‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 239 sur 259 · TROISIÈME PARTIE. — SEIZIÈME SOIRÉE. KÎ · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — SEIZIÈME SOIRÉE. KÎ

dures privations de la vie cénobitique, les enseignements de la solitude. II est évident que plus nous resserrons notre vie dans le cercle chrétien, plus nous éloignons les occasions de distraction, de tentation, et plus aussi nous rendons notre marche vers le salut sûre et facile ; car n'est-il pas évident (Jue pour tous la pénitence est d'obligation; car tous nous péchons et nous .avons péché ; rien de souillé n'entrera daas le royaume du Père ; si nous de faisons pas pénitence en ce monde, nous la ferons dans l'autre. Dès lors ne vous semble-t-il pas qu*îci le cénobite prend le devant, et que, pensant à h fin de la course, il suit Fexemple du voyageur qui, au matin, redoutant les grandes ombres du soir, se hâte et se presse? S'il ne s'arrête pas à cueillir les fleurs de la route, s'il dédaigne la douceur des fruits qu'il rencontre, s'il ne s'asseoit pas au bord des fontaines, s'il précipite sa marche à travers les vallées ombreuses et fraîches» s'il gravît sous un soleil ardent les rocs décharnés, c'est qu'il sait qu'il évitera les dangers de la nuit, les horreurs des ténèbres, les chutes presque certaines que lui réservent les sentiers des montagnes, alors que, privés de lumière, ses regards troublés ne reconnaîtront plus les précipices. Il sait que le but est loin, que ce pui l'attend dépasse de beaucoup tout ce qu'il néglige, qu'il sera bien plus que payé des privations qu'il s'impose. Il marche donc avec courage et persévérance; il marche avec joie et espérance ; il se reposera au foyer du père de famille.

— Ami, par cette route on arrive certainement, donc?

— Je n'ai pas dit ce mot, Constance ; le cloître* a ses écueîls, et je ne puis voir dans un cénobite un saint, tous ne le sont certes pas. Dans le monde, dans cette autre voie, large et très-fréquentée,il est plus de dangers, et, je vous le dis avec grande confiance, dans cette foule-là il est des saints, des prédestinés; il en est beaucoup. Dieu, encore une fois, appelle à lui de tous les points dn gtobe, et on va à lui par tous Jes sentiers. Les uns sont plus sûrs que les autres, et voilà tout. Oh ! croyez-le, il est bien des couronnes au ciel pour

*m CAUSERIES DU SOIR.

les mères et les femmes. La glorieuse Marie a été épouse et mère; si elle mène le chœur des vierges, elle mène aussi celui'auquel vous appartiendrez.

— A quoi la vie monastique est-elle donc bonne, si elle n^assure pas le salut?

— Est-ce que, par hasard, vous vous seriez imaginé qu'il peut y avoir une position quelconque dans laquelle Timmortalité bienhehreuse soit réservée à Thomme? Celte idée est trop singulière et trop subversive de toutes les données chrétiennes pour qu'elle ait trouvé entrée chez vous. Comment supposer un instant que la liberté humaine soit enchaînée de telle sorte que le choix entre le bien et le mal cesse? quel lien assez fort pour arrêter l'essor de la volonté? et devant une dépendance forcée et telle que vous vous la figurez, resterait-il, je vous le demande, à cet automate qu'il vous plairait de nommer l'homme, le moindre mérite? Et dès lors, privé du libre arbitre, de toute volonté, pourrait-il suivre ces grandes lois de Dieu, qui toutes, dans leur accomplissement, supposent, de la part de l'homme, la liberté?

Non, non, la vie religieuse n'enlève point la volonté, le libre arbitre ; elle laisse celui qui l'embrasse dans la plénitude de sa force morale.

Sans doute, le salut, encore une fois, est plus facile dans une cellule qu'au milieu du monde ; sans doute, le sentier de la pénitence et du renoncement mène plus sûrement à la gloire que la voie large; mais que de chutes possibles même sur les dalles du cloître ! Jérôme et Antoine ne laissèrent au bord du désert ni les tentations ni les révoltes de l'esprit et de la chair. La règle a ses exigences, et il n'est pas impossible qu'au milieu des austérités, l'esprit de ténèbres ne s'empare d'une âme malheureuse et ne la domine en souverain. Si jamais la sainteté s'est présentée quelque part, n'est-ce pas aii Cénacle? eh bien! là, parmi les apôtres, ne compta-t-on pas un traître?

— Je me perds dans mes pensées, dans mes préjugés, et je reviens avec obstination, si vous le voulez, à ime question. A quoi bon donc la vie religieuse ?

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