes et sa vie, chaîne non interrompue de bonnes action». Ici c^était un jeune homme redisant cornment'il devait aux sages conseils de M. de Kerkoff de n'avoir pas abandonné le chemin de rhonneur. Un autre racontait que brouillé avec sa^famille, il avait dû à ce vieillard une réconciliation facile et durable; à cet autre il avait ouvert les portes de la bonne compagnie en le sauvant de la mauvaise; àcelui-ci il avait assuré une carrière ; à celui-là, il avait facilité un bon mariage ; cet autre, il Tavait veillé dans une grande maladie. Un manufacturier ne se cachait pas d'avoir, grâceàlui, échappé à une banqueroute imminente. Le silence des pères était expressif; il est des services rendus qui ne doivent jamais paraître au grand jour, et si Ton eût entendu les discours de cette foule qui .buvait et mangeait sur les pelouses, ils étaient bien plus probants encore. Oh ! que Louise était heureuse ! . . . Que Lucie était fière!... Gomme Gratien se redressait!... Comme il enchérissait sur les autres I . . . Kerkofif lui seul n'en-
•m CAUSERIES DU SOIR.
tendait riea de tous ces éloges; il faisait. le bien parce que dès son enfance il avait appris à aimer les hommes» tous les hommes, comme ses frères ; il agissait devant Dieu , et non point devant le public*
On se relira, et Kerkoff chercha vite un moment de solitude, et se dirigea vers la partie la plus écartée du parc. 11 avait là son banc favori, banc sur lequel si souvent il s'était assis avec son fils. Que de choses ne lui avait-il pas apprises ! Aujourd'hui il recueillait le fruit de cette semence versée avec tant de soin et de bonheur dans cette ftme généreuse; de rhonneur, il n'en doutait pas, mais, au milieu de «renivre- . ment d'une gloire précoce, le cœur ne se gonflerait-il pas ? mais, sur la terre des combats, la foi resterait-elle à Fâme? serait-il pur de toute souillure quand il rentrerait au toit paternel? aurait-il épargné le sang de Fennemi? aurait-il reporté au Dieu des batailles le succès de ses armes? et enfin, car le père est toujours là, la mort épargnerait^Ue ce jeune couragef...
11 est une foule de circonstances dans la vie oîi la prudence humaine n*a plusde place, oij Thomme s'efface; Kerkofl'le sentait; aussi était-ceàla Providence qu'il s*en remettait; il se confia donc tout entier à Dieu, à la sainte Vierge et à saint Louis, pour lequel il avait, on le sait, une dévotion toute particulière. Ces pensées 4e ramenèrent à la sérénité, et il arriva à se dire à lui-même : Mon fils fait son devoir, à Dieu de diriger le sort des combats,^ à moi de prier; s'il succombe. Dieu aura pitié de lui ; dans sa miséricorde infinie, il se souviendra du sacrifice que fait, en ce moment, mon cœur paternel.
Il rentrait ; au détour d'une allée il rencontra Constance qui avait disparu après la messe, et s'était, à cause de son deuil, tenue éloignée de ses amis; depuis longtemps elle effeuillait un bouquet de roses en l'attendant.
— Je suis triste, lui dit-elle, je n'ai pa's employé ce jour comme je le désirais : j'eusse voulu, moi aussi, vous suivre à Tautel; je ne m'y suis point préparée ; puis je redoutais cette foule qui serait là. Tenez, j'ai beau comprendre le christia-