‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 235 sur 259 · TROISIÈME PARTIE. — SEIZIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — SEIZIÈME SOIRÉE

ne puis le dire un charme extraordinaire, à déposer mes sentiments mauvais au pied de la Croix. D'abord ce sacrifice était pénible, puis il est devenu facile, maintenant il ne me coûte plus, il me réjouit; ce n'est pas tout, j'ai rencontré une joie pure dans des choses où jamais je n'avais supposé que l'existence d'une satisfaction passagère. Autrefois, par exemple, si je faisais Taumône, je jetais une pièce de monnaie à qui me tendait la main, mais je passais et n'y pensais plus ; aujourd'hui il en est tout autrement. Quand j'entre daiA l'une de ces pauvres cabanes oij la souffrance s'offre sous un aspect si repoussant, je suis toute surprise d'éprouver un sentiment d'une espèce inconnue, je suis à l'aise avec ces bonnes gens, je comprends leur confiance par l'afft'ctîon que je leur porte ; ce n'est plus seulement un peu d'argent que je donne, quelques paroles de consolation , quelques conseils affectueux arrivent sur mes lèvres; ils en sortent sans effort, car on les reçoit avec reconnaissance. Nous ne sommes point étrangers les uns aux autres; mon chapeau, ma robe ne se transforment pa& en objet d'envie, et à ma seconde visite je trouve un peu plus d'ordre, un peu plus de propreté, un peu moins de misère ; on me reçoit en souriant, on me raconte toutes les affaires de la maison. Que de souffrances, que de résignation ! Eh bien, ami, pourquoi me plaindre? J'ai tout en abondance; ils n'ont rien , je souffre ; mais cette pauvre femme I elle est abandonnée depuis cinq ou six ans par son mari, et ses nombreux enfants n'ont pas de pain; mais elle Tnimait ce père de ses enfants. Elle m'apprend à supporter ce qu'elle supporte, elle, avec un courage infini. Oh ! qu'elle est-douce la parole de la mère qui vous remercie d'avoir vêtu son enfant nu! Oh! quelle douce impressjpn que le sentiment du bien que l'on a fait ! Que les joies du monde le plus brillant sont loin de valoir les joies que j'éprouve auprès de mes pauvres ! Qu'il m'est difBcile de croire que Dieu me tiendra compte d'une chose aussi sitnple, aussi agréable que celle-là !

— Il vous récompensera d'un verre d'eau donné en son nonm^ croyez-le bien.

— Puisque je vous dis tout, tous saurez que j'ai fait un coup de tête; je vous Taî caché, vous m*eussiez détournée de cette tentation.

Vous saurez donc qu'il y a deux mois on me raconta que Luber, le forçat libéré qui demeure à la Tanière, se livrait à regard des riches à des propos très-violents, il arrivait à la menace. Je connaissais son extrême pauvreté, et je me promis de chercher Poccasion de lui faire du bien.

Je redcontrai sa 6lte aînée, je lui adressai la parole; elle me répondit de telle manière que je ne cherchai pas à continuer la conversation. Plus tard, en me promenant, je vis un groupe d'enfants auquel un pauvre garçon servait de jouet; ils le torturaient avec cruauté. 11 me fut facile de le délivrer de ses persécuteurs. Le sang ruisselait sur son visage. Je le conduisis à La Grange, je le pansai ; sa blessure était peu grave. Ses vêtements étaient en lambeaux, il en reçut de neufs. 11 m'apprit qu'il était le fils de Luber, et qu'à cause de son père, ses camarades le battaient sans cesse, que ce père ne trouvait pas d'ouvrage, que le pain était souvent rare chez eux, et que dans ce moment ils manquaient de tout. Luber était malade et privé de secours. Je fis accompagner cet enfant par une personne sûre; elle porta du pain, du vin et du bouillon pour le malade, auquel son fils raconta notre entrevue. Le forçat entra dans une fureur horrible contre tous les enfants^ contre tous ceux qui l'abandonnaient, contre vous, contre moi. L'enfant lui dit ce que j'avais fait pour lui, il se calma, mais ne remercia pas. Le lendemain, la femme de Luber, cette horrible créature que vous connaissez, vint à La Grange; elle me remercia, mais assez grossièrement. Elle n'était pas vêtue : elle aussi fut habillée; ce présent la toucha. Je l'interrogeai longtemps: je lui donnai de l'ouvrage pour sa fille, et elle resta cependant stupéfaite à la vue de tant de bienfaits. Je lui annonçai que j'irais voir son enfant qui gardait aussi le lit. Lesoir même je me rendis à cette triste cabane. Quel spectacle! la misère la plus aOreuse ! L'entant me tendit les bras, il pleurait d'attendrissement. Le père, se soulevant sur son grabat, me demanda si

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Je venais voir si sa. fille. n'avait pas déçobé Fouvrî^e;; je lui répondis. que je pensais .peu à ce.Iin^»,mai$ à ^oa eoiant blessé, à lui ; il devint plus traitable, quoique toiyours bai* neux. Je le questionnai» et il jne fut facile de comprendre qu'il était attaqué d'une maladie mortelle. Bientôt Tétat de ces misérables changea; je revins le surlendemain, l'enfant était guéri, sa sœur avait travaillé avec zèle. Luber fut poli, il me parla presque avec confiance de son état. Je lui annonçai une prochaine visite, il me remercia. Ces courses à la tanière se répétèrent, et au bout de la cinquième, je trouvai un bomme attendri des soins que j'avais pris pour placer son fils dans une maison de petits cultivateurs; il me demanda pourquoi j'agissais ainsi envers lui, lui qui jamais ne m'avait fait que du mal ; il avoua qu'il avait pillé mes bois, volé mes volailles, qu'il tenait les propos les plus féroces sur mon compte. Je lui répondis que j'étais chrétienne, et qu'à ce titre je dev|ds rendre le bien pour le mal : ce mot le frappa. Il me confia que son mal s'aggravait, et que l'avenir de sa famille le préoccupait au dernier point; je le rassura, et U me demanda avec instance de revenir si je le pouvais. Peu à peu ses sentiments sont devenus bons, et il y a dix jours ilXit prier lui-même le Recteur de se rendre auprès de lui. U a reçu le baptême, puis la sainte communion, et bier il est mort en nous édifiant tous par son repentir ; cette mort m'a vivement impressionnée. «— Je le crois bien ; vous faites des miracles. Constance. — Je cherche à mettre vos leçons en pratique, je connais le prochain. ^

Eh bien, ami, cette loi du Christianisme, qui au premier abord me paraissait si singulière, je la comprends actuelle* ment et je l'aime. Je. sais ce que deviendrait l'humanité si IMsolement était sa règle. Quelle société serait possible si les forts, restant dans leur force, n'aidaient les faibles, si ceux que la Providence a doués des biens de la terre, gardant tout pour eux, n'attribuaient aucune part de leur superflu aux déshéri|és^ du monde? Cette loi, elle est facile dans son accomplissement : qui pe peut disposer d'une pièce d'or, a au moins une consola-

tion à donner à celui qui souffre. Un conseil coûte peu, il porte ses fruits. Voyez Luber, cet être mis en dehors des autres hommes par sa faute, ceci est bien Trai , eh bien, cette âme féroce s'est amollie devant un peu de compassion.

— Ma chère amie, le grand tort de notre temps le connaissez-vous ? C'est le défaut de charité ; la société ne peut pas vivre sans charité plus que Thomme ne peut vivre sans foi et sans espérance. Nous, les soi-disant heureux du siècle, dont on ne connaît que la vie facile, la vie officielle dont on ne sonde pas le cœur, nous oublions vite et bien Vite ceux auxquels tout manque. Nous jouissons avec égoïsme de ce que Dieu nous a départi avec une bonté extrême ; mais déjà je vous Tai dit, il nous demandera compte, et un compte rigoureux de T usage de ses dons. Rien ne nous a été donné pour nous seuls, nous recevons le talent de TÉvangile, mais nous ne devons pas Tenfouir; le maître est rigoureux, et il exige que ce talent fructifie entre nos mains. Le souverain Pontife n'est que le serviteur des serviteurs de Dieu, et nous ne sommes que les serviteurs les uns des autres. Que ne pourrions-nous pas? La volonté nous manque, et plus que la volonté encore, la réflexion. Nous nous jetons avec frénésie dans le tourbillon de la jouissance, sa voix seule frappe notre oreille, notre cœur se ferme devant toute sensation qui n'est pas une sensation <le plaisir; il se rapetisse, s'endurcit, les places y sont rares et étroites; que de mécomptes, mon Dieu, et à quelles douces et faciles émotions nous le rendons étranger! Compare^, je vous en conjure, les réflexions que vous faites en vous couchant, après l'une de ces bonnes journées dont nous goûtons sisouvent le charme, nous autres campagnards, au sein de la famille, entre quelques amis bien choisis, aux impressions que vous rapportiez des soirées que vous regrettiez tant il y a quelques mois. L'esprit a-t-il manqué au déjeuner d'hier? il pétillait autour de la table, et cependant c'était de l'esprit de bon aloi ; pas un mot qui laisse un regret. Ces conversations graves, ces critiques si judicieuses faites avec tant de convenance par votre ami le littérateur,

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